Critiques

Merci d’être venus : Donner un sens à l’insensé

© Marion Desjardins

Le titre de cette critique est tiré du mot de l’auteur de la version imprimée de sa pièce. On ne pouvait trouver mieux pour chapeauter ce moment théâtral singulier et bouleversant que nous propose en ce moment Gabriel Morin à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier. Créée à Québec en 2023 au Théâtre Périscope, Merci d’être venus est récipiendaire du prix du meilleur texte original de l’Association québécoise des critiques de théâtre, section ville de Québec. Après une longue tournée au Québec et en Ontario, l’œuvre interpelle désormais le public montréalais.

Et celui-ci est sobrement accueilli, dès l’entrée en salle, par Gabriel Morin lui-même, interprète solo de son propre texte. Dans un décor minimaliste et insolite, mi-salon funéraire, mi resto-bar, l’acteur, tel un maître de cérémonie, nous invite à prendre place. Côté cour, une guitariste accorde son instrument. À l’arrière-scène, une large porte vitrée, tantôt sombre, tantôt irradiée de lumière, mais toujours secrètement fermée.

En guise d’introduction, l’acteur réfléchit sur les façons dont on peut quitter la vie, que ce soit de manière accidentelle ou à la suite d’une longue maladie, et ce qu’on peut désirer comme finale. La question est posée directement à l’auditoire : crémation ou exposition ? Le ton est donné; tout au long du spectacle, l’indicible va côtoyer le cynisme, avec à la boutonnière une bonne dose de poésie. Au détour de ce premier contact frontal avec le public, Morin entre dans le vif du sujet : le suicide de son grand frère en 2009.

© Marion Desjardins

Sans pathos ni voyeurisme

Le geste ultime est abordé directement, sans fioriture, avec lucidité et humour. Des étapes incontournables sont évoquées : la tristesse, la colère, la culpabilité et, ultimement, l’oubli. Pour illustrer ces différentes phases qui marquent le deuil et nous les faire vivre avec le plus d’intensité possible, l’acteur plonge dans son passé récent ou plus lointain sous forme de tableaux, parfois anecdotiques, parfois très troublants, incarnant tous les personnages avec fougue et justesse. Le tout baignant dans les judicieux éclairages de Suzie Bilodeau et ponctué harmonieusement par les envolées musicales de Philomène Gatien. À travers le temps, l’ado, l’universitaire, le jeune adulte, le nouveau papa réagit aux propos, aux attitudes de l’entourage familial et du milieu social, tout en essayant de trouver réponses à ses propres interrogations existentielles.

Sous la houlette efficace du metteur en scène David Strasbourg, l’interprétation est énergique, maîtrisée, très physique. On passe d’un lieu à un autre avec fluidité. Le comédien déplace l’urne, range les fleurs, sort une bouteille et deux verres; le salon funéraire devient un bar. Une table, deux chaises, c’est un resto. Il s’assoit sur la banquette de la guitariste; nous voilà dans le métro. À plusieurs reprises, il s’approche de la porte vitrée, la main sur la poignée; on pressent alors, chaque fois, la fin. Mais non, le récit se poursuit à l’instar de cette grande absurdité qui lie la vie à la mort.

L’auteur et l’acteur ne font qu’un devant le grand vide de cette violente absence fraternelle. On sent le souffle cathartique de sa prise de parole. Elle lui est indispensable pour quitter l’insoutenable. Et du même coup, elle nous permet de réfléchir à notre propre vulnérabilité devant l’inéluctable et de tenter de l’aborder avec la plus grande sérénité.

© Marion Desjardins

Merci d’être venus

Texte : Gabriel Morin. Mise en scène : David Strasbourg. Assistance à la mise en scène : Marilou Huberdeau. Régie : Marilou Huberdeau et Heldy Zach Soupraya. Scénographie, costumes et accessoires : Olivia Pia Audet. Lumières : Suzie Bilodeau. Musique : Philomène Gatien et Simon-Olivier Godin. Mouvement : Natacha Filiatrault. Avec : Gabriel Morin. Une production Le Complexe présentée à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier du 13 au 31 janvier 2026.

Dominique Denis

À propos de

Anthropologue et comédien, Dominique Denis a enseigné le français, l'histoire et l'art dramatique à la formation générale des adultes. Il est critique pour la revue JEU et donne régulièrement des conférences sur l'histoire du théâtre québécois.