Critiques

D̶A̶R̶K̶MATTER : plongée virtuose dans la matière noire

De passage juste deux soirs au Diamant, la chorégraphe Cherish Menzo propose avec DARKMATTER un rituel aussi millimétré que fascinant, plongeant les corps dans une galaxie de réminiscences afro-descendantes et de visions oniriques. Une épure qui se permet l’étrange, la rupture, l’humour, le sale, le glissant, le sombre, pour dessiner un parcours fait de visions et de propositions gestuelles d’une grande beauté.

C’est un geste tout à la fois rageur, ironique, détaché, intense, totalement investi mais aussi par moment mis à distance, qui semble puiser dans des racines anciennes tout en nous télescopant dans une imagerie futuriste improbable, sur fond de musique scratchée brassant références classiques, életroniques ou hip-hop. Menzo propose un grand saut dans une centrifugeuse qui déchiquette les références et fait surgir des éclats de beauté, souvent dans des ralentis et un silence puissant. Précisons que ce spectacle venu des Pays-Bas tourne depuis près de trois ans, ce qui se sent devant la puissance d’interprétation des deux interprètes Cherish Menzo et Camilo Mejía Cortés.

Un rituel archétypal dans un dispositif muséal

Lorsque nous entrons dans la salle, nous découvrons un immense tapis de danse blanc bordé d’un rideau de bandes translucides, aux franges tâchées. Deux personnes se tiennent en avant-scène, l’une allongée sur le dos, le torse dénudé couvert de peinture noire, l’autre se tenant à genoux à ses côtés, comme interdit. Les deux portent un étrange masque miroir oblongue et incurvé (renvoyant des reflets déformés de l’autres et de l’espace). Une ambiance sonore monte faite de sons triturés, étirées. Puis lentement des gestes se déploient et les deux silhouettes se redressent, fines lignes noires sur fond de pénombre, et déploient une gestuelle entre étreinte et combat. Avec très vite, des perturbations dans la gestuelle, des ruptures, des ralentis qui suspendent littéralement le temps et la proposition.

© Bas de Brouwer

Menzo emprunte ici la méthode chopped and screwed au Hip-Hop, tout comme les Grillz, ces dents en métal que les deux interprètes portent. Des références rap, mais dans un rituel qui n’est pas sans évoquer plutôt une réalité vaudou, notamment avec ces yeux blancs que les artistes ont souvent, du fait des éclairages venant du sol, alors qu’ils regardent haut vers le ciel.; Vers les trous noirs justement, l’une des inspirations de la chorégraphe pour cette matière noire.

Avec un sens très sûr de l’espace, des gestes et du parcours d’ensemble, Menzo conduit un rituel qui se permet de nombreuses directions, en multipliant les pistes, sans jamais se perdre. Les corps esquissent un geste, une direction, passent à une course, sautent dans la salle, s’enlacent, puis vont commencer à s’enduire d’une matière sombre qui attend dans quatre seaux bordant le plateau, cette matière dont ils vont maculer le sol, en dessinant des giclures sombres.

Régulièrement des montées de lumières, puis des flashes ponctuent les tableaux, les corps disparaissent dans la pénombre pour mieux revenir habillées de cuissardes luisantes et de mini-shorts, avant de s’emmêler de devenir une créature à plusieurs jambes, puis de se dénuder joyeusement et de l’élancer sur le sol glissant.

© Bas de Brouwer

Doucement des voix se font entendre, lointaines, bribes d’opéra, chœurs, puis voix amplifiées et traitées des interprètes, qui maitrisent à la perfection un phrasé mi-chanté, mi-slamé, sur des textes construits en boucle, aux sonorités entêtantes (comme on le ferait dans des nombreux rituels) : «  Fictional bodies Blur out the boundaries./ Body is a planet, body has migrated/ The future can only be for ghosts and the past (…) Speculate, speculate, speculate / Supernova into a black hole  / Gravitate, gravitate, gravitate/  Breath us in, breath us out”. A leurs voix s’ajoutent celle d’un chœur dont les propos arrivent par moment clairs ou hachés, ce sont les voix de personnes enregistrées à chaque étape de diffusion du spectacle, des personnes racisées qui font un temps d’atelier avec les créateurs et ajoutent une nouvelle strate de sens à l’ensemble.

Il ne s’agit pas de suivre un propos linéaire, des déceler toutes les références, mais plutôt d’accepter d’embarquer dans une proposition immersive, complexe, faites de multiples couches. Les artistes expliquent avoir voulu chercher « des moyens de détacher leurs corps de la façon dont ils sont perçus et de la réalité quotidienne dans laquelle ils évoluent » et c’est pleinement réussi.  D̶A̶R̶K̶MATTER se construit sur les représentations du corps noir (corps esclave ou fétichisé, notamment), mais élargit l’approche en jouant de cette matière noire de manière plastique, métaphysique, onirique, pour plonger autant dans des images archétypales que dans des projections futuristes. Cette matière noire brille d’une aura incroyable, pas tant rageuse que tranquillement incroyable !

D̶A̶R̶K̶MATTER

Concept et chorégraphie : Cherish Menzo. Texte : Cherish Menzo, Camilo Mejía Cortés, BOИSU et Shari Kok-Sey-Tjong. Dramaturgie : Renée Copraij et Benjamin Kahn. Scénographie : Morgana Machado Marques. Éclairage : Niels Runderkamp. Musique : Gagi Petrovic et Michael Nunes. Avec Camilo Mejía Cortés et Cherish Menzo. Une production de GRIP, Frascati Producties présentée au Diamant les 5 et 6 février 2026 dans le cadre du Mois Multi (en co-présentation avec la Rotonde).

Ludovic Fouquet

À propos de

Metteur en scène, comédien et théoricien du théâtre, il collabore à JEU depuis 1997. Il dirige des ateliers de vidéoscénique dans des universités et des écoles d’art ou de cirque, en France comme au Québec.