Entrevues

Cinq questions à Sarah Wendt et Pascal Dufaux

Sarah Wendt et Pascal Dufaux travaillent depuis une dizaine d’années ensemble. Fragiles Apparitions — Variations in 3 songs est aussi leur 10e collaboration, une œuvre qui entremêle finement plusieurs disciplines pour aborder la question de la fragilité humaine et environnementale dans un monde à la dérive.

JEU :  En voyant le teaser de Fragiles Apparitions, on pourrait dire qu’il s’agit d’une œuvre pure d’interdisciplinarité. En créant, vous ne vous posez aucune limite ?

Cela fait 10 ans que nous développons un dialogue entre nos champs d’expertise respectifs. Sarah vient de la musique et de la danse et Pascal de l’objet et de ses matérialités. Quand nous avons commencé à travailler en duo, chacun a apporté son expérience pour créer une forme qui était plus grande que la somme de ses parties. Plus notre méthode évolue, plus cette distinction des apports respectifs se brouille. Aujourd’hui, Sarah sculpte et dessine, Pascal explore le son et la chorégraphie. Nos savoirs ont migré vers un ensemble plus complexe, producteur de nouveau potentiel.

En entamant votre travail, qu’est-ce qui vient en premier : texte, thèmes, gestes, objets, accessoires ? Est-ce toujours la même démarche ou cela change à chaque projet ?

Nos créations naissent rarement d’une logique rectiligne, avec un point d’origine clair, mais plutôt d’un mouvement itératif d’idées qui s’agglutinent, se défont et se refont. Notre démarche s’inspire de la technique du Call and Response ; un texte, un matériau, un son sont lancés en l’air et on observe comment cela retombe, comment l’un fait réagir l’autre. Nous jouons avec l’accident et  l’improvisation, avec ce que nous ne pouvons pas prévoir. La création qui en ressort est intéressante lorsqu’elle nous surprend, lorsqu’on sent qu’elle nous a dépassé∙es. Comme dans un cycle de constant renouveau, chaque création nourrit la suivante.

À l’encontre de la compétition, la sociologue Marlies de Munck et le philosophe Pascal Gielen, qui vous ont inspirées, militent en faveur de la compassion. Cela apparaît essentiel dans l’époque trouble que nous connaissons, non ?

Faire de l’art est une façon de résister à l’homogénéité stérile et toxique imposée par les oligarques du technofascisme. L’essence même de notre humanité est menacée par le rouleau compresseur de l’IA et de médias sociaux au service de l’enrichissement d’une minorité. Ils exploitent ce qui nous est le plus intime, soit nos capacités cognitives et notre besoin d’appartenance. Nos psychés sont devenues les nouveaux champs pétrolifères. Réunir des gens en présence de l’art, dans la tactilité du réel et l’échange des idées, est une manière de faire résistance en explorant ensemble ce que nous avons de commun.

Fragiles Apparitions, variation © Wendt + Dufaux 2024

Après avoir vu Un-Nevering récemment, il n’est pas surprenant de voir les noms de Rachel Harris et de Thea Patterson apparaître dans les crédits de votre spectacle. Pouvez-vous nous décrire vos affinités et leur collaboration à ce projet ?

Avant tout, ce que nous partageons avec Un-Nevering, c’est l’équipe formidable qui a produit ce très beau et nécessaire spectacle sur le deuil : Rachel Harris et Elinor Fueter comme collaboratrices danseuses, Paul Chambers à l’éclairage et Thea Patterson qui a agi comme dramaturge au début de notre projet, conjointement avec Kathy Casey qui nous a accompagné∙es jusqu’à sa présentation. Même si les deux spectacles sont assez différents dans leur ton, nous sommes inspiré∙es par un même sens de l’économie du geste et un désir de toucher au psychisme du spectateur et de la spectatrice.

Chez De Munck et Gielen comme pour vous, le toucher est très important. Est-ce autant physique qu’intellectuel ?

Ce qui nous a beaucoup touché∙es dans le texte de ces auteurs, c’est le lien très concret qui existe entre le toucher et la fragilité. Toute la question de se laisser toucher ou pas, de sortir de sa carapace, de sa zone de confort, pour s’ouvrir à l’autre, à l’altérité, et, de ce fait, grandir. Par le toucher, nous avons accès au commun. Tout ce que nous partageons ; cette fragilité de nos existences et celle de la planète. Être humain, c’est croître dans l’éphémère et l’entropie de toute chose ! C’est essentiellement ce qui nous unit au-delà de nos différences identitaires.

Fragiles Apparitions — Variations in 3 songs est présenté au Théâtre La Chapelle du 9 au 13 février 2026.

 

 

 

 

 

Mario Cloutier

À propos de

En 35 ans de journalisme, Mario Cloutier a œuvré à Radio-Canada, au Devoir et à La Presse. Il collabore avec la revue Jeu depuis 2019 comme membre de la rédaction, chef de pupitre et rédacteur en chef (jusqu’en 2025). Il est membre des conseils d’administration des revues Séquences et Les écrits, ainsi que de l’Association des journalistes indépendants du Québec.