Et si la scène n’était pas un lieu d’harmonie, mais de désaccords assumés ? Avec Chansons d’amour et d’effondrement, Frédérick Gravel creuse une matière faite de décalages, d’incertitudes et de tensions — où danse et musique ne cherchent pas tant à s’accorder qu’à coexister. Il nous parle ici de complexité, d’empathie et de sa volonté de « fêter le compliqué » sans jamais simplifier le réel.
Chansons d’amour et d’effondrement navigue entre séduction, mélancolie et une forme de fête malgré tout, ou une volonté de « fêter le compliqué », pour reprendre vos mots. Qu’est-ce que ça signifie, « fêter le compliqué » ?
Ça prend beaucoup de courage et de patience pour regarder le monde dans toutes ses nuances, pour ne pas filtrer tout ça avec des lunettes de couleur brillante ou sombre, ou un algorithme qui nous sert un narratif simple de notre choix — ou même, sans nous laisser le choix… C’est du travail : il faut être prêt·e à remettre en question notre angle de vue, nos biais, comprendre que la réalité nous est présentée d’une manière qui sert des intérêts, qu’ils soient politiques ou, tout bêtement, financiers.
Alors, pour ça, mieux vaut essayer de fêter cette complexité, de nous la rendre attrayante, d’une certaine manière. Les efforts pour passer par-dessus la facilité des narratifs prépensés en valent la peine, je nous l’assure. Mais aussi, fêter le compliqué, c’est fêter la profondeur, fêter que, sous nos prises de position divergentes, beaucoup plus de choses nous rassemblent. Bon, ça fait un peu sucré de dire ça, mais fêter le compliqué, c’est aussi fêter l’empathie, qui rend la perception des choses plus complexe et plus profonde, tout en nous connectant.

Les interprètes de Chansons d’amour et d’effondrement, dans une chorégraphie de rapprochements et de désajustements. Photo prise lors de la résidence de création. © Sarah Chelhot
Vous parlez de relations « non alignées », de personnes qui ne vivent pas dans le même monde. Sur le plateau, comment ça se traduit-il ? Qu’est-ce que vous cherchez dans ces décalages, dans une danse qui « se cherche » plutôt que de s’accorder parfaitement ?
J’essaie de faire des choses sur scène qui nous connectent à notre réalité, d’une manière poétique, travaillée, très physique, très musculaire. Mais je ne suis pas intéressé à nous en donner un congé de cette réalité. Et dans ce réel, les conversations ne s’accordent pas d’un coup : nous cherchons nos mots, nous cherchons l’autre. Nous sommes formé·es et habitué·es, en danse, à nous accorder avec notre partenaire, de manière à faire des portés plus fluides, des arrêts plus contrôlés, sans montrer l’effort, sans même montrer que nous cherchons. C’est donc un entraînement particulier que de laisser apparaître ces moments décisionnels, ou ces moments d’incertitude dans le mouvement, mais d’une manière organisée. Je pense que ça rend les choses plus humaines, plus proches. Je ne pense pas y arriver parfaitement, parce que je cherche aussi une certaine clarté, un rythme. Mais tout ça ensemble explique la recherche.
Il y a encore un band sur scène, des musicien·nes, une forte présence sonore. Concrètement, comment travaillez-vous cette fois-ci cette relation entre musique et mouvement ?
Le travail avec la musique en direct est une recherche en continu pour moi depuis, je ne sais pas, 25 ans ?!! Et il y a certainement une évolution qui m’échappe un peu. Je sais que, pour cette création, nous évoluons dans différents espaces par rapport à une dramaturgie de la présence musicale — et c’est en partie un des axes de la recherche. Ça fluctue entre quelque chose de très performatif, presque frontal, et quelque chose à contre-sens, très près de la trame sonore de film, avec des ruptures de ton, des effets vraiment théâtraux. On dirait que nous sommes allés plus loin que dans les projets précédents, dans plusieurs directions à la fois.
Paradoxalement, il y a plus d’improvisation dans le mouvement, mais plus de structure musicale. Ou peut-être que ce n’est que la recherche d’un équilibre. Aussi, tout comme dans Some Hope for the Bastards (2017 — mais on vient tout juste de le jouer…), je ne danse pas cette pièce : je joue. Je crois que ça me rend plus intime avec la genèse de la musique pour cette création.

Entre guitare et posture relâchée, Frédérick Gravel incarne une présence à la fois désabusée et attentive au monde. © Vladim Vilain
Dans votre travail, il y a souvent du trouble, du désarroi, mais aussi de l’autodérision et une adresse très directe au public. Qu’est-ce que ça vous permet, aujourd’hui, de garder cette part d’ouverture dans vos formes ?
Ça aussi, c’est quelque chose qui continue d’exister et d’évoluer. Je pourrais répondre à ça d’une manière très prosaïque. Le fait de créer des morceaux, des œuvres courtes, ou des pièces de puzzle, crée un espace que je me suis appliqué à explorer. D’une certaine manière, je jase avec le public parce que je peux…
Mais aussi, cette adresse me permet de créer des formes à format variable et de ne pas trop m’inquiéter du rendu final. D’une autre manière, elle me permet de continuer à situer l’œuvre dans son évolution — ou de me situer moi-même face à elle.
Je ne peux pas avoir la même posture lors d’une première que lorsque je remonte une pièce après 10 à 15 ans. Ça permet aussi de rendre le travail accessible, je crois. La personne qui en est responsable continue de se questionner sur le processus, sur le rôle de l’art, sur l’industrie culturelle, de briser un peu de silence et de magie — mais pour, je l’espère, créer un espace le moins intimidant possible.
Vous avez beaucoup tourné à l’étranger ces dernières années, et on ne vous avait pas vu à Montréal depuis un moment. Qu’est-ce que ce retour change pour vous ? Sentez-vous un déplacement dans votre démarche avec cette nouvelle création ?
J’ai créé plusieurs œuvres avec des compagnies à l’étranger : il me fallait aller vite, faire comprendre rapidement certains aspects de ma démarche, comprendre l’énergie ambiante, les possibles, agir vite. Ici, je pense que je prends plus de temps pour poursuivre ma recherche, faire évoluer le langage, et j’espère que ça va se voir.
J’ai un peu trop le nez dedans pour parler de cette évolution, cependant. Je sais aussi que la proximité avec des complices de création change vraiment l’approche : c’est là que je sens une différence. Nous souhaitons poursuivre le travail ensemble, nous reconnaître dans ce que nous faisons, tout en le faisant évoluer.
J’ose aussi avouer que vivre une première à Montréal est franchement plus terrorisant qu’ailleurs dans le monde. Mais ça me montre que nous tenons à cette communauté, que nous cherchons activement à rester pertinent·es pour elle.
Et si la scène n’était pas un lieu d’harmonie, mais de désaccords assumés ? Avec Chansons d’amour et d’effondrement, Frédérick Gravel creuse une matière faite de décalages, d’incertitudes et de tensions — où danse et musique ne cherchent pas tant à s’accorder qu’à coexister. Il nous parle ici de complexité, d’empathie et de sa volonté de « fêter le compliqué » sans jamais simplifier le réel.
Chansons d’amour et d’effondrement navigue entre séduction, mélancolie et une forme de fête malgré tout, ou une volonté de « fêter le compliqué », pour reprendre vos mots. Qu’est-ce que ça signifie, « fêter le compliqué » ?
Ça prend beaucoup de courage et de patience pour regarder le monde dans toutes ses nuances, pour ne pas filtrer tout ça avec des lunettes de couleur brillante ou sombre, ou un algorithme qui nous sert un narratif simple de notre choix — ou même, sans nous laisser le choix… C’est du travail : il faut être prêt·e à remettre en question notre angle de vue, nos biais, comprendre que la réalité nous est présentée d’une manière qui sert des intérêts, qu’ils soient politiques ou, tout bêtement, financiers.
Alors, pour ça, mieux vaut essayer de fêter cette complexité, de nous la rendre attrayante, d’une certaine manière. Les efforts pour passer par-dessus la facilité des narratifs prépensés en valent la peine, je nous l’assure. Mais aussi, fêter le compliqué, c’est fêter la profondeur, fêter que, sous nos prises de position divergentes, beaucoup plus de choses nous rassemblent. Bon, ça fait un peu sucré de dire ça, mais fêter le compliqué, c’est aussi fêter l’empathie, qui rend la perception des choses plus complexe et plus profonde, tout en nous connectant.
Les interprètes de Chansons d’amour et d’effondrement, dans une chorégraphie de rapprochements et de désajustements. Photo prise lors de la résidence de création. © Sarah Chelhot
Vous parlez de relations « non alignées », de personnes qui ne vivent pas dans le même monde. Sur le plateau, comment ça se traduit-il ? Qu’est-ce que vous cherchez dans ces décalages, dans une danse qui « se cherche » plutôt que de s’accorder parfaitement ?
J’essaie de faire des choses sur scène qui nous connectent à notre réalité, d’une manière poétique, travaillée, très physique, très musculaire. Mais je ne suis pas intéressé à nous en donner un congé de cette réalité. Et dans ce réel, les conversations ne s’accordent pas d’un coup : nous cherchons nos mots, nous cherchons l’autre. Nous sommes formé·es et habitué·es, en danse, à nous accorder avec notre partenaire, de manière à faire des portés plus fluides, des arrêts plus contrôlés, sans montrer l’effort, sans même montrer que nous cherchons. C’est donc un entraînement particulier que de laisser apparaître ces moments décisionnels, ou ces moments d’incertitude dans le mouvement, mais d’une manière organisée. Je pense que ça rend les choses plus humaines, plus proches. Je ne pense pas y arriver parfaitement, parce que je cherche aussi une certaine clarté, un rythme. Mais tout ça ensemble explique la recherche.
Il y a encore un band sur scène, des musicien·nes, une forte présence sonore. Concrètement, comment travaillez-vous cette fois-ci cette relation entre musique et mouvement ?
Le travail avec la musique en direct est une recherche en continu pour moi depuis, je ne sais pas, 25 ans ?!! Et il y a certainement une évolution qui m’échappe un peu. Je sais que, pour cette création, nous évoluons dans différents espaces par rapport à une dramaturgie de la présence musicale — et c’est en partie un des axes de la recherche. Ça fluctue entre quelque chose de très performatif, presque frontal, et quelque chose à contre-sens, très près de la trame sonore de film, avec des ruptures de ton, des effets vraiment théâtraux. On dirait que nous sommes allés plus loin que dans les projets précédents, dans plusieurs directions à la fois.
Paradoxalement, il y a plus d’improvisation dans le mouvement, mais plus de structure musicale. Ou peut-être que ce n’est que la recherche d’un équilibre. Aussi, tout comme dans Some Hope for the Bastards (2017 — mais on vient tout juste de le jouer…), je ne danse pas cette pièce : je joue. Je crois que ça me rend plus intime avec la genèse de la musique pour cette création.
Entre guitare et posture relâchée, Frédérick Gravel incarne une présence à la fois désabusée et attentive au monde. © Vladim Vilain
Dans votre travail, il y a souvent du trouble, du désarroi, mais aussi de l’autodérision et une adresse très directe au public. Qu’est-ce que ça vous permet, aujourd’hui, de garder cette part d’ouverture dans vos formes ?
Ça aussi, c’est quelque chose qui continue d’exister et d’évoluer. Je pourrais répondre à ça d’une manière très prosaïque. Le fait de créer des morceaux, des œuvres courtes, ou des pièces de puzzle, crée un espace que je me suis appliqué à explorer. D’une certaine manière, je jase avec le public parce que je peux…
Mais aussi, cette adresse me permet de créer des formes à format variable et de ne pas trop m’inquiéter du rendu final. D’une autre manière, elle me permet de continuer à situer l’œuvre dans son évolution — ou de me situer moi-même face à elle.
Je ne peux pas avoir la même posture lors d’une première que lorsque je remonte une pièce après 10 à 15 ans. Ça permet aussi de rendre le travail accessible, je crois. La personne qui en est responsable continue de se questionner sur le processus, sur le rôle de l’art, sur l’industrie culturelle, de briser un peu de silence et de magie — mais pour, je l’espère, créer un espace le moins intimidant possible.
Vous avez beaucoup tourné à l’étranger ces dernières années, et on ne vous avait pas vu à Montréal depuis un moment. Qu’est-ce que ce retour change pour vous ? Sentez-vous un déplacement dans votre démarche avec cette nouvelle création ?
J’ai créé plusieurs œuvres avec des compagnies à l’étranger : il me fallait aller vite, faire comprendre rapidement certains aspects de ma démarche, comprendre l’énergie ambiante, les possibles, agir vite. Ici, je pense que je prends plus de temps pour poursuivre ma recherche, faire évoluer le langage, et j’espère que ça va se voir.
J’ai un peu trop le nez dedans pour parler de cette évolution, cependant. Je sais aussi que la proximité avec des complices de création change vraiment l’approche : c’est là que je sens une différence. Nous souhaitons poursuivre le travail ensemble, nous reconnaître dans ce que nous faisons, tout en le faisant évoluer.
J’ose aussi avouer que vivre une première à Montréal est franchement plus terrorisant qu’ailleurs dans le monde. Mais ça me montre que nous tenons à cette communauté, que nous cherchons activement à rester pertinent·es pour elle.
Chansons d’amour et d’effondrement est présenté à l’Usine C du 26 au 28 mars 2026.