C’est en adoptant une esthétique presque diamétralement opposée à celle de sa dernière proposition au Théâtre du Rideau Vert que Frédéric Bélanger y accueille le public de la pièce biographique de l’auteur français Ivan Calbérac, Glenn Gould, naissance d’un prodige. À la structure classique et linéaire du texte, le créateur québécois répond par une mise en scène sobre. Très sobre. Aux antipodes des couleurs pimpantes et du dynamisme enthousiasmant du Boulevard, transposition scénique du roman de Jean-François Sénéchal montée l’an passé sur le même plateau. Plus près de la facture surannée du spectacle de cirque Paperplane, disons, que d’Orgueil et préjugés ou même de Strawberries in January, adaptation en anglais des Fraises en janvier d’Evelyne de la Chenelière présentée au Centaur à l’hiver 2025.
Ici règnent les teintes de bruns, ponctuées de gris, de noir et de marine. La scénographie de Francis Farley-Lemieux, certes fort efficace, n’a pas non plus la fantaisie ingénieuse des merveilles qu’il a conçues pour Jules et Joséphine du Théâtre Advienne que pourra ou pour Le tour du monde en 80 jours, du Théâtre Tout à trac. Bien entendu, le contexte narratif et, jusqu’à un certain point, le public ciblé ne sont pas les mêmes en l’occurrence. Pour Glenn Gould, dont l’action se situe entre les années 1930 et les années 1980 (les costumes soignés de Sylvain Genois rappelant pour leur part les années 1950), il a réalisé un décor comportant deux étages. Au premier, qui représente presque tous les lieux où se déroule l’histoire, trône un piano à queue. Le second est percé d’une ouverture qui permet, entre autres, de voir à l’œuvre le pianiste Gaël Lane Lépine, interprétant en direct les extraits de morceaux musicaux qui émaillent la représentation, ce qui contribue considérablement au plaisir qu’elle procure.

Le décor à deux niveaux conçu par Francis Farley-Lemieux, dominé par le piano à queue, où évoluent François-Simon Poirier, Maxime de Cotret et Étienne Pilon, et en surplomb le musicien Gaël Lane Lépine © Danny Taillon
La retenue formelle du spectacle invite certainement à centrer le regard sur le jeu des comédien·nes. De l’enfance du prodige canadien neurodivergent à son trépas, Maxime de Cotret livre une performance sans fausse note. Autour de lui s’affaire un ensemble admirablement rodé où certain·es, tel·les de talentueux solistes au sein d’un orchestre, s’illustrent tout particulièrement. C’est le cas de Danielle Proulx, qui donne une éloquence inouïe au personnage de la mère suffocante de Gould, qui vit par procuration à travers son fils, qu’elle a élevé dans ce dessein, la gloire dont, estime-t-elle, elle a elle-même été spoliée parce qu’elle était une femme. On ne saurait imaginer incarnation moins caricaturale que celle qu’offre l’actrice virtuose même si cette figure aurait aisément pu s’y prêter.

Henri Chassé et Danielle Proulx incarnent les parents de Glenn Gould, dessinant avec finesse les tensions d’un foyer façonné par l’ambition et l’incompréhension. © Danny Taillon
Parti pris de sobriété oblige, cette production ne fait évidemment pas dans l’esbroufe. Il s’y trouve certes quelques modestes bouffées comédiques, induites entres autres par le personnage de la cousine de Gould, Jessie (Catherine Renaud), qui espère candidement voir un jour son amour pour le pianiste s’épanouir en une vie à deux, et par celui d’un animateur radio coquin joliment interprété par François-Simon Poirier. Étienne Pilon en impresario qui, au-delà des contrats, doit négocier avec les idiosyncrasies de son singulier client, s’avère irréprochable, tandis qu’Henri Chassé, dans le rôle du père dépassé par l’unicité de son fils et de sa relation avec sa mère, se révèle d’une justesse touchante.
Bélanger a donc su orchestrer le jeu de ses interprètes de main de maître. Cela fait-il pour autant de la pièce une œuvre captivante ? Faute de transporter le public en l’accompagnant dans un itinéraire émotif riche et nuancé, elle attise son intérêt par une histoire racontée de manière classique, enchaînant des épisodes clés de la vie du musicien émérite torturé par ses obsessions et lubies – et lourdement automédicamenté – en maintenant un rythme soutenu. Du théâtre qui, sans étonner, se montre bien fait.

Catherine Renaud et Maxime de Cotret, au piano, dans une scène où l’intimité du lien se heurte aux exigences dévorantes du prodige. © Danny Taillon
Texte : Ivan Calbérac. Adaptation : Emmanuel Reichenbach. Mise en scène : Frédéric Bélanger. Assistance à la mise en scène : Marie-Hélène Dufort. Scénographie : Francis Farley-Lemieux. Costumes : Sylvain Genois. Éclairages : Leticia Hamaoui, assistée de Lucas Aubertin. Accessoires : Karine Cusson. Musique : Simon Leoza. Maquillages et coiffures : Sylvie Rolland Provost. Recherches iconographiques : Alessandro Mercurio. Voix hors champ : Florent Bélanger. Avec Henri Chassé, Maxime de Cotret, Étienne Pilon, François-Simon Poirier, Danielle Proulx, Catherine Renaud et le pianiste Gaël Lane Lépine. Une coproduction de 9207-7569 Québec inc. et de Encore, présentée au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 18 avril 2026.
C’est en adoptant une esthétique presque diamétralement opposée à celle de sa dernière proposition au Théâtre du Rideau Vert que Frédéric Bélanger y accueille le public de la pièce biographique de l’auteur français Ivan Calbérac, Glenn Gould, naissance d’un prodige. À la structure classique et linéaire du texte, le créateur québécois répond par une mise en scène sobre. Très sobre. Aux antipodes des couleurs pimpantes et du dynamisme enthousiasmant du Boulevard, transposition scénique du roman de Jean-François Sénéchal montée l’an passé sur le même plateau. Plus près de la facture surannée du spectacle de cirque Paperplane, disons, que d’Orgueil et préjugés ou même de Strawberries in January, adaptation en anglais des Fraises en janvier d’Evelyne de la Chenelière présentée au Centaur à l’hiver 2025.
Ici règnent les teintes de bruns, ponctuées de gris, de noir et de marine. La scénographie de Francis Farley-Lemieux, certes fort efficace, n’a pas non plus la fantaisie ingénieuse des merveilles qu’il a conçues pour Jules et Joséphine du Théâtre Advienne que pourra ou pour Le tour du monde en 80 jours, du Théâtre Tout à trac. Bien entendu, le contexte narratif et, jusqu’à un certain point, le public ciblé ne sont pas les mêmes en l’occurrence. Pour Glenn Gould, dont l’action se situe entre les années 1930 et les années 1980 (les costumes soignés de Sylvain Genois rappelant pour leur part les années 1950), il a réalisé un décor comportant deux étages. Au premier, qui représente presque tous les lieux où se déroule l’histoire, trône un piano à queue. Le second est percé d’une ouverture qui permet, entre autres, de voir à l’œuvre le pianiste Gaël Lane Lépine, interprétant en direct les extraits de morceaux musicaux qui émaillent la représentation, ce qui contribue considérablement au plaisir qu’elle procure.
Le décor à deux niveaux conçu par Francis Farley-Lemieux, dominé par le piano à queue, où évoluent François-Simon Poirier, Maxime de Cotret et Étienne Pilon, et en surplomb le musicien Gaël Lane Lépine © Danny Taillon
La retenue formelle du spectacle invite certainement à centrer le regard sur le jeu des comédien·nes. De l’enfance du prodige canadien neurodivergent à son trépas, Maxime de Cotret livre une performance sans fausse note. Autour de lui s’affaire un ensemble admirablement rodé où certain·es, tel·les de talentueux solistes au sein d’un orchestre, s’illustrent tout particulièrement. C’est le cas de Danielle Proulx, qui donne une éloquence inouïe au personnage de la mère suffocante de Gould, qui vit par procuration à travers son fils, qu’elle a élevé dans ce dessein, la gloire dont, estime-t-elle, elle a elle-même été spoliée parce qu’elle était une femme. On ne saurait imaginer incarnation moins caricaturale que celle qu’offre l’actrice virtuose même si cette figure aurait aisément pu s’y prêter.
Henri Chassé et Danielle Proulx incarnent les parents de Glenn Gould, dessinant avec finesse les tensions d’un foyer façonné par l’ambition et l’incompréhension. © Danny Taillon
Parti pris de sobriété oblige, cette production ne fait évidemment pas dans l’esbroufe. Il s’y trouve certes quelques modestes bouffées comédiques, induites entres autres par le personnage de la cousine de Gould, Jessie (Catherine Renaud), qui espère candidement voir un jour son amour pour le pianiste s’épanouir en une vie à deux, et par celui d’un animateur radio coquin joliment interprété par François-Simon Poirier. Étienne Pilon en impresario qui, au-delà des contrats, doit négocier avec les idiosyncrasies de son singulier client, s’avère irréprochable, tandis qu’Henri Chassé, dans le rôle du père dépassé par l’unicité de son fils et de sa relation avec sa mère, se révèle d’une justesse touchante.
Bélanger a donc su orchestrer le jeu de ses interprètes de main de maître. Cela fait-il pour autant de la pièce une œuvre captivante ? Faute de transporter le public en l’accompagnant dans un itinéraire émotif riche et nuancé, elle attise son intérêt par une histoire racontée de manière classique, enchaînant des épisodes clés de la vie du musicien émérite torturé par ses obsessions et lubies – et lourdement automédicamenté – en maintenant un rythme soutenu. Du théâtre qui, sans étonner, se montre bien fait.
Catherine Renaud et Maxime de Cotret, au piano, dans une scène où l’intimité du lien se heurte aux exigences dévorantes du prodige. © Danny Taillon
Glenn Gould, naissance d’un prodige
Texte : Ivan Calbérac. Adaptation : Emmanuel Reichenbach. Mise en scène : Frédéric Bélanger. Assistance à la mise en scène : Marie-Hélène Dufort. Scénographie : Francis Farley-Lemieux. Costumes : Sylvain Genois. Éclairages : Leticia Hamaoui, assistée de Lucas Aubertin. Accessoires : Karine Cusson. Musique : Simon Leoza. Maquillages et coiffures : Sylvie Rolland Provost. Recherches iconographiques : Alessandro Mercurio. Voix hors champ : Florent Bélanger. Avec Henri Chassé, Maxime de Cotret, Étienne Pilon, François-Simon Poirier, Danielle Proulx, Catherine Renaud et le pianiste Gaël Lane Lépine. Une coproduction de 9207-7569 Québec inc. et de Encore, présentée au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 18 avril 2026.