Depuis près de 30 ans, Maxime Denommée exerce un grand attrait auprès du public de théâtre, comme celui du petit écran. Il revient « chez lui » à La Licorne pour mettre en scène une pièce solo du Catalan Joan Yago, À partir de là, avec le jeune comédien Félix-Antoine Bénard.
Comme vous y avez beaucoup joué et mis en scène, qu’est-ce que La Licorne représente pour vous ?
Pour moi, La Licorne est mon école, mon port d’attache, ma maison. Je m’y sens chez moi et à ma place. À partir de là est ma quinzième collaboration avec La Manufacture. Je suis conscient qu’une telle fidélité est peu commune et j’honore ce privilège à chaque instant.
C’est la troisième fois qu’on y monte une œuvre du Catalan Joan Yago. Comment êtes-vous venus en contact avec ce projet ?
C’est Philippe Lambert qui a pensé à moi pour la mise en scène de ce texte. Il y voyait des similitudes avec Howie le Rookie où j’ai connu l’expérience du monologue. Il y a vu une certaine parentalité avec le spectacle Des Arbres dans le traitement épuré par lequel il abordait le projet. Mais à la base, c’est Joan Yago lui-même qui a envoyé sa on dernière pièce à Philippe. Ce genre de filiation entre La Manufacture et les auteurs et autrices d’ailleurs est l’héritage du travail de Jean Denis Leduc qui allait régulièrement au Festival d’Édimbourg en Écosse à l’affût des nouvelles écritures. Les textes de Mark O’Rowe, Dennis Kelly, David Ireland par exemple, ont permis à nos dramaturges de toucher à la traduction et de créer des liens outre-mer avec leurs collègues européens. On n’a qu’à penser à Olivier Choinière, Fanny Britt, François Archambault, Catherine-Anne Toupin qui ont pu être joué∙es à Londres ou à Paris grâce à ces échanges. Dans le cas de À partir de là, le choix de confier la traduction à Maryse Warda s’est imposé, outre sa grande expérience, puisqu’elle avait traduit Fairfly du même auteur.

Maxime Denommée et Claude Despins dans Howie le Rookie. créé en mars 2002 à La Licorne dans une mise en scène de Fernand Rainville © Yanick Macdonald
Yago aime aborder des sujets très humains comme l’amitié, le féminisme et, cette fois, la quête identitaire d’un adolescent confronté à la mort d’un proche. Quelle fut votre préparation en amont pour la mise en scène ? Que cherchiez-vous à mettre de l’avant ?
Quand j’aborde un texte, il y a deux choses que je ramène d’abord à ma mémoire. David Mamet disait: « ne rien omettre, mais ne rien inventer » et j’avais entendu Jean Marc Dalpé dire à mes débuts à La Licorne: « J’espère que le metteur en scène ne viendra pas fucker la patente ! ». Ces deux répliques expriment une seule chose qui arrive souvent au théâtre. Quand la mise en scène veut imposer ses idées, mais ne sert pas toujours le propos ni à éclairer le texte. Donc, j’essaie seulement de bien lire le texte et d’être à l’affût de ce que l’auteur essaie de transmettre. Par ce qui est dit, mais aussi par ce qui est sous-entendu, entre les lignes. J’ai le souci de garder le public actif. De stimuler son intellect autant que ses émotions. Pour ça, il faut laisser de l’espace, évoquer, respecter la ponctuation, c’est le rythme qui amène l’émotion. Quand on lit un roman, personne ne pleure à notre place. C’est la même chose au théâtre. Toutes les réponses sont dans le texte. En répétition, nous explorons les possibilités pour trouver la meilleure avenue possible. Après, c’est bien évidemment avec nos bagages, notre vécu que l’on fait des liens avec le thème. Par exemple, dans ce cas-ci, mon expérience de proche aidant. Dans À partir de là, Joan Yago a voulu réfléchir à la mort comme sujet tabou. Pourquoi parle-t-on si peu d’une chose qui nous concerne tous et toutes ? Le personnage nous souffle des pensées que nous taisons habituellement. C’est un peu pourquoi le théâtre existe, je suppose. Comment la maladie du père du personnage l’empêche de vivre son adolescence avec insouciance et désinvolture. Il nous nous fait connaître son épuisement, culpabilité comprise, jusqu’à souhaiter la mort de son père pour enfin pouvoir se reposer. Sans jugement. Avec amour. Pressentant qu’il grandira à travers son absence.

Maxime Denommée © Patrick Séguin
La rumeur nous dit que vous avez été « renversé » par la performance en audition de l’acteur de ce solo, Félix-Antoine Bénard. Comment se déroule le travail avec lui ?
Effectivement, Félix Antoine s’est imposé lors de l’audition. Je me souviens de la première fois où nos regards se sont croisés. J’ai tout de suite senti qu’il était dans le moment présent et sans filtre. Il a une présence, une intelligence et une sensibilité qui ne s’apprend pas dans une école de théâtre. Ensuite, il a bien sûr des outils à acquérir en tant qu’autodidacte. Le théâtre est nouveau pour lui, mais il aborde le travail avec beaucoup d’humilité et d’ouverture. J’ai demandé à mon collègue Jadson Caldeira, avec qui j’enseigne au Conservatoire, de nous accompagner dans le travail. C’est le genre de personne que j’aurais aimé avoir comme professeur. Il nous invite à observer les tensions que l’on crée dans notre corps pour nous protéger, mais qui empêche le partage. Il nous aide à établir les bases de la présence scénique. Que l’expérience humaine que nous partageons sur scène passe d’abord par le corps. Une disponibilité qui invite le spectateur et la spectatrice à ressentir et à s’identifier.

Félix-Antoine Bénard en répétiion de la pièce À partir de là à La Licorne © Camille Gladu-Drouin
Le Théâtre de la Manufacture a eu 50 ans en 2025, la revue JEU fête ses 50 ans aussi cette année, de même que bien d’autres compagnies, organismes et théâtres ces derniers temps. Comme acteur et metteur en scène, comment voyez-vous l’importance des institutions dans le milieu des arts vivants actuel ?
Je fête aussi mes 50 ans cette année ! Un enfant de La Manufacture… Ces institutions doivent rester des remparts de la culture québécoise. J’espère que nous continuerons de reconnaître leur valeur. J’espère également que nous investirons dans l’accompagnement des artistes et des jeunes compagnies et non seulement dans le béton. Nous sommes excellents pour bâtir les lieux, mais à quoi bon, s’il ne reste plus d’argent pour investir ces lieux et les animer par la suite ? En 28 ans de carrière, je constate que la réalité des arts vivants se fragilise. Les demandes et les besoins se multiplient beaucoup plus vite que les investissements. La famille s’agrandit, mais on se partage la même tarte. Les vitrines de promotion sont aussi réduites. Je m’ennuie des journaux gratuits Voir et Ici consacrés à la culture… Une chose est sûre, le public est au rendez-vous. La pandémie a certes été difficile, mais nos théâtres institutionnels ont regagné un fort taux de fréquentation. Nous avons plus que jamais besoin des arts vivants face à l’IA qui bouleverse nos habitudes et accentue notre dépendance aux écrans. Il est temps que nos gouvernements réalisent que c’est payant d’investir dans la culture. Mais plus encore, c’est une nécessité pour la survie d’un peuple.
À partir de là est présenté au Théâtre La Petite Licorne du 2 mars au 10 avril 2026.
Depuis près de 30 ans, Maxime Denommée exerce un grand attrait auprès du public de théâtre, comme celui du petit écran. Il revient « chez lui » à La Licorne pour mettre en scène une pièce solo du Catalan Joan Yago, À partir de là, avec le jeune comédien Félix-Antoine Bénard.
Comme vous y avez beaucoup joué et mis en scène, qu’est-ce que La Licorne représente pour vous ?
Pour moi, La Licorne est mon école, mon port d’attache, ma maison. Je m’y sens chez moi et à ma place. À partir de là est ma quinzième collaboration avec La Manufacture. Je suis conscient qu’une telle fidélité est peu commune et j’honore ce privilège à chaque instant.
C’est la troisième fois qu’on y monte une œuvre du Catalan Joan Yago. Comment êtes-vous venus en contact avec ce projet ?
C’est Philippe Lambert qui a pensé à moi pour la mise en scène de ce texte. Il y voyait des similitudes avec Howie le Rookie où j’ai connu l’expérience du monologue. Il y a vu une certaine parentalité avec le spectacle Des Arbres dans le traitement épuré par lequel il abordait le projet. Mais à la base, c’est Joan Yago lui-même qui a envoyé sa on dernière pièce à Philippe. Ce genre de filiation entre La Manufacture et les auteurs et autrices d’ailleurs est l’héritage du travail de Jean Denis Leduc qui allait régulièrement au Festival d’Édimbourg en Écosse à l’affût des nouvelles écritures. Les textes de Mark O’Rowe, Dennis Kelly, David Ireland par exemple, ont permis à nos dramaturges de toucher à la traduction et de créer des liens outre-mer avec leurs collègues européens. On n’a qu’à penser à Olivier Choinière, Fanny Britt, François Archambault, Catherine-Anne Toupin qui ont pu être joué∙es à Londres ou à Paris grâce à ces échanges. Dans le cas de À partir de là, le choix de confier la traduction à Maryse Warda s’est imposé, outre sa grande expérience, puisqu’elle avait traduit Fairfly du même auteur.
Maxime Denommée et Claude Despins dans Howie le Rookie. créé en mars 2002 à La Licorne dans une mise en scène de Fernand Rainville © Yanick Macdonald
Yago aime aborder des sujets très humains comme l’amitié, le féminisme et, cette fois, la quête identitaire d’un adolescent confronté à la mort d’un proche. Quelle fut votre préparation en amont pour la mise en scène ? Que cherchiez-vous à mettre de l’avant ?
Quand j’aborde un texte, il y a deux choses que je ramène d’abord à ma mémoire. David Mamet disait: « ne rien omettre, mais ne rien inventer » et j’avais entendu Jean Marc Dalpé dire à mes débuts à La Licorne: « J’espère que le metteur en scène ne viendra pas fucker la patente ! ». Ces deux répliques expriment une seule chose qui arrive souvent au théâtre. Quand la mise en scène veut imposer ses idées, mais ne sert pas toujours le propos ni à éclairer le texte. Donc, j’essaie seulement de bien lire le texte et d’être à l’affût de ce que l’auteur essaie de transmettre. Par ce qui est dit, mais aussi par ce qui est sous-entendu, entre les lignes. J’ai le souci de garder le public actif. De stimuler son intellect autant que ses émotions. Pour ça, il faut laisser de l’espace, évoquer, respecter la ponctuation, c’est le rythme qui amène l’émotion. Quand on lit un roman, personne ne pleure à notre place. C’est la même chose au théâtre. Toutes les réponses sont dans le texte. En répétition, nous explorons les possibilités pour trouver la meilleure avenue possible. Après, c’est bien évidemment avec nos bagages, notre vécu que l’on fait des liens avec le thème. Par exemple, dans ce cas-ci, mon expérience de proche aidant. Dans À partir de là, Joan Yago a voulu réfléchir à la mort comme sujet tabou. Pourquoi parle-t-on si peu d’une chose qui nous concerne tous et toutes ? Le personnage nous souffle des pensées que nous taisons habituellement. C’est un peu pourquoi le théâtre existe, je suppose. Comment la maladie du père du personnage l’empêche de vivre son adolescence avec insouciance et désinvolture. Il nous nous fait connaître son épuisement, culpabilité comprise, jusqu’à souhaiter la mort de son père pour enfin pouvoir se reposer. Sans jugement. Avec amour. Pressentant qu’il grandira à travers son absence.
Maxime Denommée © Patrick Séguin
La rumeur nous dit que vous avez été « renversé » par la performance en audition de l’acteur de ce solo, Félix-Antoine Bénard. Comment se déroule le travail avec lui ?
Effectivement, Félix Antoine s’est imposé lors de l’audition. Je me souviens de la première fois où nos regards se sont croisés. J’ai tout de suite senti qu’il était dans le moment présent et sans filtre. Il a une présence, une intelligence et une sensibilité qui ne s’apprend pas dans une école de théâtre. Ensuite, il a bien sûr des outils à acquérir en tant qu’autodidacte. Le théâtre est nouveau pour lui, mais il aborde le travail avec beaucoup d’humilité et d’ouverture. J’ai demandé à mon collègue Jadson Caldeira, avec qui j’enseigne au Conservatoire, de nous accompagner dans le travail. C’est le genre de personne que j’aurais aimé avoir comme professeur. Il nous invite à observer les tensions que l’on crée dans notre corps pour nous protéger, mais qui empêche le partage. Il nous aide à établir les bases de la présence scénique. Que l’expérience humaine que nous partageons sur scène passe d’abord par le corps. Une disponibilité qui invite le spectateur et la spectatrice à ressentir et à s’identifier.
Félix-Antoine Bénard en répétiion de la pièce À partir de là à La Licorne © Camille Gladu-Drouin
Le Théâtre de la Manufacture a eu 50 ans en 2025, la revue JEU fête ses 50 ans aussi cette année, de même que bien d’autres compagnies, organismes et théâtres ces derniers temps. Comme acteur et metteur en scène, comment voyez-vous l’importance des institutions dans le milieu des arts vivants actuel ?
Je fête aussi mes 50 ans cette année ! Un enfant de La Manufacture… Ces institutions doivent rester des remparts de la culture québécoise. J’espère que nous continuerons de reconnaître leur valeur. J’espère également que nous investirons dans l’accompagnement des artistes et des jeunes compagnies et non seulement dans le béton. Nous sommes excellents pour bâtir les lieux, mais à quoi bon, s’il ne reste plus d’argent pour investir ces lieux et les animer par la suite ? En 28 ans de carrière, je constate que la réalité des arts vivants se fragilise. Les demandes et les besoins se multiplient beaucoup plus vite que les investissements. La famille s’agrandit, mais on se partage la même tarte. Les vitrines de promotion sont aussi réduites. Je m’ennuie des journaux gratuits Voir et Ici consacrés à la culture… Une chose est sûre, le public est au rendez-vous. La pandémie a certes été difficile, mais nos théâtres institutionnels ont regagné un fort taux de fréquentation. Nous avons plus que jamais besoin des arts vivants face à l’IA qui bouleverse nos habitudes et accentue notre dépendance aux écrans. Il est temps que nos gouvernements réalisent que c’est payant d’investir dans la culture. Mais plus encore, c’est une nécessité pour la survie d’un peuple.
À partir de là est présenté au Théâtre La Petite Licorne du 2 mars au 10 avril 2026.