Opinion

Chef-d’œuvre en danger de disparition

L’éventualité qu’un patrimoine national et international — trésor débordant des joyaux des arts vivants — puisse dans quelque temps disparaître m’a fait bondir d’indignation. J’ai eu le sentiment immédiat que cela pourrait réellement arriver: la fin de la publication de la revue Jeu.

Dans le numéro 194, le rédacteur en chef, Mario Cloutier, titre son éditorial: « Les jeux sont faits, rien ne va plus ». Dans le numéro suivant, Raymond Bertin, rédacteur en chef par intérim, accourt à la rescousse et titre le sien: « On est rendus là… Résistons ! »

Relisons-les d’un bout à l’autre, pesons chaque mot. Il ne fait aucun doute que cela va très mal pour le milieu des arts vivants, et qu’il faut à tout prix se révolter contre cet état de fait. Je le fais en tant qu’amoureuse du théâtre et en tant que lectrice de la revue. C’est le 50e anniversaire de Jeu, qui mérite certainement 100 ans, 150 ans de plus… C’est une revue exceptionnelle à tous les points de vue : les textes, les photos, la rédaction dans son ensemble, l’écriture rigoureuse et sensible. D’un bout à l’autre, tout en elle forme un ensemble merveilleux et génial, tout comme l’est chaque numéro. Ce n’est rien de moins qu’un chef-d’œuvre de revue littéraire et théâtrale. Et les artistes, ainsi que ses rédacteurs et rédactrices, le savent fort bien, plusieurs d’entre eux et elles se serrant littéralement la ceinture pour qu’elle continue d’exister, malgré le manque d’argent flagrant, les décisions gouvernementales et autres n’accordant pas ce qu’il faudrait pour couvrir les frais des besoins réels.

Faut-il rappeler pour une énième fois que la culture n’est pas un luxe, mais bel et bien une nécessité vitale sans laquelle un peuple périclite au risque de disparaître entièrement ? L’identité du Québec tient d’abord et avant tout à sa culture, faut-il encore le répéter ? De plus, Jeu tisse des liens très forts avec les autres pays. Tout cela ne mérite-t-il pas une grande considération de la part des ministres, des fonctionnaires et autres décideurs et décideuses en mesure d’accorder des montants assez substantiels, promulguant pour ses multiples talents et son génie l’existence à tous crins d’une telle revue ?

Et puis, regardons cette possibilité: ne se pourrait-il pas que des mécènes privé·es apportent leur contribution pour sauver la pérennité de Jeu ? Ne fermons pas les yeux, ouvrons-les bien grands, soyons lucides et voyons que Jeu court un réel danger contre lequel il faut lutter. RÉSISTONS ! OUI ! Soyons solidaires de tous les artistes et artisan·es des arts vivants.

Et vous, mesdames et messieurs les décideurs et décideuses, qui avez les moyens de leur venir en aide financièrement, je vous en prie, faites-le sans hésiter, généreusement. La disparition d’une telle revue serait une très grave erreur et aurait des répercussions malheureuses. Mon cœur se serre à l’idée qu’une telle chose pourrait se produire si rien de vraiment substantiel n’est fait pour la maintenir encore longtemps en vie.

À bon entendeur, salut

À propos de

Poète, dramaturge et romancière, France Vézina a remporté le prix de poésie Marie-Lemelin en 1969. Elle est l’auteure de deux pièces, L’Androgyne et L’Hippocanthrope, celle-ci ayant été créée par Jean-Pierre Ronfard au TNM en 1979. Ses romans Osther, le chat criblé d’étoiles et Léonie Imbeault ont été en nomination, respectivement, au Prix littéraire du Gouverneur général du Canada (1990) et au Prix littéraire France-Québec (2006). Son roman Le Génie de l’enfance a paru chez Leméac en 2018. Elle conserve chez elle des pièces inédites et un scénario de film, adapté de son roman Osther…, qu’elle a écrit pour le cinéaste Francis Mankiewicz, emporté par un cancer avant de mener le projet à terme.