Présenté en première mondiale lors de la dernière édition des Zones Théâtrales, le projet Nuits claires a réuni 12 auteurs et autrices à travers le pays. Véritable création collective, ce spectacle, aux allures de Cabaret neiges noires, fut mis en œuvre par Danielle Le Saux-Farmer et Gabriel Charlebois-Plante., et interprété par les étudiant·es du Conservatoire du Département de théâtre de l’Université d’Ottawa.
Enzo Giacomazzi : Cette année, les Zones Théâtrales présentaient une production du Théâtre français du CNA, Nuits claires, sous-titrée « création collective d’un océan à l’autre ». Avec Gabriel Chalebois-Plante, vous en avez signé la mise en scène et la dramaturgie. Quelles sont les origines de ce projet ?
Danielle Le Saux-Farmer : Au départ, c’est Cory Haas qui propose ce projet à Mani Soleymanlou. Cory venait d’arriver en poste au Théâtre La Seizième. La chronologie est importante dans la naissance de Nuits claires. Nous venions de compléter la tournée d’Un, Deux, Trois, portée par Mani. Ce fut monumental, et cette trilogie s’est révélée être un événement phare pour la francophonie canadienne… avec ses détracteur·trices et celles et ceux qui en ont bénéficié. Dans les coulisses, il y a eu toutes sortes d’opinions, mais une chose est sûre : pour les presque 40 interprètes de tout le Canada et pour les personnes engagées dans la tournée, des liens durables se sont créés, des collaborations artistiques et des liens d’amitié.
Lorsque Cory parle de ce qui deviendrait Nuits claires à Mani, tous deux ont la volonté de récidiver avec un autre projet pancanadien. De là, est née l’idée de l’écriture à relais. Cette volonté arrive à la fois par Cory et Mani, et par Gabriel et moi. Ils nous ont approché individuellement pour nous faire part de leurs envies.
Dans Un, Deux, Trois, la question de l’identité était abordée dans son sens pur et politique : la francophonie minoritaire, la survie, la reconnaissance souhaitée et désirée de la part des autres francophones du territoire. On revenait beaucoup à la dualité Québec/Hors Québec qui continue encore d’être très actuelle et très ancrée dans les imaginaires. Pour Nuits claires, nous souhaitions mettre de côté cette question. Gabriel a proposé qu’on imagine ce qui est fait dans l’agora citoyenne publique à midi et qu’on déplace la situation : que se passe-t-il dans les esprits des créateurs et créatrices francophones du pays, à minuit ? Nous partions de l’hypothèse que si les revendications politiques d’existence des minorités étaient l’affaire de la journée, alors quelles seraient les affaires de la nuit ? Sans interdire quoi que ce soit dans les sujets, nous avons tenté d’orienter, de poser des questions et des contraintes aux créateurs et créatrices. Quitter les revendications politiques pour explorer les rêves. Rassembler un pays à travers les nuits.

Nuits claires © Jonathan Lorange
Enzo Giacomazzi : J’aimerais qu’on aborde votre rôle de dramaturges dans le cadre de cette écriture à relais qui, j’imagine, a été bien plus considérable que celui de metteur·e en scène qui est arrivé tardivement dans le processus. Comment les choses se sont passées avec les auteurs et autrices qui participaient à ce projet ?
Danielle Le Saux-Farmer : Au début, nous organisions deux rencontres par semaine tous les mois. Plus les choses avançaient, plus cela devenait complexe avec nos emplois du temps respectifs. Nous avons donc ralenti. Nous rencontrions les auteurs et autrices moins souvent, nous les laissions travailler plus librement et dès qu’ils et elles étaient prêt·es, alors on se parlait.
Après ça, il y a eu des sessions qui s’apparentaient à de l’accompagnement dramaturgique. Nous revenions aux contraintes d’écriture et sur les propositions des auteurs et des autrices. On ne s’inspirait aucunement de ce que les autres écrivaient précédemment, même si, nous, nous l’avions à l’esprit. Alors oui, avec le recul je crois que l’aspect mise en scène est finalement la plus petite partie de ce qu’a représenté ce projet.
Enzo Giacomazzi : Le texte a été publié aux Éditions Prise de parole, lors des représentations aux Zones Théâtrales, mais je me doute que c’est seulement une infime partie de la matière que vous avez accumulé pendant un an. Pendant le processus, avez-vous remarqué des éléments communs, ou inversement, contraires, dans la manière de dire la nuit. Je pense notamment aux rapports de langues, de langages, d’accents, d’expressions… comment parlent les nuits canadiennes ?
Danielle Le Saux-Farmer : Je vais prendre quelques exemples précis. Michael Bowden est un francophile de la Saskatchewan. C’est tellement beau ce qu’il a écrit, à la fois dans le côté très étrange et absurde. Il écrit avec sa propre syntaxe et ça offre des formes poétiques singulières. De son côté, Anaïs Mateusz West (Vancouver) est d’origine polonaise, anglophone, qui a appris le français à l’école. Son écriture était extrêmement bilingue, très éclatée, et nous l’avons encouragé avec Gabriel. Nous n’avons pas essayé de traduire sa propre écriture. Nous voulions conserver les écritures d’impulsion, la poésie de cette mixité langagière à travers les provinces.

Nuits claires © Jonathan Lorange
Enzo Giacomazzi : Connaissiez-vous les auteurs et autrices avant de démarrer le projet ? Comment le lien de confiance s’est-il construit entre vous ?
Danielle Le Saux-Farmer : Nous en connaissions quelques un·es, par hasard, mais pour la plupart nous ne les connaissions pas. Les choses ont pris du temps. D’abord, les niveaux de professionnalisation ou de pratique professionnelle de l’écriture sont extrêmement variables et variées. Pour ce projet, nous leur demandions d’écrire quotidiennement pendant un mois, pas pendant des heures, mais chaque jour, ils et elles devaient s’essayer à un exercice d’écriture. Écrire quotidiennement, ça amène quelque chose, surtout au début, mais il est évident que les réponses n’étaient pas uniformes et que la matière que nous recevions variait en fonction de leur propre parcours professionnel.
Nous étions là pour les guider d’une activité à l’autre, d’une consigne à une autre, comme : « Tu dois prendre une marche à minuit, enregistre tes pensées et réécris-les à la main. Fais une tâche quotidienne à midi et fais la même tâche à minuit et décris les deux. » On a vraiment tenté de sortir des écritures « au je ». On ne voulait pas qu’ils et elles commencent à écrire une pièce de théâtre. La confiance s’est installée progressivement dans leurs réponses aux consignes, ou dans nos suggestions pour parfaire leurs textes. Quand nous avons commencé à rassembler tous les textes, ils et elles devaient également nous faire confiance puisque tous et toutes savaient que nous ne garderions pas l’intégralité dans le montage final.

Nuits claires © Jonathan Lorange
Enzo Giacomazzi : Avec Gabriel, est-ce que vous vous rencontriez pendant ces mois d’écriture ?
Danielle Le Saux-Farmer : Je travaillais surtout à Ottawa ou à Québec, alors nous nous retrouvions en personne lorsque j’étais de passage de Montréal. On était fatigué du virtuel, et même si c’était sans doute la meilleure option pour réaliser un projet pancanadien, je crois que ce mode de présence a ses limites. C’est évident que voyager n’est pas vraiment écologique, mais je crois que pour rassembler le territoire canadien, il nous faut des ressources, des lieux, des moments de rassemblements comme les Zones Théâtrales, ou comme ceux que propose Théâtre Action pour le milieu franco-ontarien.
Enzo Giacomazzi : Ta réponse m’amène à une autre question qui concerne la solitude. Celle des auteurs, des autrices, de l’écriture pendant la nuit. Pour toi, pour vous, jusqu’à quel point cette question de la solitude peut-elle être une métaphore, un parallèle avec la solitude ressentie par les francophones à l’échelle du pays ?
Danielle Le Saux-Farmer : Le geste de l’écriture est solitaire, mais le geste de créer… je crois qu’il y a une inégalité sur ce point. Gabriel évolue dans le milieu théâtral montréalais, donc il y a beaucoup de monde autour de lui. De mon côté, j’ai œuvré à Ottawa, au Théâtre Catapulte, il y a aussi du monde, différemment que dans le milieu montréalais, mais quand même. En revanche, j’ai été en contact avec beaucoup de partenaires à travers le Canada français et c’est à ce moment-là qu’on mesure le poids de la solitude. Les milieux sont petits, il faudrait qu’ils se renouvellent, mais il y a peu de vas et vient de l’extérieur. Le sentiment d’isolement est fort.
L’état de solitude qu’on a tenté de créer chez les auteur·trices était volontaire. On leur a demandé de rester éveillés pendant la nuit pour vivre cette solitude et l’écrire. Qu’est-ce qui émerge dans la solitude de la nuit ? Je pense que c’est une autre façon de constater l’état des choses dans certaines communautés francophones. Je pense à Geneviève Doyon, qui est au Yukon, qui fait des choses extraordinaires, mais elle vraiment est toute seule. Sa solitude n’a rien à voir avec celle de Tamara Nguyen qui est à Montréal, par exemple. Ce contraste souligne encore une fois la différence entre le fait d’évoluer comme artiste dans le Canada francophone versus au Québec.
Enzo Giacomazzi : Après une année d’écriture à relais, vous vous engagez dans la mise en scène de ces textes. Est-ce que vous étiez au courant dès le départ que vous présenteriez une forme scénique dans le cadre des Zones Théâtrales ?
Danielle Le Saux-Farmer : Oui, on le savait, mais nous voulions faire une mise en lecture « plus-plus », c’est-à-dire qu’on souhaitait donner un aspect spectaculaire à cette proposition avec une conception lumière, une bande sonore, etc. Le Centre National des Arts a été très avenant dans nos folies et dans nos demandes. Nous avons eu beaucoup de plaisir avec les jeunes du Conservatoire du Département de théâtre de l’Université d’Ottawa. Le projet s’est déroulé dans le cadre d’un cours intensif au début de leur deuxième année, ils et elles avaient donc seulement un an de formation. Pourtant, leur enthousiasme, leur emballement, leur envie d’intervenir sur la scénarisation et sur le montage des textes avec nous, était impressionnant. Dès la première semaine, ils et elles nous ont dit : « on veut apprendre le texte! »

L’équipe prend la pose lors d’une rencontre-apéro à Zones Théâtrales © Émilie Camiré-Pecek
Enzo Giacomazzi : Pour avoir assisté à l’une des représentations, j’ai été vraiment surpris en effet qu’ils et elles connaissent le texte.
Danielle Le Saux-Farmer : On leur a demandé de garder le texte en mains, afin d’installer un code pour le public et lui rappeler que ce à quoi il assiste est bien une mise en lecture. On ne voulait pas que les spectateurs et spectatrices s’attendent à un spectacle fini, élaboré pendant des mois en répétition, alors que nous avions eu seulement deux jours en salle.
Notre première répétition s’est faite le 18 août 2025, où nous avons lu l’intégralité des textes. Pendant une semaine, nous avons effectué un travail à la table : mise en ordre des textes, coupes, rajouts, encore des coupes. Je pense que les étudiant·es ont eu un texte définitif environ deux semaines et demie avant les représentations.
Enzo Giacomazzi : Le principe de l’écriture à relais a débuté à quel moment ?
Danielle Le Saux-Farmer : Il s’étend du mois de juillet 2024 jusqu’au 30 juin 2025. Nous avons commencé le travail de montage une fois tous les textes reçus, car on ne voulait pas recevoir les dernières matières textuelles et couper en fonction du montage que nous aurions débuté. Par exemple, le personnage de l’animateur a été imaginé par Mélanie Léger qui faisait partie des dernières personnes à écrire, mais il nous a guidé et nous a offert une sorte de squelette dramaturgique.

Nuits claires © Jonathan Lorange
Enzo Giacomazzi : Pendant les Zones Théâtrales, nous avons donc assisté à la première mondiale, mais est-ce qu’une suite est prévue à ce projet ?
Danielle Le Saux-Farmer : Je crois que ce projet a donné naissance à plusieurs écritures individuelles, comme celle d’Anaïs Mateusz West, par exemple, qui a fait une sortie de résidence assez élaborée au Théâtre La Seizième avec son texte. Cela sera sans doute le cas pour d’autres auteurs et autrices, car nous avons invité toutes les compagnies de théâtre à proposer des sorties de résidence avec les textes qui composent Nuits claires. Cependant, pour le projet en lui-même, en dehors des représentations aux Zones Théâtrales et de la publication, cela reste une tentative, quelque chose d’éphémère. Je pense que c’est dommage qu’une chose unifiante, voire solidarisante, mais sur d’autres territoires que le politique, ne puisse pas rêver à autre chose.
Enzo Giacomazzi : Nuits claires est un projet audacieux dans ce qu’il raconte dans le processus et dans vos choix. Ce sont les auteurs et autrices qui sont mis·es en lumière, leurs mots, leurs écritures, et non les interprètes comme dans Un, Deux, Trois. Ici, vous faites de l’écriture l’espace de rassemblement, le lieu qui nous unit, et c’est une chose rare que d’affirmer que nos langues s’unissent par l’écriture.
Danielle Le Saux-Farmer : Oui, je suis d’accord, contrairement à la création d’Un, Deux, Trois où le texte est né d’improvisations et de questions avec les interprètes, Nuits claires repose en effet sur l’écriture comme lien, et sur les imaginaires collectifs nocturnes qui se croisent à travers le Canada. Il y a quelque chose de beau à se dire que les écrits resteront.
La nuit, l’expérience de la nuit, dormir ou pas, insomnie ou pas, le fameux mot anxiété, qui est partout, mais qui est une expérience réelle. La peur, l’incertitude, l’intimité, c’est universel et c’est cela qui s’est révélé dans le projet. À quoi ressemble la nuit chez vous ? Précédemment, nous parlions des différences entre les territoires. Il y a les langues et les rythmes, bien sûr, mais il y a aussi tout l’environnement extérieur. Les auteurs et autrices ont traversé les quatre saisons. Louis-Philippe Roy écrivait en février à Gatineau, au moment où une tempête arrivait, alors que Geneviève Doyon était au Yukon lorsque la lumière est présente presque toute la nuit.
Mais au-delà de toutes ces choses, c’était bouleversant de constater nos similitudes. Le vélo par exemple, faire du vélo la nuit, c’est quelque chose qui marque. La jeunesse, la sexualité pendant la nuit et la présence de l’autre. Les apparitions pendant les rêves, le retour des défunts… Il existe un imaginaire collectif, des référents communs, dont on nous ne sommes pas véritablement conscient·es, mais, dès qu’on puise là-dedans, on est plus semblable qu’on ne le pense, dans notre expérience de la nuit, humainement.
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Danielle Le Saux-Farmer : Au départ, c’est Cory Haas qui propose ce projet à Mani Soleymanlou. Cory venait d’arriver en poste au Théâtre La Seizième. La chronologie est importante dans la naissance de Nuits claires. Nous venions de compléter la tournée d’Un, Deux, Trois, portée par Mani. Ce fut monumental, et cette trilogie s’est révélée être un événement phare pour la francophonie canadienne… avec ses détracteur·trices et celles et ceux qui en ont bénéficié. Dans les coulisses, il y a eu toutes sortes d’opinions, mais une chose est sûre : pour les presque 40 interprètes de tout le Canada et pour les personnes engagées dans la tournée, des liens durables se sont créés, des collaborations artistiques et des liens d’amitié.
Lorsque Cory parle de ce qui deviendrait Nuits claires à Mani, tous deux ont la volonté de récidiver avec un autre projet pancanadien. De là, est née l’idée de l’écriture à relais. Cette volonté arrive à la fois par Cory et Mani, et par Gabriel et moi. Ils nous ont approché individuellement pour nous faire part de leurs envies.
Dans Un, Deux, Trois, la question de l’identité était abordée dans son sens pur et politique : la francophonie minoritaire, la survie, la reconnaissance souhaitée et désirée de la part des autres francophones du territoire. On revenait beaucoup à la dualité Québec/Hors Québec qui continue encore d’être très actuelle et très ancrée dans les imaginaires. Pour Nuits claires, nous souhaitions mettre de côté cette question. Gabriel a proposé qu’on imagine ce qui est fait dans l’agora citoyenne publique à midi et qu’on déplace la situation : que se passe-t-il dans les esprits des créateurs et créatrices francophones du pays, à minuit ? Nous partions de l’hypothèse que si les revendications politiques d’existence des minorités étaient l’affaire de la journée, alors quelles seraient les affaires de la nuit ? Sans interdire quoi que ce soit dans les sujets, nous avons tenté d’orienter, de poser des questions et des contraintes aux créateurs et créatrices. Quitter les revendications politiques pour explorer les rêves. Rassembler un pays à travers les nuits.
Nuits claires © Jonathan Lorange
Enzo Giacomazzi : J’aimerais qu’on aborde votre rôle de dramaturges dans le cadre de cette écriture à relais qui, j’imagine, a été bien plus considérable que celui de metteur·e en scène qui est arrivé tardivement dans le processus. Comment les choses se sont passées avec les auteurs et autrices qui participaient à ce projet ?
Danielle Le Saux-Farmer : Au début, nous organisions deux rencontres par semaine tous les mois. Plus les choses avançaient, plus cela devenait complexe avec nos emplois du temps respectifs. Nous avons donc ralenti. Nous rencontrions les auteurs et autrices moins souvent, nous les laissions travailler plus librement et dès qu’ils et elles étaient prêt·es, alors on se parlait.
Après ça, il y a eu des sessions qui s’apparentaient à de l’accompagnement dramaturgique. Nous revenions aux contraintes d’écriture et sur les propositions des auteurs et des autrices. On ne s’inspirait aucunement de ce que les autres écrivaient précédemment, même si, nous, nous l’avions à l’esprit. Alors oui, avec le recul je crois que l’aspect mise en scène est finalement la plus petite partie de ce qu’a représenté ce projet.
Enzo Giacomazzi : Le texte a été publié aux Éditions Prise de parole, lors des représentations aux Zones Théâtrales, mais je me doute que c’est seulement une infime partie de la matière que vous avez accumulé pendant un an. Pendant le processus, avez-vous remarqué des éléments communs, ou inversement, contraires, dans la manière de dire la nuit. Je pense notamment aux rapports de langues, de langages, d’accents, d’expressions… comment parlent les nuits canadiennes ?
Danielle Le Saux-Farmer : Je vais prendre quelques exemples précis. Michael Bowden est un francophile de la Saskatchewan. C’est tellement beau ce qu’il a écrit, à la fois dans le côté très étrange et absurde. Il écrit avec sa propre syntaxe et ça offre des formes poétiques singulières. De son côté, Anaïs Mateusz West (Vancouver) est d’origine polonaise, anglophone, qui a appris le français à l’école. Son écriture était extrêmement bilingue, très éclatée, et nous l’avons encouragé avec Gabriel. Nous n’avons pas essayé de traduire sa propre écriture. Nous voulions conserver les écritures d’impulsion, la poésie de cette mixité langagière à travers les provinces.
Nuits claires © Jonathan Lorange
Enzo Giacomazzi : Connaissiez-vous les auteurs et autrices avant de démarrer le projet ? Comment le lien de confiance s’est-il construit entre vous ?
Danielle Le Saux-Farmer : Nous en connaissions quelques un·es, par hasard, mais pour la plupart nous ne les connaissions pas. Les choses ont pris du temps. D’abord, les niveaux de professionnalisation ou de pratique professionnelle de l’écriture sont extrêmement variables et variées. Pour ce projet, nous leur demandions d’écrire quotidiennement pendant un mois, pas pendant des heures, mais chaque jour, ils et elles devaient s’essayer à un exercice d’écriture. Écrire quotidiennement, ça amène quelque chose, surtout au début, mais il est évident que les réponses n’étaient pas uniformes et que la matière que nous recevions variait en fonction de leur propre parcours professionnel.
Nous étions là pour les guider d’une activité à l’autre, d’une consigne à une autre, comme : « Tu dois prendre une marche à minuit, enregistre tes pensées et réécris-les à la main. Fais une tâche quotidienne à midi et fais la même tâche à minuit et décris les deux. » On a vraiment tenté de sortir des écritures « au je ». On ne voulait pas qu’ils et elles commencent à écrire une pièce de théâtre. La confiance s’est installée progressivement dans leurs réponses aux consignes, ou dans nos suggestions pour parfaire leurs textes. Quand nous avons commencé à rassembler tous les textes, ils et elles devaient également nous faire confiance puisque tous et toutes savaient que nous ne garderions pas l’intégralité dans le montage final.
Nuits claires © Jonathan Lorange
Enzo Giacomazzi : Avec Gabriel, est-ce que vous vous rencontriez pendant ces mois d’écriture ?
Danielle Le Saux-Farmer : Je travaillais surtout à Ottawa ou à Québec, alors nous nous retrouvions en personne lorsque j’étais de passage de Montréal. On était fatigué du virtuel, et même si c’était sans doute la meilleure option pour réaliser un projet pancanadien, je crois que ce mode de présence a ses limites. C’est évident que voyager n’est pas vraiment écologique, mais je crois que pour rassembler le territoire canadien, il nous faut des ressources, des lieux, des moments de rassemblements comme les Zones Théâtrales, ou comme ceux que propose Théâtre Action pour le milieu franco-ontarien.
Enzo Giacomazzi : Ta réponse m’amène à une autre question qui concerne la solitude. Celle des auteurs, des autrices, de l’écriture pendant la nuit. Pour toi, pour vous, jusqu’à quel point cette question de la solitude peut-elle être une métaphore, un parallèle avec la solitude ressentie par les francophones à l’échelle du pays ?
Danielle Le Saux-Farmer : Le geste de l’écriture est solitaire, mais le geste de créer… je crois qu’il y a une inégalité sur ce point. Gabriel évolue dans le milieu théâtral montréalais, donc il y a beaucoup de monde autour de lui. De mon côté, j’ai œuvré à Ottawa, au Théâtre Catapulte, il y a aussi du monde, différemment que dans le milieu montréalais, mais quand même. En revanche, j’ai été en contact avec beaucoup de partenaires à travers le Canada français et c’est à ce moment-là qu’on mesure le poids de la solitude. Les milieux sont petits, il faudrait qu’ils se renouvellent, mais il y a peu de vas et vient de l’extérieur. Le sentiment d’isolement est fort.
L’état de solitude qu’on a tenté de créer chez les auteur·trices était volontaire. On leur a demandé de rester éveillés pendant la nuit pour vivre cette solitude et l’écrire. Qu’est-ce qui émerge dans la solitude de la nuit ? Je pense que c’est une autre façon de constater l’état des choses dans certaines communautés francophones. Je pense à Geneviève Doyon, qui est au Yukon, qui fait des choses extraordinaires, mais elle vraiment est toute seule. Sa solitude n’a rien à voir avec celle de Tamara Nguyen qui est à Montréal, par exemple. Ce contraste souligne encore une fois la différence entre le fait d’évoluer comme artiste dans le Canada francophone versus au Québec.
Enzo Giacomazzi : Après une année d’écriture à relais, vous vous engagez dans la mise en scène de ces textes. Est-ce que vous étiez au courant dès le départ que vous présenteriez une forme scénique dans le cadre des Zones Théâtrales ?
Danielle Le Saux-Farmer : Oui, on le savait, mais nous voulions faire une mise en lecture « plus-plus », c’est-à-dire qu’on souhaitait donner un aspect spectaculaire à cette proposition avec une conception lumière, une bande sonore, etc. Le Centre National des Arts a été très avenant dans nos folies et dans nos demandes. Nous avons eu beaucoup de plaisir avec les jeunes du Conservatoire du Département de théâtre de l’Université d’Ottawa. Le projet s’est déroulé dans le cadre d’un cours intensif au début de leur deuxième année, ils et elles avaient donc seulement un an de formation. Pourtant, leur enthousiasme, leur emballement, leur envie d’intervenir sur la scénarisation et sur le montage des textes avec nous, était impressionnant. Dès la première semaine, ils et elles nous ont dit : « on veut apprendre le texte! »
L’équipe prend la pose lors d’une rencontre-apéro à Zones Théâtrales © Émilie Camiré-Pecek
Enzo Giacomazzi : Pour avoir assisté à l’une des représentations, j’ai été vraiment surpris en effet qu’ils et elles connaissent le texte.
Danielle Le Saux-Farmer : On leur a demandé de garder le texte en mains, afin d’installer un code pour le public et lui rappeler que ce à quoi il assiste est bien une mise en lecture. On ne voulait pas que les spectateurs et spectatrices s’attendent à un spectacle fini, élaboré pendant des mois en répétition, alors que nous avions eu seulement deux jours en salle.
Notre première répétition s’est faite le 18 août 2025, où nous avons lu l’intégralité des textes. Pendant une semaine, nous avons effectué un travail à la table : mise en ordre des textes, coupes, rajouts, encore des coupes. Je pense que les étudiant·es ont eu un texte définitif environ deux semaines et demie avant les représentations.
Enzo Giacomazzi : Le principe de l’écriture à relais a débuté à quel moment ?
Danielle Le Saux-Farmer : Il s’étend du mois de juillet 2024 jusqu’au 30 juin 2025. Nous avons commencé le travail de montage une fois tous les textes reçus, car on ne voulait pas recevoir les dernières matières textuelles et couper en fonction du montage que nous aurions débuté. Par exemple, le personnage de l’animateur a été imaginé par Mélanie Léger qui faisait partie des dernières personnes à écrire, mais il nous a guidé et nous a offert une sorte de squelette dramaturgique.
Nuits claires © Jonathan Lorange
Enzo Giacomazzi : Pendant les Zones Théâtrales, nous avons donc assisté à la première mondiale, mais est-ce qu’une suite est prévue à ce projet ?
Danielle Le Saux-Farmer : Je crois que ce projet a donné naissance à plusieurs écritures individuelles, comme celle d’Anaïs Mateusz West, par exemple, qui a fait une sortie de résidence assez élaborée au Théâtre La Seizième avec son texte. Cela sera sans doute le cas pour d’autres auteurs et autrices, car nous avons invité toutes les compagnies de théâtre à proposer des sorties de résidence avec les textes qui composent Nuits claires. Cependant, pour le projet en lui-même, en dehors des représentations aux Zones Théâtrales et de la publication, cela reste une tentative, quelque chose d’éphémère. Je pense que c’est dommage qu’une chose unifiante, voire solidarisante, mais sur d’autres territoires que le politique, ne puisse pas rêver à autre chose.
Enzo Giacomazzi : Nuits claires est un projet audacieux dans ce qu’il raconte dans le processus et dans vos choix. Ce sont les auteurs et autrices qui sont mis·es en lumière, leurs mots, leurs écritures, et non les interprètes comme dans Un, Deux, Trois. Ici, vous faites de l’écriture l’espace de rassemblement, le lieu qui nous unit, et c’est une chose rare que d’affirmer que nos langues s’unissent par l’écriture.
Danielle Le Saux-Farmer : Oui, je suis d’accord, contrairement à la création d’Un, Deux, Trois où le texte est né d’improvisations et de questions avec les interprètes, Nuits claires repose en effet sur l’écriture comme lien, et sur les imaginaires collectifs nocturnes qui se croisent à travers le Canada. Il y a quelque chose de beau à se dire que les écrits resteront.
La nuit, l’expérience de la nuit, dormir ou pas, insomnie ou pas, le fameux mot anxiété, qui est partout, mais qui est une expérience réelle. La peur, l’incertitude, l’intimité, c’est universel et c’est cela qui s’est révélé dans le projet. À quoi ressemble la nuit chez vous ? Précédemment, nous parlions des différences entre les territoires. Il y a les langues et les rythmes, bien sûr, mais il y a aussi tout l’environnement extérieur. Les auteurs et autrices ont traversé les quatre saisons. Louis-Philippe Roy écrivait en février à Gatineau, au moment où une tempête arrivait, alors que Geneviève Doyon était au Yukon lorsque la lumière est présente presque toute la nuit.
Mais au-delà de toutes ces choses, c’était bouleversant de constater nos similitudes. Le vélo par exemple, faire du vélo la nuit, c’est quelque chose qui marque. La jeunesse, la sexualité pendant la nuit et la présence de l’autre. Les apparitions pendant les rêves, le retour des défunts… Il existe un imaginaire collectif, des référents communs, dont on nous ne sommes pas véritablement conscient·es, mais, dès qu’on puise là-dedans, on est plus semblable qu’on ne le pense, dans notre expérience de la nuit, humainement.
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