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Carnets Zones Théâtrales : Les familles éphémères – Entrevue avec Gilles Poulin-Denis

En octobre 2025, Enzo Giacomazzi s’est entretenu avec Gilles Poulin-Denis, directeur artistique des Zones Théâtrales depuis 2017. L’occasion de revenir à la fois sur la dernière édition, mais également sur ses envies et projets pour l’avenir de cette biennale.

 Enzo Giacomazzi : Après l’édition 2025 des Zones Théâtrales, quel serait ton bilan, à la fois sur la programmation, mais également la fréquentation du public…?

Gilles Poulin-Denis : Il y a eu une bonne fréquentation du festival, mais nous avons connu quelques angoisses. C’est toujours le cas pour les Zones théâtrales, puisque les billets se vendent très tardivement. Nous lançons la billetterie au début de l’été, mais à cette période, peu de monde achète des billets, les ventes se font souvent deux semaines avant l’événement. Cette année, les ventes ont bien démarré en juin, plus que d’habitude, mais finalement, nous avons connu la même fréquentation du public. La vraie différence s’est faite du côté des professionnel·les. Ils et elles sont de plus en plus nombreux·ses à venir aux Zones Théâtrales, surtout avec toutes les nouvelles directions artistiques qu’il y a eu depuis la dernière édition de 2023.

Soirée d’ouverture de Zones Théâtrales 2025 © FFCF

Enzo Giacomazzi : Concernant la programmation, est-ce qu’il y a eu plus de spectacles ou d’évènements que les autres éditions ?

Gilles Poulin-Denis : C’est assez similaire, mais cette année, nous avions deux coprésentations : l’une avec le Théâtre autochtone du CNA avec Nigamon/Tunai, et l’autre avec le Théâtre français du CNA pour Nuits claires. Avec les contraintes budgétaires que nous avons, ces deux coprésentations ont ajouté de nouvelles perspectives à notre programmation. Avec le recul, je suis heureux de ce que nous avons proposé. Parfois, dans certaines éditions, on retient un spectacle comme « le hit de la biennale », mais, depuis les deux dernières, j’ai l’impression que les formes sont plus variées, et que le public n’adhère plus de façon univoque à une seule proposition.

Enzo Giacomazzi : 2025 marquait ta cinquième édition en tant que directeur artistique, est-ce que les évolutions que tu constates se reflètent aussi dans ton travail ? Dans tes choix de programmation ?

Gilles Poulin-Denis : La première édition a été particulière. Premièrement, je n’avais jamais fait de programmation, et puis je n’avais pas eu beaucoup de temps pour la préparer. J’ai coordonné une programmation qui avait été davantage établie par mon prédécesseur que par moi. Les choses ont évolué depuis cette première édition. Nous avons un mandat très spécifique qui s’appuie sur les créations, donc les éditions dépendent de ce que les artistes proposent. Depuis 2023, et cela est sans doute dû au retour des investissements d’après la pandémie, j’ai de plus en plus de choix, c’est-à-dire que je ne fais pas seulement une programmation, j’ai une vision plus représentative des différentes régions et des différentes pratiques. C’est un vrai luxe que de pouvoir faire des choix, de pouvoir choisir quelle création je souhaite mettre en avant.

Soirée festive au Club SAW, pendant la Biennale © Jonathan Lorange

Enzo Giacomazzi : Puisque tu parles de choix, comment est-ce que vous décidez des spectacles qui intégreront la programmation des Zones Théâtrales ?

Gilles Poulin-Denis : Il y a plusieurs choses qui rentrent en compte, mais j’essaie de mettre en lumière des créations qui ont peut-être eu moins de visibilité par rapport à un spectacle qui aurait déjà tourné au Canada. Mais ce n’est pas une règle, car c’est beau aussi de voir un spectacle qui, après plusieurs dates sur plusieurs mois ou années, vient terminer sa tournée aux Zones Théâtrales. Ça permet de le faire découvrir à notre public.

Pour la Zone Labo (Chantiers), c’est un peu différent. Certains artistes répondent à un appel à projets, et d’autres qui viennent après plusieurs discussions que j’ai pu avoir avec les équipes en amont. Par exemple, pour le spectacle Les ensevelies, j’avais assisté à une lecture du texte que j’avais trouvé magnifique. J’ai ensuite échangé avec Isabelle Bartkowiak qui m’a proposé les grandes lignes de ce que l’équipe présenterait aux Zones Théâtrales. À ce moment-là, ça devient très intéressant de voir l’évolution de leur travail entre une mise en lecture et une version scénique, même dans la Zone Labo.

Lorsque je suis arrivé, j’ai systématisé l’appel à projets pour que je puisse être tenu informé de tout ce qui était en préparation. C’est grâce à ces appels que j’ai pu constater que, dans les dernières années, il y avait beaucoup de propositions textuelles dans les francophonies canadiennes et très peu de dramaturgies de plateau, par exemple. C’est pour cela notamment qu’on a souhaité organiser une table ronde autour de ces enjeux cette année.

Enzo Giacomazzi : Dans ton discours d’ouverture aux Zones Théâtrales cette année, tu as évoqué la notion de famille comme ligne directrice de la programmation. Si cette ligne t’est apparue une fois la programmation finalisée, quel est ton regard sur cette grande famille francophone théâtrale et sur ses multiples visages au Canada, mais à l’international également ?

Gilles Poulin-Denis : Ce que je trouve vraiment intéressant, c’est la singularité des régions. En Ontario, par exemple, il y a beaucoup de compagnies, de structures comme Théâtre Action qui soutiennent et accompagnent les artistes. C’est un milieu structuré avec plusieurs opportunités. En Acadie, les choses sont différentes. Les comédies sont beaucoup représentées et elles font partie de l’esthétique régionale. À l’Ouest, il y a une grande différence entre Vancouver, qui possède un bassin d’acteurs et d’actrices, des écoles de théâtres, et Saskatoon, par exemple, qui n’a pas de lieu de formation. Les démarches des directions artistiques racontent quelque chose également. Certaines s’impliquent dans la ville, comme le fait Cory Haas avec le Théâtre La Seizième, alors que d’autres tentent de rejoindre différents publics, parce que la communauté francophone est plus faible que les autres.

Enzo Giacomazzi : Dans l’édition de cette année, le projet Nuits claires s’est imposé comme l’illustration d’une coopération artistique pancanadienne. Est-ce que cela te donne des idées pour les prochaines éditions ? Non pas de recommencer un tel projet, mais de proposer d’autres moments de rassemblements artistiques pancanadiens ?

Gilles Poulin-Denis : Il y a toujours des idées qui sont dans les cartons, peut-être pas dans le même format que Nuits claires, mais on continue de réfléchir. Pour cette édition, je voulais mettre en place des cliniques dramaturgiques sur le modèle de celles proposées par le Festival TransAmériques. Les choses ne se sont pas faites pour plusieurs raisons, mais peut-être pour la prochaine édition. On réfléchit aussi à l’organisation de masterclass pour les jeunes artistes, à trouver des façons de les accompagner et de leur offrir une formation pendant les Zones Théâtrales. Pour ce qui est d’un projet de production, nous ne sommes pas producteurs, donc il faut toujours s’arrimer avec d’autres partenaires. C’est ce que nous avons fait en 2023, avec le projet de Guy Régis Jr (Quel dernier grand conflit pour satisfaire la haine entre les humains) et le Théâtre français de Toronto. Nous étions coproducteurs avec NOUS Théâtre et le Théâtre du Trillium.

© Jonathan Lorange

Enzo Giacomazzi : Pierrot Ross-Tremblay et Julie Burelle ont pu profiter d’une résidence pendant les Zones Théâtrales, avec une sortie de résidence lors du dernier jour. Est-ce que c’est quelque chose de récurent ?

Gilles Poulin-Denis : Oui, mais cela peut prendre des formes diverses. En 2021, nous avions accueilli Michel Ouellette, qui travaillait sur un texte, et, en 2023 c’était avec Guy Régis Jr, qui était davantage dans une étape de préproduction, mais en résidence quand même. Lorsque Pierrot m’a parlé de son projet, j’ai trouvé cela vraiment intéressant, alors j’ai voulu leur proposer de venir au festival. Au départ, je leur avais proposé la Zone Labo, mais il et elle trouvaient cela trop prématuré, alors l’idée d’une résidence est arrivée. Cela leur permettrait d’avoir un espace, du temps, d’être aux côtés d’autres artistes, d’autres professionnel·les. Pour leur sortie de résidence, je leur avais proposé de lire des extraits, de proposer à des acteurs et actrices de participer, et puis, finalement on a simplement organisé une discussion. Parfois, une résidence sert à cela : tu écris un mot, tu changes un mot, et c’est tout. Mais le temps que tu as passé à faire cela, te servira par la suite. Alors maintenant, j’ai hâte de voir ce que leur projet deviendra.

Enzo Giacomazzi : Pour la première fois cette année, il y a eu l’organisation des OFF-ZONES portées par Amélie Duguay. Comment les choses se sont-elles construites ? D’après toi, que raconte cette volonté de « désinstitutionalisation » ?

Gilles Poulin-Denis : Dès le départ, Amélie est venue me parler du projet et nous avons réfléchi à la manière de faire pour que les OFF-ZONES soient bénéfiques pour les deux parties. L’idée était de trouver un moment qui permettrait aux professionnel·es d’assister aux présentations sans louper une partie de la programmation des Zones Théâtrales, et inversement. Les projets présentés étaient intéressants et donnaient à voir des débuts de processus. Certaines propositions étaient davantage ancrées en danse ou en performance.

Je ne sais pas encore ce qu’il deviendra de cet évènement, car cette année, les OFF-ZONES étaient indépendantes des Zones Théâtrales., Je me questionne tout de même sur ce format, les événements OFF répondent souvent à l’événement IN qui semble inaccessible pour certains artistes. Je ne suis pas convaincu que ce soit le cas pour les Zones, ça reste une programmation ouverte à tous les créateur·trices qui répondent au mandat. Reste, qu’il y a quelque chose de stimulant dans ce projet.

Enzo Giacomazzi : D’après toi, que vient chercher le public des Zones Théâtrales ? Est-ce le même que celui qui se rend déjà dans les théâtres à l’année ?

Gilles Poulin-Denis : Une grande partie du public est constituée de profesionnel·les. Le public d’Ottawa-Gatineau vient voir un ou deux spectacles dans la semaine, mais il fait des choix. Certain·es spectateur·trices viennent toute la semaine et sont de vrai·es festivalie·ères. Je crois que l’une des attentes est la curiosité pour les créations qui viennent d’ailleurs au pays, et c’est pour cela notamment que je m’interroge lorsqu’il s’agit de proposer un spectacle qui a déjà connu une tournée. L’autre particularité, c’est cette impression de famille qui se retrouve tous les deux ans et qui est singulière si je compare avec d’autres festivals plus importants, comme le FTA ou le Carrefour international de théâtre à Québec. Les gens sont contents de se revoir dans un cadre autre que celui d’une première, par exemple.

Un autre point de vue sur la soirée d’ouverture © FFCF

Enzo Giacomazzi : Un autre temps important dans la programmation des Zones Théâtrales, ce sont les Flash 7. Est-ce qu’ils ont toujours existé au sein de la programmation ?

Gilles Poulin-Denis : Non, c’est moi qui les ai instaurés. Personnellement, j’avais déjà fait des pitch, et je sais à quel point ce format peut être stressant. Je voulais offrir cette place aux Zones, car je rencontrais des projets que je trouvais intéressants, mais qui n’étaient pas assez rendus pour les intégrer dans un chantier ou dans un labo. Au début des Flash 7, on accueillait surtout des artistes de la relève et puis, progressivement, des compagnies établies ont voulu participer. Aujourd’hui, c’est rendu un évènement, il y a beaucoup de monde qui assiste aux présentations.

Enzo Giacomazzi : Dans l’article réalisé par Mario Cloutier pour Jeu en 2024, tu évoquais l’immigration comme un sujet de réflexion pour les Zones Théâtrales. Quel rôle peut jouer le festival pour un public issu de l’immigration en termes d’identification, de nouvelles pratiques ou pensées artistiques ?

Gilles Poulin-Denis : Les choses changent si on regarde l’histoire des Zones Théâtrales. De plus en plus, on constate des changements de paradigmes, que cela soit dans le travail des directions artistiques, mais également dans les initiatives des citoyen·nes. J’ai grandi à Saskatoon à une époque où la population était principalement blanche. Depuis s’est créée la communauté des Africains Francophones de la Saskatchewan, donc il faut que les scènes et les salles se nourrissent de toutes ces évolutions. En 2019, j’ai programmé une lecture de Djennie Laguerre, une artiste de Toronto d’origine haïtienne. Elle a pris contact avec la communauté d’Ottawa pour les inviter et plusieurs personnes sont venues assister à la lecture. Ça a complètement changé la réception et ça a permis une ouverture beaucoup plus large des échanges. Il n’y a pas un public à conquérir, il faut regarder chaque spectacle et réfléchir, en conscience, aux enjeux soulevés par la proposition pour aller rencontrer celles et ceux qui ne seraient pas venu·es. Quand on travaille avec le Théâtre autochtone du CNA, on tente de travailler avec les groupes autochtones à l’Université d’Ottawa, avec les différentes communautés présentes sur le territoire. Cette année, avec asses.masses, nous sommes allés chercher des étudiant·es de l’Université d’Ottawa intéressé·es par le gaming.

Enzo Giacomazzi : Quelles sont tes envies pour la suite des Zones Théâtrales ? Ou bien, as-tu un projet que tu aimerais faire et que tu n’as pas encore eu l’occasion de faire ?

Gilles Poulin-Denis : Je veux pouvoir travailler davantage sur la relève, et pourquoi ne pas ajouter une Zone Relève dans la programmation. Je pourrais choisir d’intégrer directement les propositions dans les Chantiers, mais je trouve que, si on crée quelque chose d’aussi explicite, alors on change la perception du public. Pour cette édition, j’ai eu plusieurs fois la discussion avec les artistes pour savoir si on devait programmer leurs projets dans les Labos ou dans le format spectacle, car les projets pouvaient aller dans les deux, mais les attentes du public ne sont pas les mêmes pour un spectacle que pour un labo. Les labos permettent de t’ajuster tout au long des représentations en fonction des échanges et des retours. L’autre projet serait d’inviter des artistes internationaux pour mener une masterclass, ne serait-ce que pour inspirer de jeunes artistes dans leurs propres projets de création. En réalité, il y a beaucoup de choses que j’aimerais pouvoir faire, comme l’idée d’une production aussi… mais on revient toujours aux mêmes questionnements : le temps et l’argent.

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Enzo Giacomazzi

À propos de

Nommé rédacteur en chef de la revue JEU en décembre 2025, Enzo Giacomazzi est docteur en études et pratiques des arts (UQAM) et en études théâtrales (Sorbonne Nouvelle Paris 3). Membre de plusieurs groupes de recherche (Société Québécoise d’Études Théâtrales, groupe de recherche sur la poétique de la scène contemporaine de l’IRET, à Paris), il participe également à différents projets artistiques en tant que conseiller dramaturgique et assistant à la mise en scène en France et au Québec.