Par Lisa Peyron et Daniel Olmos
Un massif bureau de bois, des objets du quotidien – craie, ruban adhésif, agrafeuse, taille-crayon – ont permis à Loquace Compagnie de raconter l’histoire tragique d’un féminicide dans l’Espagne franquiste.
VIVA ! met en scène Jose et María, les grands-parents de Daniel, dans une histoire intime et biographique, mais qui nous intéresse pour son universalité. À travers ces deux personnages, nous évoquons toutes celles et tous ceux qui ont subi et subissent la violence machiste, politique et sociale, hier et aujourd’hui – car nous savons très bien que le fascisme renaît et que les féminicides persistent, de ce côté-ci de l’Atlantique comme de l’autre.
Comme beaucoup de gens, Jose et María ne furent pas héroïques : elle et lui n’ont pas combattu ni choisi l’exil, mais ont enduré en silence 40 ans de dictature. Nous savons que la violence institutionnelle engendre des individus violents. En racontant leur histoire, nous mettons donc sur la table l’aspect structurel de la violence patriarcale… ici comme ailleurs. Il s’agit d’essayer de comprendre, afin de poser un diagnostic honnête. La violence de genre est sûrement la plus grave conséquence du patriarcat. Et elle ne disparaîtra pas si on le considère seulement du point de vue intime, individuel, psychologique. Elle est avant tout la conséquence d’un système social et politique. Le retour en force du fascisme, que nous constatons partout dans les pays pourtant dits « développés », renforce ce constat.

Le réel et la fiction
Nous pouvons qualifier VIVA ! de théâtre documentaire, mais nous assumons pleinement la part fictionnelle de ce récit. Nous ne savons pas précisément qui était María : comme la majorité des femmes de cette époque, elle travaillait dans l’ombre et tout le monde croyait la connaître sans vraiment s’intéresser à elle. Nous-mêmes, au début du processus créatif, avons compris que nous parlions presque exclusivement de Jose… Plutôt que d’occulter ce constat, nous avons préféré nous l’approprier, l’assumer : qu’est-ce que cela révèle de nos sociétés et de nous en tant qu’êtres humains ? Cette María dans l’ombre, nous proposons de l’imaginer. Elle s’incarne donc à travers nous. Par la voix de María, nous parlons de toutes les María que nous avons connues ou que nous aurions pu connaître, que nous sommes ou que nous aurions pu être, nous racontons l’invisibilisation des femmes et ses conséquences sur ce que nous retenons de l’Histoire avec un grand H. Aux côtés de María et Jose, nous nous racontons nous-mêmes, Lisa et Daniel, et ce pont tendu entre les deux couples est un pont entre deux époques, l’une héritant de l’autre… Nous sommes en chemin, et partager cette histoire, avec toutes ses zones d’ombre et ses interrogations, fait partie du trajet.
Le rire et le tragique
Lorsque l’on décide de raconter une histoire aussi difficile, l’humour est un baume et un révélateur. Il adoucit, sans édulcorer ; il aide à regarder le tragique en face. Et surtout, nous ne voulons pas que le public quitte le théâtre avec un poids dont il ne saurait que faire. Nous voulons, au contraire, que le sentiment dominant soit l’espoir, le désir d’aller de l’avant, l’envie de travailler pour une société plus humaine. L’horreur est là, mais au milieu, il y a aussi l’amour, la joie, le ridicule… la vie ! Le théâtre d’objet permet cela : raconter des histoires difficiles avec recul… et humour. Le tragique et le jeu s’y côtoient, continuellement.
Raconter des histoires comme celle de Jose et María peut faire mal, mais c’est signe que la blessure est en train de guérir et qu’ainsi elle pourra, un jour, cicatriser. Leur récit n’en est qu’un parmi tant d’autres, qui a eu la chance de voir le jour, d’être raconté et ainsi, peut-être, de devenir utile. Mais il en existe une infinité qui tomberont bientôt dans l’oubli, avec celles et ceux qui les ont vécus. Libérons-les.
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