Nommée au poste de directrice artistique de Casteliers en octobre 2025, succédant à la fondatrice, Louise Lapointe, Myriame Larose est issue de la première cohorte du DESS en théâtre de marionnettes de l’UQAM (2007-2009), où elle enseigne à son tour. Elle a collaboré comme interprète avec diverses compagnies de théâtre, de danse et de marionnettes et a dirigé à partir de 2016 le Festival Marionnettes Plein la rue à Verdun. En avril 2026, à l’issue de la 21e édition du Festival de Casteliers, Anne-Marie Cousineau s’est entretenue avec Myriame Larose, une occasion de mieux connaître cet organisme et son festival et de discuter des enjeux à venir.
Quelle est la pertinence ou l’importance de ce festival dans l’écosystème théâtral au Québec ?
Myriame Larose – Depuis les débuts, Le Festival international de Casteliers a été une fenêtre sur le monde pour le milieu de la marionnette. Autant il a amené le public et les artistes à côtoyer d’autres démarches créatives, à réfléchir à la dramaturgie autour de la marionnette grâce à des spectacles de haute qualité venus de partout dans le monde, autant il a permis à des diffuseurs et des artistes de l’étranger de voir ce qu’on fait, nous, ici. Il y a vraiment une réciprocité. Une fenêtre ouverte par laquelle on regarde et on nous regarde.
Rassembler, rapprocher, réunir, c’est le propre d’un festival, évidemment. La caractéristique de celui de Casteliers, c’est de rester à échelle humaine malgré sa grande envergure. Il amène les jeunes artistes de la relève à se projeter vers d’autres formes marionnettiques et d’autres formats de plateau.
Quel est le public du festival ?
M.L – Au fil des années, les publics se sont vraiment diversifiés. Il y a 20 ans, quand Louise Lapointe a fondé Casteliers, c’étaient surtout les gens du milieu de la marionnette qui venaient au festival, en plus de quelques curieuses et curieux.
Aujourd’hui, le festival s’est taillé une place auprès de spectatrices et spectateurs de théâtre, qui n’assistaient pas auparavant à des spectacles de marionnettes, mais aussi des arts visuels ou de la danse. Les citoyens et citoyennes d’Outremont suivent aussi le festival, qui a commencé au Théâtre Outremont.

Quelle place accordez-vous, dans la programmation, aux œuvres pour jeune public par rapport à celles qui s’adressent plutôt aux adultes ?
M.L – Entre la moitié et les deux tiers de la programmation est destinée à un public adulte. C’est un choix. D’abord, il existe déjà un lieu pour le jeune public, la Maison Théâtre, et L’illusion programme plusieurs spectacles de marionnettes pour enfants ou pour la famille. Ensuite, il reste beaucoup d’a priori par rapport à la marionnette : c’est enfantin, c’est du guignol.
Casteliers a réussi à déjouer ces préjugés auprès du public et même de diffuseurs qui pouvaient être frileux à l’idée de présenter un spectacle de marionnettes à un public adulte. La marionnette est maintenant accueillie dans des salles qui ne lui sont pas spécifiquement dédiées. Et si le public des Écuries, par exemple, assiste à une production du Théâtre de La Pire Espèce, il osera peut-être en voir une autre, là ou ailleurs. Un immense et colossal travail de décloisonnement a été fait, qui doit être poursuivi, sans doute, mais dont tout le monde bénéficie déjà : le public, les artistes et les diffuseurs.
Qu’est-ce que le Marché international de Casteliers qui se déroule pendant le festival ?
M.L. – Le MIC est une réalisation de l’Association québécoise des marionnettistes (AQM) et un service à ses membres, qui se tient en collaboration avec le festival. Tous les ans, une délégation de directions de festivals ou de structures spécialisées en marionnettes, invitées par Casteliers, assistent à l’ensemble des spectacles et participent au marché international. Réunir tous ces gens constitue énormément de travail, mais a une portée significative sur le milieu.
Pour les compagnies du Québec et du Canada qui ne font pas partie de la programmation du festival, c’est une super vitrine, puisque tous les membres de l’AQM peuvent s’inscrire. Les retombées sont réelles et nombreuses. Pour les spectacles, d’ici ou d’ailleurs, qui connaissent un grand succès au cours du festival, les répercussions sont certaines ; ça peut démarrer des tournées un peu partout.
Montréal est une ville francophone, mais aussi anglophone, un pivot entre l’Europe et l’Amérique. Le MIC peut être une porte d’entrée pour le reste du Canada ou pour les États-Unis, comme pour l’Europe.
Vous êtes la nouvelle directrice artistique de Casteliers, Louise Lapointe, qui en fut la fondatrice et la directrice pendant 20 ans, ayant pris sa retraite. Que souhaitez-vous conserver, transformer ou développer à Casteliers ?
M.L – Une chose m’importe vraiment pour le festival, c’est de garder justement son caractère d’envergure internationale à échelle humaine, de conserver sa capacité de rassembler la communauté autour d’une pratique. Quand je dis communauté, c’est bien sûr le milieu de la marionnette, les artistes, mais aussi les gens du public qui viennent voir les spectacles.
Pour cette dernière édition du Festival de Casteliers, j’étais au cœur de l’action, ce qui m’a permis de comprendre de l’intérieur quel est mon terrain de jeu. Maintenant qu’il est terminé, avec toute l’équipe, nous avons pu questionner nos choix, valider ce que nous souhaitons répéter ou revoir dans les éditions à venir.
Cette année, Louise Lapointe a mis de l’avant plusieurs compagnies qui pratiquent du théâtre d’objets ou du théâtre de matière, une sorte de fil rouge qui unit la programmation, mais qui n’est pas exclusif, qui reste ouvert à la pluralité des démarches artistiques. Je souhaite poursuivre cette orientation du festival qui, tout en mettant le focus sur un aspect ou une branche du 11e art – en sélectionnant quatre ou cinq spectacles qui les illustrent – présente aussi des œuvres issues de la pluralité des pratiques de la marionnette. La programmation, c’est un peu comme la mise en scène : trouver des liens entre différentes idées, donc ici entre différents spectacles, pour créer du sens. J’aime faire résonner les œuvres entre elles.

Ce que j’ai reçu de Casteliers, j’ai envie de l’offrir à la communauté. Je veux continuer de développer cet organisme-là, poursuivre ce qui était là, tout en infusant un dynamisme nouveau.
Depuis janvier, j’ai mis sur pied des rencontres avec des directions artistiques de compagnies du Québec pour prendre le pouls de la création d’ici, pour être au fait de ce qui habite les créateurs et créatrices d’ici. C’est stimulant, inspirant. J’ai aussi réalisé deux missions hors-Québec : une à Bogota, en Colombie, et une à Lleida, en Espagne. J’inviterai assurément certaines de ces compagnies dans les prochaines années !
La programmation des deux prochains festivals est bien avancée : les focus sont définis et l’ensemble me plait beaucoup ! Il faudra attendre les dévoilements pour en savoir davantage ! L’élaboration des volets « Casteliers présente », « Casteliers sur l’herbe » et « Préludes à la MIAM » montrent déjà mes couleurs, comme on le verra au lancement de la saison.

Quels sont, selon vous, les enjeux (ou les défis) pour l’avenir des arts de la marionnette ?
M.L. – Il y en aura un à court terme, puisque notre principal partenaire, le Théâtre Outremont, sera en rénovation en 2028. Même si le festival, depuis plusieurs années, se déroule toujours dans plusieurs lieux, notre base reste le Théâtre Outremont, depuis les premières heures.
Mais à plus long terme, je pense qu’à un moment donné, il va falloir agir comme humanité au sujet l’environnement, notamment en ce qui concerne les tournées. On aura peut-être des choix différents à faire comme artistes ou comme diffuseurs. Ce n’est pas pour rien qu’on essaie de mutualiser la venue d’artistes de l’étranger, pour ne pas qu’ils ou elles aient traversé l’océan en avion pour donner une ou deux représentations. C’est déjà en transformation, mais il faudra peut-être aller plus loin.
Et puis, il y a toute la question du statut de l’artiste et du financement des arts qui n’augmente pas à la même vitesse que les coûts de production. Quand je suis sortie du DESS en théâtre de marionnettes contemporain, on trouvait des moyens de créer et de se faire voir à moindre coût sans passer par les circuits officiels. Et les compagnies les plus solides pouvaient se permettre de monter des spectacles sur de grands plateaux. J’imagine mal comment aujourd’hui les jeunes artistes peuvent y arriver. Les petits plateaux sont moins chers à produire, mais souvent, c’est devant des petites jauges, ce qui veut dire peu de ressources, un petit budget, moins de revenus, mais des cachets et des coûts plus élevés à cause de l’inflation.
Il y a une crise du financement qui doit être dénouée : comment on accompagne les créateurs et créatrices ? Comment on fait pour permettre aux artistes de continuer à vivre dignement tout en maintenant une certaine accessibilité au public ? Cette question me hante au quotidien.
Que va-t-il arriver si les rencontres ne sont plus possibles parce que les écoles ne vont plus au théâtre, parce que les gens n’ont plus les moyens d’assister à des pièces, et que nous n’avons plus les moyens de présenter des œuvres fabuleuses, parce qu’elles coûtent trop cher ?
En assistant à la remise du Grand Prix du Conseil des arts de Montréal[1], il y a quelques jours, je me disais que personne n’a envie que le dynamisme et le savoir-faire artistique québécois disparaissent. Je pense que l’intention politique pour continuer à les défendre est là.
Face au poids des écrans, des réseaux sociaux, c’est toute la pertinence et la place des arts vivants qui sont en jeu, alors qu’on sait l’impact que peut avoir un vrai spectacle dans une vie.
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[1] Le 2 avril 2026, au Palais des congrès de Montréal, a été dévoilé le lauréat du 40e Grand Prix du CAM. « Événement signature du Conseil des arts de Montréal depuis 1985, le Grand Prix récompense les artistes et organismes artistiques qui se démarquent sur la scène artistique de Montréal. » Site : www.artsmontreal.org




