Après avoir fait découvrir au public montréalais la pièce islandaise Helgi l’an dernier, le Théâtre à l’eau froide, en résidence au Théâtre de Quat’sous, y propose cette fois un texte du Britannique Sam Steiner, You Stupid Darkness! Celui-ci met en scène quatre bénévoles qui persistent à tendre l’oreille à leurs semblables grâce à une ligne d’écoute, malgré les circonstances quasi apocalyptiques qui semblent régner hors les murs de l’organisme et qui peu à peu les traversent.

La scénographie imposante de Ah, ta yeule l’obscurité ! © Frédérique Ménard-Aubin
L’auteur laisse délibérément planer le mystère quant à la situation exacte avec laquelle doivent composer les citoyen·nes, histoire de ne pas déplacer le propos de la pièce. La finalité de l’œuvre n’étant pas de détailler calamités et catastrophes, mais bien d’observer comment des individus certes dissemblables mais transis du vif désir de contacts humains tentent d’y survivre au quotidien. Dans l’adaptation québécoise fort habile qu’en livre Maxime Allen, on sait notamment que le Saint-Laurent s’est asséché et que les ponts se sont effondrés. Les personnages ne sauraient, en outre, sortir sans d’abord avoir revêtu une surcombinaison et un masque filtrant.

Zakary Auclair et Rosalie Leblanc dans une scène de Ah, ta yeule l’obscurité ! © Frédérique Ménard-Aubin
Qui plus est, au fil de la représentation, le quatuor se verra privé d’électricité et une poutre se disloquera au cœur de la scénographie à la fois ambitieuse et minutieuse de Carol-Anne Bourgon Sicard (ponctuée des nombreux accessoires assemblés par Mayumi-Ide Bergeron) représentant un vaste local aux teintes de jaune auxquelles s’ajoute une grande affiche de bonhomme sourire, meublé de quelques bureaux disparates et de chaises usées. Le caractère oppressant de l’atmosphère – auquel contribuent aussi les éclairages de Robin Kittel-Ouimet et l’environnement sonore de Benjamin Prescott La Rue, où sont plus ou moins distordus des airs de musique populaire et classique bien connus – s’avère savamment dosé, de sorte à traduire l’ambivalence qui habite les personnages. Ils misent sur la solidarité, sur les rapports humains, mais sans vraiment croire à des lendemains plus cléments.
Une singulière résonance
Des quatre personnages, soit un étudiant, une jeune femme un peu gauche, un trentenaire cynique et une chef d’équipe enceinte aussi pimpante que faire se peut, les deux derniers présentent plus de substance. Ils trouvent respectivement en Jon Lachlan Stewart et Rosalie Leblanc des interprètes qui, sous la direction de Daniel D’Amours, leur apportent de la texture et de la vérité.
On pourrait être tenté·es d’associer Ah, ta yeule l’obscurité! au mouvement hopepunk, où l’on table sur la sérénité confiante et la gentillesse en guise d’actes de résistance face à un contexte funeste. Or, on peut se demander si l’espoir est bien le sentiment que fait naître la pièce. Sans trop en dire, les renoncements auxquels se résignent certains personnages se voient-ils supplantés par leur entêtement à se réunir et à garder actif leur centre d’appel? Cet élan n’évoque-t-il pas plutôt celui des musiciens du Titanic qui, selon les récits qui en ont été faits, ont continué à jouer jusqu’à ce que le navire soit submergé? Leur acharnement ne s’accompagnait sans doute pas de la conviction que le naufrage n’aurait finalement peut-être pas lieu.

John Lachlan Stewart dans Ah ta yeule l’obscurité ! © Frédérique Ménard-Aubin
Ce qui se révèle profondément troublant dans cette pièce britannique, c’est l’écho qu’elle peut semer ici. Parce qu’au-delà de l’extrapolation évidente qui pourrait s’imposer un peu partout dans un monde qui s’écroule notamment sur les plans environnemental et politique, cette partition dramatique trouve une résonance toute particulière dans le milieu culturel québécois, où artistes – et certains travailleurs culturels – s’enlisent dans une précarité qui semble exponentielle. Alors que bien peu d’optimisme apparaît permis, on persiste désespérément à écrire des spectacles, à les jouer… et à en faire la critique. Jusqu’à ce que le navire sombre tout à fait?
Ah, ta yeule l’obscurité!
Texte : Sam Steiner. Traduction : Maxime Allen. Mise en scène : Daniel D’Amours. Assistance à la mise en scène : Marilou Huberdeau. Scénographie : Carol-Anne Bourgon Sicard. Costumes : Didier Sénécal. Environnement sonore : Benjamin Prescott La Rue. Éclairages : Robin Kittel-Ouimet. Accessoires : Mayumi-Ide Bergeron. Avec Zakary Auclair, Romy Bouchard, Jon Lachlan Stewart et Rosalie Leblanc. Une production du Théâtre à l’eau froide en collaboration avec le Théâtre de Quat’sous, présentée au Théâtre de Quat’sous du 24 février au 14 mars 2026.
Après avoir fait découvrir au public montréalais la pièce islandaise Helgi l’an dernier, le Théâtre à l’eau froide, en résidence au Théâtre de Quat’sous, y propose cette fois un texte du Britannique Sam Steiner, You Stupid Darkness! Celui-ci met en scène quatre bénévoles qui persistent à tendre l’oreille à leurs semblables grâce à une ligne d’écoute, malgré les circonstances quasi apocalyptiques qui semblent régner hors les murs de l’organisme et qui peu à peu les traversent.
La scénographie imposante de Ah, ta yeule l’obscurité ! © Frédérique Ménard-Aubin
L’auteur laisse délibérément planer le mystère quant à la situation exacte avec laquelle doivent composer les citoyen·nes, histoire de ne pas déplacer le propos de la pièce. La finalité de l’œuvre n’étant pas de détailler calamités et catastrophes, mais bien d’observer comment des individus certes dissemblables mais transis du vif désir de contacts humains tentent d’y survivre au quotidien. Dans l’adaptation québécoise fort habile qu’en livre Maxime Allen, on sait notamment que le Saint-Laurent s’est asséché et que les ponts se sont effondrés. Les personnages ne sauraient, en outre, sortir sans d’abord avoir revêtu une surcombinaison et un masque filtrant.
Zakary Auclair et Rosalie Leblanc dans une scène de Ah, ta yeule l’obscurité ! © Frédérique Ménard-Aubin
Qui plus est, au fil de la représentation, le quatuor se verra privé d’électricité et une poutre se disloquera au cœur de la scénographie à la fois ambitieuse et minutieuse de Carol-Anne Bourgon Sicard (ponctuée des nombreux accessoires assemblés par Mayumi-Ide Bergeron) représentant un vaste local aux teintes de jaune auxquelles s’ajoute une grande affiche de bonhomme sourire, meublé de quelques bureaux disparates et de chaises usées. Le caractère oppressant de l’atmosphère – auquel contribuent aussi les éclairages de Robin Kittel-Ouimet et l’environnement sonore de Benjamin Prescott La Rue, où sont plus ou moins distordus des airs de musique populaire et classique bien connus – s’avère savamment dosé, de sorte à traduire l’ambivalence qui habite les personnages. Ils misent sur la solidarité, sur les rapports humains, mais sans vraiment croire à des lendemains plus cléments.
Une singulière résonance
Des quatre personnages, soit un étudiant, une jeune femme un peu gauche, un trentenaire cynique et une chef d’équipe enceinte aussi pimpante que faire se peut, les deux derniers présentent plus de substance. Ils trouvent respectivement en Jon Lachlan Stewart et Rosalie Leblanc des interprètes qui, sous la direction de Daniel D’Amours, leur apportent de la texture et de la vérité.
On pourrait être tenté·es d’associer Ah, ta yeule l’obscurité! au mouvement hopepunk, où l’on table sur la sérénité confiante et la gentillesse en guise d’actes de résistance face à un contexte funeste. Or, on peut se demander si l’espoir est bien le sentiment que fait naître la pièce. Sans trop en dire, les renoncements auxquels se résignent certains personnages se voient-ils supplantés par leur entêtement à se réunir et à garder actif leur centre d’appel? Cet élan n’évoque-t-il pas plutôt celui des musiciens du Titanic qui, selon les récits qui en ont été faits, ont continué à jouer jusqu’à ce que le navire soit submergé? Leur acharnement ne s’accompagnait sans doute pas de la conviction que le naufrage n’aurait finalement peut-être pas lieu.
John Lachlan Stewart dans Ah ta yeule l’obscurité ! © Frédérique Ménard-Aubin
Ce qui se révèle profondément troublant dans cette pièce britannique, c’est l’écho qu’elle peut semer ici. Parce qu’au-delà de l’extrapolation évidente qui pourrait s’imposer un peu partout dans un monde qui s’écroule notamment sur les plans environnemental et politique, cette partition dramatique trouve une résonance toute particulière dans le milieu culturel québécois, où artistes – et certains travailleurs culturels – s’enlisent dans une précarité qui semble exponentielle. Alors que bien peu d’optimisme apparaît permis, on persiste désespérément à écrire des spectacles, à les jouer… et à en faire la critique. Jusqu’à ce que le navire sombre tout à fait?
Ah, ta yeule l’obscurité!
Texte : Sam Steiner. Traduction : Maxime Allen. Mise en scène : Daniel D’Amours. Assistance à la mise en scène : Marilou Huberdeau. Scénographie : Carol-Anne Bourgon Sicard. Costumes : Didier Sénécal. Environnement sonore : Benjamin Prescott La Rue. Éclairages : Robin Kittel-Ouimet. Accessoires : Mayumi-Ide Bergeron. Avec Zakary Auclair, Romy Bouchard, Jon Lachlan Stewart et Rosalie Leblanc. Une production du Théâtre à l’eau froide en collaboration avec le Théâtre de Quat’sous, présentée au Théâtre de Quat’sous du 24 février au 14 mars 2026.