Critiques

Whalefall : Des baleines et des hommes|Festival Casteliers

© Maxime Côté

Le terme whalefall désigne la chute d’une carcasse de baleine jusque dans les abysses, et l’effet de celle-ci sur les créatures qui évoluent dans les profondeurs. Mais quel sera l’effet de l’extinction des mammifères marins sur les océans, la planète et l’humanité?

Infinithéâtre est une compagnie montréalaise qui crée des spectacles écrits ou adaptés par des artistes du Québec, surtout en anglais. Son directeur artistique, Zach Fraser, cumule plusieurs fonctions dont celle de marionnettiste. En plus de la co-création et de la mise en scène de Whalefall, il a assumé, en collaboration avec Ashe Lang, la conception des émouvantes marionnettes surdimensionnées qui évoluent du début à la fin de ce joli spectacle.

Partant du souvenir du rorqual à bosse qui s’était aventuré jusqu’à Montréal en 2020 et de l’émerveillement que celui-ci avait suscité chez les humains qui l’observaient, Fraser et Lang ont imaginé, avec Riley Wilson, un spectacle dont la démarche documentaire est adoucie par l’utilisation de marionnettes, de chorégraphies et de projections. Par le thème, il rappelle L’amoure looks something like you (2023), cette ode d’Éric Noël à la baleine du Vieux-Port et à tous les êtres esseulé·es. Par le propos, cependant, il ne pourrait être plus différent.

© Maxime Côté

Statistiques et poésie se côtoient dans cette pièce qui se veut un porte-voix pour la défense des cétacés, et plus largement pour la cause environnementale. On donne notamment la parole à Robert Michaud, fondateur du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM) et expert réputé des bélugas du Saint-Laurent. Il nous fait découvrir, avec d’autres spécialistes, la fragilité de ces colosses et la quantité de points que nous partageons avec eux. Ainsi, les recherches récentes montrent les nuances de leur langage, ainsi que la richesse culturelle de ces mammifères qui manifestent de l’empathie et de l’humour, qui portent le deuil, se transmettent des récits d’une génération à l’autre et, semble-t-il, s’expriment même par la mode.

Le spectacle est destiné à un public adulte à partir de 12 ans, et c’est sans doute la portion plus jeune de ce public qu’il rejoindra le mieux, grâce à son propos clair, touchant et quelque peu candide. Les questions complexes qu’ils soulève ont des ramifications politiques, économiques, voire philosophiques évoquées un peu trop rapidement ici, ce qui peut laisser une certaine partie de l’auditoire sur son appétit. Il n’en demeure pas moins que le sujet gagne à être évoqué, illustré et diffusé pour rejoindre le plus grand nombre.

Des marionnettes évocatrices

Les marionnettes géantes représentent plusieurs espèces de cétacés, de la très petite vaquita à l’énorme rorqual à bosse en passant par l’élégant épaulard. Ces belles confections de tailles variées, dont une en deux parties qui nécessite deux personnes, évoquent à la fois la personnalité des baleines telles que nous les connaissons par les documentaires et la fragilité qui caractérise leur existence dans nos océans. À ces objets s’ajoutent des projections sur la toile qui constitue le fond de l’espace scénique, réalisées au moyen d’un bon vieux rétroprojecteur à acétates.

© Maxime Côté

Les deux interprètes, qui manipulent aussi les marionnettes, endossent avec dynamisme et conviction une multitude de rôles. En recréant les entrevues avec les spécialistes, Jeremy Lewis et Riley Wilson s’investissent à fond pour incarner le personnage, dans la posture et l’affectation mais aussi, particulièrement, dans l’accent – québécois, australien… Étant donné leur talent indéniable en la matière, ces imitations linguistiques ont un effet curieux, à la fois comique et déconcertant. Notons l’apport précieux de la musique jouée sur scène, qui accompagne les émotions douces ou violentes au fil des différents récits.

L’humour ou le pathos de certaines anecdotes – on pensera entre autres aux velléités d’élégance d’un groupe d’orques, ou encore à un effroyable massacre de cachalots – et l’intérêt scientifique de certaines interventions sont parfois entrecoupés de témoignages dont la banalité nuit au souffle du spectacle.

C’est malgré tout un spectacle qui touche par sa poésie, et on succombe à la beauté des marionnettes, au jeu pétillant des interprètes et à l’enveloppement de la musique. L’effet conjugué de ces éléments parvient à évoquer l’émerveillement qui caractérise les rapports que nous entretenons avec nos frères et sœurs des mers.

Whalefall

Co-création : Ashe Lang, Riley Wilson et Zach Fraser. Mise en scène : Zach Fraser et Jeremy Lewis. Conception de marionnettes : Ashe Lang et Zach Fraser. Musique originale : Violette Kay. Projections : Félix Robitaille. Conception de l’éclairage : Jordana Natale. Conceptrice des décors : Stavri Papadopoulou. Avec Riley Wilson et Jeremy Lewis. Une production d’Infinithéâtre en collaboration avec La Chapelle Scènes Contemporaines et co-présentée avec le Festival international de Casteliers, à La Chapelle jusqu’au 7 mars 2026.

D'autres spectacles du festival

Au Théâtre Outremont en clôture de festival est présentée Une Traversée, nouvelle création du duo belge Natacha Belova et Tita Iacobelli, dont le travail mêle marionnettes et théâtre d’objets avec une rare poésie visuelle. À voir aussi les 27 et 28 février au Diamant. Mentionnons aussi La vraie fausse conférence sur le théâtre d’objet, œuvre collective de pionniers français, belges et italiens du théâtre d’objet, les 4 et 5 mars.

(LA RÉDACTION WEB DE JEU)

Caroline Coicou Mangerel

Caroline Coicou Mangerel est critique de théâtre, traductrice et chercheuse. En plus d'écrire pour JEU depuis plusieurs années, elle est membre de la rédaction du magazine Circuit. Passionnée par les interactions complexes entre langues et cultures, elle explore les questions identitaires, les expériences migrantes et les littératures diasporiques. Docteure en sémiotique, elle collabore avec l'UQAM, l'UQTR et l'Association for Translation Studies in Africa.