Critiques

Pakuneu : Naître en cage

© Valérie Remise

Par définition, naître c’est venir au monde, c’est voir le jour. Mais si cela s’amorce à l’ombre, derrière les barreaux, l’enfant risque d’être « écorché » (Pakuneu en ilnu-aimun) à vie. C’est ce cruel destin que Soleil Launière, artiste autochtone multidisciplinaire, met en lumière, en ce moment, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Une relation conjugale marquée par la violence psychologique qu’a vécue l’autrice et metteuse en scène. est à l’origine de cette réflexion sur le sort d’enfants nés en milieu carcéral. Aujourd’hui mère d’une petite fille qu’elle a eue avec un autre conjoint, Soleil s’interroge, par le biais d’une œuvre fictionnelle, ce qui serait advenue de sa progéniture si elle avait dû accoucher en prison, après avoir commis l’irréparable face à l’insupportable toxicité de sa précédente vie de couple.

Soleil Launière dans Pakuneu © Valérie Remise

Pour aborder cette réalité que vivent environ 10% des femmes incarcérées au Canada, des entrevues ont été réalisées avec des intervenantes qui travaillent auprès des détenues. À l’issue de ces rencontres, trois parcours dramatiques distincts ont émergé. Le premier met en scène une enfant qui va vivre avec sa mère en prison jusqu’à l’âge de sa scolarité, (ce qui est au possible au Québec). Le second raconte le cheminement d’une petite fille mise en adoption, impliquant les difficultés d’adaptation de famille d’accueil en famille d’accueil, sous l’égide de la DPJ. Et finalement, le dernier évoque la prise en charge de la fillette par sa grand-mère à la suite du suicide de la maman.

L’affranchissement

Pour incarner les petites écorchées vives, devenues femmes, Soleil Launière a fait appel à des interprètes d’origines diverses : Melania Balamaceda Venegas, latino-américaine, née au Québec; Catherine Dagenais-Savard, artiste Wendat et québécoise, et Zoé Ntumba, comédienne congolaise. Cette distribution hétérogène ajoute un caractère universel au propos tout en soulignant particulièrement la présence autochtone.

Sur le plateau noir et nu de la salle Michelle-Rossignol, le décor se résume à trois plateformes sur lesquelles le trio va se raconter, se croiser, s’interpeller, danser, chanter, se réunir, pour panser les plaies et tenter de guérir. Le texte entremêle les trois réalités des personnages, de façon crue, très souvent avec poésie, parfois même avec humour.

Pakuneu © Valérie Remise

À l’arrière-plan sont fréquemment projetées des ramures d’arbres défoliés ou des racines avides d’une terre florissante. L’onirisme et le symbolisme sont au cœur de cette production. Ainsi, le bison, bovidé sauvage des plaines de l’Ouest, devient l’icône animalier pour illustrer la situation des femmes autochtones. Par sa structure sociale matriarcale, ce mammifère rappelle celle de certaines nations amérindiennes. Jadis, on a tenté d’éliminer en les précipitant du haut des falaises des troupeaux entiers de bisons, source importante à la survie des autochtones. En tuant les femelles, on tuait aussi l’espèce.

La danse étant la première discipline artistique pratiquée par l’autrice au début de sa carrière, elle l’utilise ici comme un exutoire de l’enfance malmenée. Le choix du Krump, danse urbaine revendicatrice née dans les ghettos californiens il y a une vingtaine d’années, n’est pas un hasard. Par sa gestuelle explosive et saccadée, elle permet d’exprimer les émotions juvéniles de façon viscérale. Deux jeunes : Diego Flint Djebari et Gaspar Yacono-Desrape se partagent la scène, en alternance, au fil des représentations. Les savants éclairages de Leticia Hamaoui ainsi que la percutante musique de Soleil Launière et de Simon Walls ponctuent efficacement ces moments cathartiques.

Pakuneu © Valérie Remise

Toutefois, la trame narrative de Pakuneu parvient difficilement à nous émouvoir tant le mariage un peu incohérent des différentes disciplines concourent à la diluer. Malgré un sujet pertinent et un texte dense et foisonnant, on a l’impression d’assister à la naissance d’une œuvre forte mais malheureusement inachevée.

Pakuneu

Texte et mise en scène : Soleil Launière. Assistance à la mise en scène : Josianne Dulong-Savignac. Dramaturgie : Dany Boudreault. Scénographie : Gonzalo Soldi. Vidéo : Jaëlle Rouleau et Gonzalo Soldi. Lumière : Leticia Hamaoui. Musique : Soleil Launière et Simon Walls. Costumes : Marie-Audey Jacques. Maquillages et coiffures : Gabbie McGuire. Mouvement Krump : Lucy M. May. Conseil dramaturgique : Marilou Craft et Erika Soucy. Conseil au jeu : Frédéric Dubois. Conseil mère-enfant : Marie-Josée Poirier. Interprétation : Melania Balmaceda Venegas, Catherine Dagenais-Savard, Zoé Ntumba. Danse krump (en alternance) : Diego Flint Djebari et Gaspar Yacono-Desrape. Une création de Production AUEN, en coproduction avec le Théâtre français et le Théâtre autochtone du Centre national des Arts et en codiffusion avec le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, présenté du 25 février au 7 mars 2026 à la Salle Michelle-Rossignol du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Dominique Denis

À propos de

Anthropologue et comédien, Dominique Denis a enseigné le français, l'histoire et l'art dramatique à la formation générale des adultes. Il est critique pour la revue JEU et donne régulièrement des conférences sur l'histoire du théâtre québécois.