Depuis plus de vingt-cinq ans, Francis Monty et Olivier Ducas façonnent, avec La Pire Espèce, un théâtre d’objets où l’image s’écrit à vue et où le spectateur devient complice des illusions fabriquées sous ses yeux. Avec Réalités parallèles, ils proposent un triptyque aux esthétiques contrastées, porté par un dispositif mêlant castelets de papier et caméras en direct. Une nouvelle exploration de leur art du « faux » assumé, où le doute s’immisce autant dans les récits que dans notre manière de les percevoir.
Avec Réalités Parallèles, vous proposez trois récits très différents — l’Allemagne en guerre, un hôtel aux allures de labyrinthe, une mission spatiale en dérive — mais tous traversés par le doute. Comment est née cette idée de triptyque ?
D’une part nous aimons le récit court, la nouvelle. L’idée d’un spectacle qui se présente comme un recueil de récits nous plaisait. La forme brève convient bien à notre travail d’écriture scénique où l’amalgame texte-image appelle une certaine densité. Ajoutons aussi que la thématique large qui unit ces récits, aux tons et aux esthétiques par ailleurs fort différents, vient directement du dispositif scénique à la base de la recherche du spectacle. La conjonction des castelets de théâtre de papier, de caméras en direct et d’un mixeur vidéo permet et provoque des transformations d’images, qui bluffent nos perceptions. La lecture du spectacle n’est pas seulement une succession d’images, mais une constante réinterprétation de ce que nous percevons, ce qui offre une posture très active aux spectateurs dans la restitution personnelle du récit.
On voit tout : les castelets, les caméras, la fabrication des images en direct. Le public assiste presque au tournage d’un film sur scène. Concrètement, qu’est-ce que ça change dans votre manière de jouer et de manipuler ?
La Pire Espèce offre souvent aux interprètes un terrain de jeu dont ils sont maîtres. Véritables démiurges, ils passent avec agilité de la fonction de narrateur à celle de personnage, ils manipulent, bruitent, commentent parfois, réagissent au public : une position qui commande un grand savoir-faire, une certaine virtuosité. Avec Réalités parallèles, la position des interprètes est différente, car la partition est morcelée. Chacun travaille à la réalisation des images, mais tout est en pièces détachées. C’est un ballet complexe de mises en place rapides et de précises manipulations, dont chaque interprète est un rouage essentiel. Seuls les spectateurs ont accès à l’image complète en temps réel. On a autant de plaisir à suivre le récit qu’à les voir fabriquer le prochain plan de caméra. Ce ballet place les manipulateurs et manipulatrice dans une position très exigeante (et un peu ingrate), car la caméra ne pardonne pas. Et ils n’ont pas le loisir de se reposer sur leurs autres forces quand l’image se déploie sur grand écran. Heureusement nous comptons sur une équipe extraordinaire.
Depuis vos débuts, vous aimez travailler avec des matériaux bruts, détourner des objets du quotidien, mélanger clown, cabaret, marionnette, cinéma. Qu’est-ce qui vous attire encore aujourd’hui dans cette esthétique de “bric et de broc” ?
Toutes les pratiques qui nous inspirent ont en commun de mettre l’image au cœur et à la base même de leur écriture. Dans ces formes d’art, on écrit avec l’image, on écrit pour l’image. C’est elle qui génère le texte ou du moins qui l’oriente fortement. Au-delà d’une esthétique, notre parti pris pour les choses, pour la matière, et pour un contact direct avec le public est avant tout une position, presque une éthique. À l’inverse du théâtre qui cherche à faire croire, ici, tout est à vue, tout semble simple. Les ficelles sont visibles. Le spectateur n’est pas quelqu’un à convaincre, à gagner, à subjuguer. Il est davantage considéré comme un complice de la réalisation de l’œuvre.
Ceci étant dit, dans Réalités parallèles, l’esthétique, bien que réalisée de choses simples, est très soignée, car chaque image fixe doit évoquer beaucoup en elle-même à l’écran, sans profiter de l’appui expressif d’un acteur-manipulateur comme au théâtre d’objets, par exemple.

Réalités parallèles © David Ospina
La Pire Espèce est aussi une histoire de troupe, de tournées, de transmission et d’engagement — notamment Aux Écuries, que vous avez contribué à fonder. Après plus de vingt-cinq ans, comment voyez-vous votre rôle dans le milieu ? Est-ce que votre responsabilité a changé avec le temps ?
La Pire Espèce est considéré comme un chef de file du théâtre d’objets au pays et on fait de plus en plus appel à nous pour de la formation. Nous donnons régulièrement des stages professionnels au pays et surtout à l’étranger. Notre expertise est aussi reconnue hors du théâtre alors qu’on nous sollicite pour travailler en cinéma et en muséologie.
Notre sensibilité aux arts de la marionnette n’est pas étrangère à la place de choix qu’occupe le 11e art dans la programmation du Théâtre Aux Écuries. Nous veillons aussi à accueillir régulièrement en résidence des artistes de la relève en marionnette, surtout ceux et celles porté.e.s par une recherche formelle originale. L’une de ces compagnies, Le collectif Les tables tournantes, présentera d’ailleurs en avril prochain aux Écuries sa nouvelle création, Croyez-vous aux fées ? Si le rôle de mentor prend de plus en plus de place, notre principale responsabilité demeure de rester fidèle à la mission que nous nous sommes donnée, il y a 25 ans, et qui continue de nous animer : la recherche. Pousser plus loin nos langages, en inventer d’autres.
Vous avez beaucoup voyagé avec vos spectacles, ici et à l’étranger, et exploré plusieurs formes. Avec Réalités Parallèles, sentez-vous que vous ouvrez un nouveau chapitre ? Comment avez-vous envie de poursuivre — ou de déplacer — votre recherche dans les prochaines années ?
Cette recherche diffère effectivement beaucoup de nos récents spectacles. Nous ne parlons pas nécessairement de nouveau chapitre cependant, mais assurément de nouvel amalgame. Si la caméra en direct fait déjà partie de nos outils, son utilisation ici est prédominante. Tout est mis en œuvre pour elle, puisque le jeu consiste à créer des films d’animation en direct : avec des caméras fixes dans des castelets de théâtre de papier. Et pourtant loin du cinéma, l’art du faux où tout est plus vrai que vrai, avec ses 24 images secondes et ses moyens colossaux, dans Réalités parallèles, comme dans nos autres spectacles, tout demeure suggéré, tout est en pointillé et néanmoins très évocateur.
Notre prochain spectacle inclut aussi des caméras mais avec une toute autre utilisation. Mais, après ces deux spectacles plus techniques et de plus grande envergure, nous sentons déjà une envie de revenir à des projets plus légers, plus agiles.
Réalités parallèles est présenté aux Écuries du 5 au 21 mars 2026. La représentation du 6 mars est présentée dans le cadre du Festival International de Casteliers et sera suivie d’une discussion en bord de scène avec l’équipe artistique.
Depuis plus de vingt-cinq ans, Francis Monty et Olivier Ducas façonnent, avec La Pire Espèce, un théâtre d’objets où l’image s’écrit à vue et où le spectateur devient complice des illusions fabriquées sous ses yeux. Avec Réalités parallèles, ils proposent un triptyque aux esthétiques contrastées, porté par un dispositif mêlant castelets de papier et caméras en direct. Une nouvelle exploration de leur art du « faux » assumé, où le doute s’immisce autant dans les récits que dans notre manière de les percevoir.
Avec Réalités Parallèles, vous proposez trois récits très différents — l’Allemagne en guerre, un hôtel aux allures de labyrinthe, une mission spatiale en dérive — mais tous traversés par le doute. Comment est née cette idée de triptyque ?
D’une part nous aimons le récit court, la nouvelle. L’idée d’un spectacle qui se présente comme un recueil de récits nous plaisait. La forme brève convient bien à notre travail d’écriture scénique où l’amalgame texte-image appelle une certaine densité. Ajoutons aussi que la thématique large qui unit ces récits, aux tons et aux esthétiques par ailleurs fort différents, vient directement du dispositif scénique à la base de la recherche du spectacle. La conjonction des castelets de théâtre de papier, de caméras en direct et d’un mixeur vidéo permet et provoque des transformations d’images, qui bluffent nos perceptions. La lecture du spectacle n’est pas seulement une succession d’images, mais une constante réinterprétation de ce que nous percevons, ce qui offre une posture très active aux spectateurs dans la restitution personnelle du récit.
On voit tout : les castelets, les caméras, la fabrication des images en direct. Le public assiste presque au tournage d’un film sur scène. Concrètement, qu’est-ce que ça change dans votre manière de jouer et de manipuler ?
La Pire Espèce offre souvent aux interprètes un terrain de jeu dont ils sont maîtres. Véritables démiurges, ils passent avec agilité de la fonction de narrateur à celle de personnage, ils manipulent, bruitent, commentent parfois, réagissent au public : une position qui commande un grand savoir-faire, une certaine virtuosité. Avec Réalités parallèles, la position des interprètes est différente, car la partition est morcelée. Chacun travaille à la réalisation des images, mais tout est en pièces détachées. C’est un ballet complexe de mises en place rapides et de précises manipulations, dont chaque interprète est un rouage essentiel. Seuls les spectateurs ont accès à l’image complète en temps réel. On a autant de plaisir à suivre le récit qu’à les voir fabriquer le prochain plan de caméra. Ce ballet place les manipulateurs et manipulatrice dans une position très exigeante (et un peu ingrate), car la caméra ne pardonne pas. Et ils n’ont pas le loisir de se reposer sur leurs autres forces quand l’image se déploie sur grand écran. Heureusement nous comptons sur une équipe extraordinaire.
Depuis vos débuts, vous aimez travailler avec des matériaux bruts, détourner des objets du quotidien, mélanger clown, cabaret, marionnette, cinéma. Qu’est-ce qui vous attire encore aujourd’hui dans cette esthétique de “bric et de broc” ?
Toutes les pratiques qui nous inspirent ont en commun de mettre l’image au cœur et à la base même de leur écriture. Dans ces formes d’art, on écrit avec l’image, on écrit pour l’image. C’est elle qui génère le texte ou du moins qui l’oriente fortement. Au-delà d’une esthétique, notre parti pris pour les choses, pour la matière, et pour un contact direct avec le public est avant tout une position, presque une éthique. À l’inverse du théâtre qui cherche à faire croire, ici, tout est à vue, tout semble simple. Les ficelles sont visibles. Le spectateur n’est pas quelqu’un à convaincre, à gagner, à subjuguer. Il est davantage considéré comme un complice de la réalisation de l’œuvre.
Ceci étant dit, dans Réalités parallèles, l’esthétique, bien que réalisée de choses simples, est très soignée, car chaque image fixe doit évoquer beaucoup en elle-même à l’écran, sans profiter de l’appui expressif d’un acteur-manipulateur comme au théâtre d’objets, par exemple.
Réalités parallèles © David Ospina
La Pire Espèce est aussi une histoire de troupe, de tournées, de transmission et d’engagement — notamment Aux Écuries, que vous avez contribué à fonder. Après plus de vingt-cinq ans, comment voyez-vous votre rôle dans le milieu ? Est-ce que votre responsabilité a changé avec le temps ?
La Pire Espèce est considéré comme un chef de file du théâtre d’objets au pays et on fait de plus en plus appel à nous pour de la formation. Nous donnons régulièrement des stages professionnels au pays et surtout à l’étranger. Notre expertise est aussi reconnue hors du théâtre alors qu’on nous sollicite pour travailler en cinéma et en muséologie.
Notre sensibilité aux arts de la marionnette n’est pas étrangère à la place de choix qu’occupe le 11e art dans la programmation du Théâtre Aux Écuries. Nous veillons aussi à accueillir régulièrement en résidence des artistes de la relève en marionnette, surtout ceux et celles porté.e.s par une recherche formelle originale. L’une de ces compagnies, Le collectif Les tables tournantes, présentera d’ailleurs en avril prochain aux Écuries sa nouvelle création, Croyez-vous aux fées ? Si le rôle de mentor prend de plus en plus de place, notre principale responsabilité demeure de rester fidèle à la mission que nous nous sommes donnée, il y a 25 ans, et qui continue de nous animer : la recherche. Pousser plus loin nos langages, en inventer d’autres.
Vous avez beaucoup voyagé avec vos spectacles, ici et à l’étranger, et exploré plusieurs formes. Avec Réalités Parallèles, sentez-vous que vous ouvrez un nouveau chapitre ? Comment avez-vous envie de poursuivre — ou de déplacer — votre recherche dans les prochaines années ?
Cette recherche diffère effectivement beaucoup de nos récents spectacles. Nous ne parlons pas nécessairement de nouveau chapitre cependant, mais assurément de nouvel amalgame. Si la caméra en direct fait déjà partie de nos outils, son utilisation ici est prédominante. Tout est mis en œuvre pour elle, puisque le jeu consiste à créer des films d’animation en direct : avec des caméras fixes dans des castelets de théâtre de papier. Et pourtant loin du cinéma, l’art du faux où tout est plus vrai que vrai, avec ses 24 images secondes et ses moyens colossaux, dans Réalités parallèles, comme dans nos autres spectacles, tout demeure suggéré, tout est en pointillé et néanmoins très évocateur.
Notre prochain spectacle inclut aussi des caméras mais avec une toute autre utilisation. Mais, après ces deux spectacles plus techniques et de plus grande envergure, nous sentons déjà une envie de revenir à des projets plus légers, plus agiles.
Réalités parallèles est présenté aux Écuries du 5 au 21 mars 2026. La représentation du 6 mars est présentée dans le cadre du Festival International de Casteliers et sera suivie d’une discussion en bord de scène avec l’équipe artistique.