Critiques

Absence des extraterrestres : appréhender l’inconnu|Festival Casteliers

© Paul-Antoine Hubert

Un spectacle signé Antoine Laprise ne manquera pas d’attiser l’intérêt des spectateurs et spectatrices qui suivent son itinéraire depuis des années, voire des décennies. On connaît surtout cet artiste pour son travail au sein du Théâtre du Sous-marin jaune, dirigé par son alter ego marionnettique, l’inénarrable Loup bleu. La compagnie a offert au public des adaptations iconiques du Candide de Voltaire, de la Bible, du Discours de la méthode de René Descartes et, en collaboration avec Louis-Dominique Lavigne, du Guerre et paix de Léon Toltoï, parangons de concision satirique à la loufoquerie décomplexée. Pourtant, c’est un spectacle solo que l’homme de théâtre propose à l’occasion du Festival de Casteliers, son second, après Otomonogatari / L’éveil d’une oreille, créé en 2015 sous l’égide du Théâtre de la Petite Marée.

Cette fois, plutôt que de s’intéresser au parcours musical du Japonais Otoro Yoshihide, Laprise tâte d’une matière que l’on devine beaucoup plus intime, soit l’enfance rurale d’un Québécois dans les années 1970. Dirigé par le metteur en scène français Hubert Jégat, sans autre artifice que son jeu non verbal et un judicieusement choisi gilet à capuche, le créateur se transmue adroitement en un gamin de 8 ans aux prises avec une pensée qui se heurte aux défis intrinsèques à sa propre construction, mais aussi à ceux liés à l’ignorance et aux inéluctables dogmes, notamment religieux. À sa découverte des mondes visible et invisible et à sa fascination pour leurs mystères se jouxte donc une contrariété qui s’érige parfois en colère.

Isolé, dans son village, par sa curiosité intellectuelle – « banni », comme il le dira lui-même –, le protagoniste doit en outre négocier avec la désagrégation de sa famille à la suite d’un adultère et avec les intérêts naissants de celle-ci pour une nouvelle forme de spiritualité, qui mènera l’enfant à passer un été dans un ashram. Le tout se révèle ponctué d’épisodes énigmatiques, voire psychédéliques, ayant pour trame sonore des enregistrements illustrés par de la synchronisation labiale et des marionnettes qui perdent la tête pour en récupérer une autre.

©️ Paul-Antoine Hubert

Envols abstrus

L’auteur et unique interprète du spectacle qualifie celui-ci de « poème cosmique », ce qui confère à la production une certaine licence quant à l’abstraction de son contenu, à son caractère impressionniste. Reste que d’aucuns pourront sortir de la représentation avec une sensation d’inaboutissement. Comme si la trame narrative était constituée de pistes riches, mais qui ne sont pas explorées assez en profondeur pour semer une véritable réflexion ou susciter un état d’âme prégnant.

La même impression peut être éprouvée face à l’aspect formel d’Absence des extraterrestres. Certains dispositifs marionnettiques ravissent – comme la mère représentée par une immense sculpture de tissus aux airs de statue de l’Île de Pâques qui, grâce à un ingénieux procédé, versera une larme surdimensionnée – alors que d’autres amusent, tout au plus, pour ne pas dire qu’ils divertissent au fil d’un récit qui peine à transporter ses destinataires.

Il est certainement permis d’espérer que ce spectacle ait la chance de mûrir et d’être présenté à nouveau, car le double écart entre l’enfant et le monde des adultes, d’une part, et l’intellectuel et celui des idées reçues, d’autre part, s’avère un terreau assurément fertile où un créateur de la trempe d’Antoine Laprise pourrait semer des questionnements exaltants et cultiver des fruits éloquents.

Absence des extraterrestres

Texte et interprétation : Antoine Laprise. Mise en scène : Hubert Jégat. Marionnettes : Christine Plouffe. Conception sonore : Martin Tétreault (avec Nicolas Bernier et l’Ensemble d’oscillateurs ainsi que René Lussier). Scénographie et manipulation : Paul Foresto. Une production de CréatureS compagnie, présentée, à l’occasion du Festival de Casteliers, à L’Illusion, théâtre de marionnettes les 4 et 5 mars 2026.

Sophie Pouliot

À propos de

Sophie Pouliot est journaliste culturelle. On peut la lire dans Le Devoir, ELLE Québec, Nouveau Projet, Lettres québécoises, Lurelu, etc. Elle est en outre présidente de l'Association québécoise des critiques de théâtre et membre du comité exécutif de l’Association internationale des critiques de théâtre.