Critiques

Le chiard : Mets de choix pour chien mourant

Emile Ouellet et Ariane Bellavance-Fafard dans Le chiard © Vincent Champoux

La scène se déroule à Rivière-au-Renard, dans la maison de Donatienne, en 1909. Quelques jours avant la grève des pêcheurs. Une discussion énergique entre elle, sa fille Jeanne-Alice et sa belle-sœur Lucette, veuve depuis la mort « accidentelle » en mer de son mari Germain, situe cette révolte dans un contexte d’exploitation éhontée des travailleurs de la mer. En ce début du 20e siècle, les Jersiais contrôlent ce commerce depuis plus d’un siècle. Ils sont ici représentés par monsieur Brixton, incarné par le toujours convaincant Paul Fruteau de Laclos, baron du capital soutenu par le gouvernement canadien, entièrement dévoué au colonialisme sur fond de capitalisme sauvage.

Paul Fruteau de Laclos incarne le représentant d’un capitalisme colonial qui domine l’économie de la morue en Gaspésie au début du XXᵉ siècle. © Vincent Champoux

Faisant écho à L’empire du castor, présenté en janvier sur ces planches, Le chiard s’intéresse à « l’empire de la morue » et des conditions tout aussi misérables de cette main-d’œuvre bon marché. Jeanne-Alice, avec les quatre livres remis par la maîtresse d’école avant son départ, devient le pivot politique de cette crise. Son auto-éducation passe par Les Misérables de Victor Hugo, Le manifeste du parti communiste de Karl Marx, un dictionnaire et le catalogue Eaton. Dans l’ordre, une saga de la pauvreté et de la misère humaine, une analyse pour en comprendre les mécanismes, accompagnée d’un outil pour en sortir, un dictionnaire pour s’approprier les mots nouveaux et enfin l’attrait du consumérisme.

Anne Painchaud, nouvelle figure de la scène théâtrale de Québec,issue du Conservatoire, dans le rôle de Jeanne-Alice © Vincent Champoux

L’entêtement de la mère (solide Danielle Le Saux-Farmer) pour sauver leur honneur, la colère de sa fille attirée par la violence (découverte d’Anne Painchaud, nouvelle figure issue du Conservatoire), la peur viscérale de la belle-sœur (Marianne Marceau assumant avec délectation son rôle de repoussoir) qui ne veut pas faire de bruit concentrent une matière explosive. Brixton contrôle la vie des villageois par la fixation aléatoire des prix de la morue d’une part et des prix de la marchandise dans son magasin général d’autre part. Lorsqu’il fait venir sa fille de Paris après le décès de sa mère, la situation devient incontrôlable. Les demandes ridicules de cette jeune bourgeoise écervelée font déborder le vase. En effet, elle exige un chiard (essentiellement un plat de morue avec gros sel) de Donatienne, réputé pour guérir les grabataires. Mais cette dernière refuse obstinément de faire ce mets pour un chien, alors que les gens meurent de faim. Coincé dans ces tensions entre prolétaires et industriels sans scrupules, le jeune Grégoire (séduisant Émile Ouellette), le fils épileptique de Donatienne nouvellement engagé comme valet de pied, comprendra trop tard que le gouffre entre ces deux univers est infranchissable.

Comment vaincre l’ennui des histoires anciennes

Les touches naturalistes sous forme de meubles anciens laissaient présager un décor empoussiéré et un texte à l’avenant. Erreurnbsp;! Le plateau principal se transforme en un clin d’œil de maison du peuple en manoir et vice-versa. Les allers-retours des personnages entre ces deux lieux sont soutenus par les éclairages très efficaces de Keven Dubois. Leurs déplacements fluides s’entrecroisent sans jamais nous dérouter.

Mais, la grande surprise vient du fond de scène. L’écran entrecoupé de larges bandes opère en quelque sorte sur un double fond. Le mur arrière servira de support pour l’historique, photos, cartes anciennes, vidéos. Devant, entre les bandes peuvent circuler comédiens et comédiennes. Cet avant-plan est le support pour les didascalies, les commentaires, les choix langagiers, les clins d’œil à Brecht, au théâtre politique. Cette stratégie d’une posture autocritique ouvre un dialogue actif avec le public, nous invitant avec esprit à une relecture actuelle d’un événement ancien. Distanciation assurée.

Des bandes verticales relient décor naturaliste et espace d’archives poétique où évoluent les comédiens et comédiennes Anne Painchaud, Ariane Bellavance-Fafard, Danielle Le Saux-Farmer et Emile Ouellet © Vincent Champoux

Le chiard confirme la tendance récente d’un théâtre historique sur fond d’audace scénographique et textuelle, où les faits avérés trouvent un exutoire dans l’humour. Dans ce cas-ci, la lentille marxiste pour expliquer la grève et la montée de la violence sert d’outil sociologique pour soutenir la dramaturgie. Par ailleurs, la trame générale entre mise en scène, scénographie, éclairage, musique (le violon attendu et bienvenu d’Andrée Bilodeau) et jeu exceptionnel de la distribution produit un spectacle remarquable par son équilibre, où le temps coule sans heurt.

La pièce d’Isabelle Hubert est basée sur des faits réels. La grève des pêcheurs a été brutalement interrompue par les agents fédéraux. Il y aura des arrestations et les grévistes seront jugés le 16 septembre à Percé, dans un procès expéditif uniquement en anglais. Pour la plupart francophones et analphabètes, aucun des prévenus ne sera invité à témoigner.

Danielle Le Saux-Farmer, Paul Fruteau de Laclos et Émile Ouellette au cœur d’un drame où s’entrecroisent rapports de classe, mémoire historique et destin familial. © Vincent Champoux

Le chiard

Texte : Isabelle Hubert. Mise en scène : Jean-Sébastien Ouellette. Assistance à la mise en scène : Caroline Martin. Décor et accessoires : Ariane Sauvé. Conception et confection des costumes : Émily Wahlman. Musique : Andrée Bilodeau. Consultant musical : Frédérick Desroches. Éclairage et vidéo : Keven Dubois. Régie générale : Marie-Josée Godin. Maquillage et coiffures : Émily Wahlman. Habilleuse : Rose Talbot. Construction des décors : Bruno Petit et Astuce Décors. Stagiaire en assistance à la mise en scène : Valentine Samson. Stagiaire en scénographie : Hugo Morissette-Paris. Historien : Gabriel Cormier. Crédits images : Bibliothèque et archives Canada, Bibliothèque et archives nationales du Québec, Musée canadien de l’Histoire, Site historique national de Paspébiac. Photos de la pièce : Vincent Champoux. Photo visuel de saison : Sam Billington. Stylisme, maquillage et coiffure visuel de saison : Géraldine Rondeau. Remerciements : Marie Hubert, décors : Geneviève Bournival, Noémie Richard, Corentin Chabert, Plastica, Monolino, Show SDT, Spécibois, prêt technique : Théâtre Périscope, Charpente des fauves et Ex Machina. Avec Ariane Bellavance-Fafard, Paul Fruteau de Laclos, Danielle Le Saut-Farmer, Marianne Marceau, Émile Ouellette et Anne Painchaud. Une coproduction de la Bordée et la Compagnie dramatique du Québec présentée à la Bordée du 3 au 28 mars 2026.

Alain-Martin Richard

À propos de

Alain-Martin Richard vit et travaille à Québec. Artiste de la manœuvre et de la performance, il a présenté ses travaux en Amérique du Nord, en Europe et en Asie. Il poursuit en parallèle un travail de commissaire, de critique et d’essayiste. Il publie dans des revues spécialisées (Inter, art actuel, Jeu, Espace) des articles sur le théâtre et l’art actuel. Il a été membre des collectifs Inter/Le Lieu, Folie/Culture, et encore actif avec Les Causes perdues in©. Ses réalisations majeures se déploient sur plusieurs plans de réalité : l’Atopie textuelle (2000), Le chemin pour Rosa (2006), Le bloc que j’habite (2014), Trou de mémoire (2015-2017), Le (dés)inventaire (2025).