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Dom Juan, de David Bobée, en tête d’affiche d’une 56e saison engagée au Théâtre du Trident

Le comédien de Québec David Bouchard prête ses traits à Dom Juan dans la nouvelle incarnation québécoise de la mise en scène de David Bobée, d'abord créée à Lille avec l'acteur Radouan Leflahi / conception visuelle Marie-Renée Bourget-Harvey
Le Théâtre du Trident a dévoilé hier, le 30 mars 2026, les grandes lignes de sa 56e saison, une programmation qui conjugue répertoire et écritures contemporaines dans un geste explicitement politique. Cinq spectacles — trois classiques et deux créations actuelles — y composent un parcours que la direction artistique, assurée par Olivier Arteau, présente comme une réponse aux fractures du présent : « se déplacer pour venir en salle est, en soi, un acte politique », écrivent Arteau et le directeur administratif Marc-Antoine Malo dans leur mot de saison.

 

Au cœur de cette proposition, un titre s’impose d’emblée : Dom Juan ou le festin de Pierre, de Molière, revisité par David Bobée. Cette production d’envergure, coproduite avec Théâtre du Nord, à Lille (France) connaît un succès international depuis 2023. À Québec, le metteur en scène revisite son travail avec une nouvelle équipe presque entièrement locale, le comédien David Bouchard prêtant ses traits à Dom Juan. Cette collaboration  constitue aussi un jalon dans les échanges entre Québec et la France: en retour, le théâtre lillois accueille Querelle de Roberval, une création du Trident mise en scène par Olivier Arteau, scellant une réciprocité artistique de plus en plus structurante.

Bobée propose un Dom Juan débarrassé de son vernis mythologique, plongé dans un monde où « les statues sont tombées ». Le séducteur devient le symptôme d’un vide moral contemporain, évoluant dans les ruines du patriarcat. Portée par une distribution d’ici — à l’exception de l’interprète congolais Shade Hardy Garvey Moungondo dans le rôle de Sganarelle, et qui était de la production originale à Lille —, la production fait dialoguer les accents de la francophonie et revendique une lecture politique des masculinités. La scénographie, primée en France, promet une fresque visuelle à la hauteur de cette relecture.

© Agathe Poupeney

Un aperçu de la monumentale scénographie de Dom Juan ou le Festin de Pierre, avec le comédien Shade Hardy Garvey Moungondo à l’avant-plan, qui participe à la création québécoise après avoir été de l’aventure française © Agathe Poupeney

Autre axe fort de la saison : les coproductions interinstitutionnelles, qui débordent des murs de Québec. Deux spectacles annoncés par le Trident seront aussi présentés à Montréal, une information annoncée en simultanée hier par les coproducteurs montréalais.

D’abord, Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams, coproduit avec Duceppe. Mis en scène par le duo formé de Virginie Brunelle et Jean-Simon Traversy, le spectacle sera présenté à Montréal du 13 janvier au 13 février 2027, avant d’atterrir à Québec en mars. Cette relecture injecte danse et musique cuivrée dans le classique américain, recentrant l’action sur la violence des rapports de pouvoir et les failles intimes des personnages. Sur scène, deux danseurs et une fanfare accompagneront les interprètes dans une approche physique et sensorielle du texte.

Coproduit avec Duceppe, ce Tramway nommé désir sera présenté successivement à Montréal et à Québec. « En travaillant avec deux danseurs, le langage du corps devient une extension pour imager les états de Blanche ou les violences de Stanley », dit le duo à la mise en scène, Virginie Brunelle et Jean-Simon Traversy. © Stéphane Bourgeois / conception visuelle Marie-Renée Bourget-Harvey

Ensuite, La version qui n’intéresse personne, adaptée du roman d’Emmanuelle Pierrot, verra le jour en ouverture de saison à Montréal au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, du 15 septembre au 10 octobre 2026, avant son passage à Québec en novembre. Portée par Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent, cette adaptation explore les mécanismes de la violence intime et des récits confisqués. Entre Yukon fantasmé et mémoire fracturée, la pièce s’inscrit dans une démarche féministe assumée, amplifiée par un dispositif scénique incluant marionnettes et narration éclatée.

Les romans adaptés au théâtre sont légion dans les saisons actuelles, et cette mise en scène de l’oeuvre littéraire d’Emmanuelle Perrot est présentée à Montréal par le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui avant d’atterrir à Québec au Trident. © Stéphane Bourgeois / conception visuelle Marie-Renée Bourget-Harvey

Dans un registre plus frontalement politique, 7 minutes : comité d’usine de Stefano Massini, mis en scène par Rosalie Cournoyer, plonge dans un huis clos syndical tendu : onze femmes doivent décider si elles acceptent de céder sept minutes de pause pour sauver leurs emplois. Le spectacle promet une réflexion serrée sur le travail, la solidarité et les compromis contemporains, dans une esthétique hyperréaliste.

Marie-Ginette Guay et Gaïa Cherrat Naghshi en tête d’affiche de 7 minutes comité d’usine © Stéphane Bourgeois / conception visuelle Marie-Renée Bourget-Harvey

Enfin, le Trident convoque un autre monument du répertoire pour compléter sa saison. Avec Grand-peur et misère du IIIe Reich, Bertolt Brecht et Margarete Steffin plongent dans l’intimité de la montée du nazisme, dans une mise en scène immersive de Martin Genest. Une œuvre sombre, présentée comme un miroir troublant de notre époque.

Le comédien Charles Roberge sera entouré d’une imposante équipe d’interprètes dans cette mise en scène de Martin Genest © Stéphane Bourgeois / conception visuelle Marie-Reniée Bourget Harvey

En filigrane, la saison 2026-2027 du Trident dessine une ligne claire : revisiter les classiques pour mieux interroger le présent, et faire du théâtre un lieu de rassemblement face à « l’effritement du tissu social ». À 56 ans, l’institution québécoise revendique plus que jamais son rôle de vigie — un théâtre « comme arme de résilience intellectuelle », selon ses dirigeants.