Figure marquante de la dramaturgie et de l’humour québécois, Louis Saïa est décédé. S’il laisse derrière lui une œuvre foisonnante qui a profondément marqué la télévision et le cinéma — de La Petite Vie à la saga des Boys —, c’est d’abord sur la scène qu’il aura imposé sa signature, notamment avec Les Voisins, pièce devenue l’un des grands classiques du répertoire québécois.
Créée en 1980 au Théâtre Port-Royal de la Place des Arts, Les Voisins, cosignée avec Claude Meunier, s’inscrit rapidement comme une œuvre phare du théâtre contemporain d’ici. Saïa en signe aussi la mise en scène originale, participant à donner à cette comédie grinçante une efficacité redoutable : à travers le quotidien de trois couples de banlieue, la pièce dissèque l’incommunicabilité, le vide existentiel et les automatismes langagiers d’une classe moyenne en perte de sens . Plus de quarante ans après sa création, elle n’a cessé d’être reprise, adaptée et citée, preuve de sa puissance d’observation et de sa précision d’écriture.

Hélène Loiselle et Marthe Choquette dans Les Voisins, à la création de la pièce chez Duceppe en 1980 © André Panneton
Avant et autour de ce jalon, Louis Saïa aura multiplié les contributions au théâtre québécois. Dans les années 1970 et 1980, il développe une étroite collaboration avec Claude Meunier, qui donnera naissance à plusieurs textes et spectacles devenus cultes, dont Appelez-moi Stéphane et le phénomène Broue . Metteur en scène, auteur et concepteur, il travaille aussi avec des figures marquantes de l’humour québécois — du groupe Paul et Paul à Ding et Dong — participant à façonner un langage comique profondément ancré dans le réel québécois.
Louis Saïa dans les archives de JEU au début des années 1980
Si JEU n’avait pas publié de critique de la célèbre Les Voisins à sa création, le talent de Louis Saïa n’a pas longtemps échappé au radar de l’équipe de la revue, qui a interviewé le jeune auteur dramatique l’année suivante.
En 1981, dans le numéro 21 consacré à l’écriture théâtrale québécoise, Louis Saïa se prête au jeu de l’entretien avec Paul Lefebvre. Il y apparaît déjà comme un observateur attentif des milieux qu’il met en scène, soucieux d’ancrer ses personnages dans une langue et des réalités concrètes.

La photo du jeune Louis Saïa parue dans JEU 21 en 1981
« Lorsque j’ai commencé à faire du théâtre, j’ai trouvé qu’il y avait comme un vide à ce niveau-là; les milieux n’étaient pas assez particularisés », explique-t-il. La banlieue, terrain central des Voisins, devient alors pour lui un véritable laboratoire dramatique. Non pas un simple décor, mais un espace social avec ses codes, ses obsessions et ses angles morts. « Si on prend les œuvres de Dubé, cela se passe parfois en banlieue mais les gens parlent comme s’ils ne vivaient pas là […] n’ont pas les préoccupations très terre à terre des gens de banlieue. »
Chez Saïa, au contraire, tout passe par la précision du langage et des comportements. Cette volonté de coller au réel nourrit une écriture du quotidien qui, paradoxalement, ouvre sur une forme de vertige. Ses personnages ne livrent jamais frontalement leur intériorité : « Ils ne vont jamais mettre leurs cartes sur table, ils vont se cacher et je crois que cela se passe comme ça dans la vie. » D’où cette impression, relevée par Lefebvre, d’un « immense portrait de voisinage », où chacun gravite dans une proximité trompeuse, sans jamais vraiment se révéler.
Le comique, dans cette mécanique, n’est pas un objectif, mais presque un effet secondaire. « C’est par hasard que j’écris du comique », affirme Saïa, qui insiste sur le décalage entre son intention et la réception du public : « les textes qu’on a écrits sont comiques, même si pour moi, ils ne sont pas aussi comiques que pour les gens qui les voient. ». Une manière de rappeler que, chez lui, le rire n’est jamais dissocié d’un regard plus trouble — celui d’un monde où les mots tournent à vide, où les êtres s’évitent autant qu’ils se côtoient.
Déjà, dans cet entretien de jeunesse, se dessine ce qui fera la force durable des Voisins : une écriture du banal qui révèle, sous la surface du quotidien, toute la difficulté d’habiter ensemble — et de se dire.
Une autre pièce de jeunesse : Une amie d’enfance

Pièce de Louise Roy et Louis Saïa, coll. «Théâtre», no 89, Montréal, Leméac, 1980. Préface de Laurent Mailhot
Dans ses pages critiques, JEU relevait déjà dans le numéro 19 en 1981 ce qui, chez Saïa (et Louise Roy), faisait la singularité de la pièce méconnue Une amie d’enfance : une mécanique du quotidien où tout déraille à petite échelle. La critique de Diane Cotnoir, portant sur le texte dramatique paru aux éditions Leméac, évoque une pièce construite sur une « cassure » constante, à l’image du split-level banlieusard, où « les intentions de dire et de faire des personnages » se heurtent sans cesse à des détails en apparence anodins . Le souper qui devait réunir les protagonistes s’enlise dans une suite de ratés — objets mal placés, gestes maladroits, conventions sociales déjouées — jusqu’à révéler un malaise plus profond : « il y a discordance entre les personnages et le langage », écrit-elle encore, décrivant une parole qui tourne à vide et trahit davantage qu’elle n’exprime . Et d’en citer une formule saisissante, qui résonne aujourd’hui comme un écho direct aux Voisins : « personne comprend personne ».
Dans JEU en 2017 : Les Voisins, ou l’actualité persistante du vide
Plus de trente-cinq ans après sa création, Les Voisins continuait d’irriguer la réflexion théâtrale québécoise. Dans un dossier que JEU consacrait en 2017 aux banlieues, dans le numéro 163, la pièce apparaissait à notre collaboratrice Hélène Jacques comme un jalon déterminant : une œuvre qui, en empruntant aux ressorts du théâtre de l’absurde, révélait « les dessous du rêve américain » à la québécoise . Le quotidien anodin — entre haie fraîchement taillée, diapositives de voyage et conversations sans enjeu — y bascule insensiblement vers un vide plus inquiétant, jusqu’à un dénouement brutal qui laisse planer un malaise durable .

Les voisins, créé par la Compagnie jean-Duceppe en 1980. Sur la photo : Jean Besré et Marc Messier © André Panneton
Loin de s’être estompée avec le temps, cette charge contre l’aliénation ordinaire semble même s’être amplifiée. Comme le rappelle Claude Meunier dans ce même article, la banlieue a changé de visage, mais non de fond : « les gens sont encore malgré eux esclaves de leur voiture et de leur bungalow, et peut-être même encore plus matérialistes et obsédés par la consommation » . Ce constat donne à la pièce une portée presque prophétique : en mettant en scène des personnages qui parlent pour combler le vide, Saïa et Meunier avaient saisi quelque chose de durable dans les comportements contemporains — une forme d’aliénation douce, persistante, qui dépasse largement le cadre de la banlieue.

Les voisins mis en scène par Frédéric Blanchette (Théâtre de Rougemont, 2014). Sur la photo : Isabelle vincent, Guillermina Kerwin et Kathleen Fortin. © Mathieu rivard
Si Louis Saïa s’éteint, le théâtre québécois conserve de lui une empreinte tenace : celle d’un regard lucide, drôle et inquiet sur notre manière, toujours imparfaite, d’habiter le monde — et les uns les autres.
Figure marquante de la dramaturgie et de l’humour québécois, Louis Saïa est décédé. S’il laisse derrière lui une œuvre foisonnante qui a profondément marqué la télévision et le cinéma — de La Petite Vie à la saga des Boys —, c’est d’abord sur la scène qu’il aura imposé sa signature, notamment avec Les Voisins, pièce devenue l’un des grands classiques du répertoire québécois.
Créée en 1980 au Théâtre Port-Royal de la Place des Arts, Les Voisins, cosignée avec Claude Meunier, s’inscrit rapidement comme une œuvre phare du théâtre contemporain d’ici. Saïa en signe aussi la mise en scène originale, participant à donner à cette comédie grinçante une efficacité redoutable : à travers le quotidien de trois couples de banlieue, la pièce dissèque l’incommunicabilité, le vide existentiel et les automatismes langagiers d’une classe moyenne en perte de sens . Plus de quarante ans après sa création, elle n’a cessé d’être reprise, adaptée et citée, preuve de sa puissance d’observation et de sa précision d’écriture.
Hélène Loiselle et Marthe Choquette dans Les Voisins, à la création de la pièce chez Duceppe en 1980 © André Panneton
Avant et autour de ce jalon, Louis Saïa aura multiplié les contributions au théâtre québécois. Dans les années 1970 et 1980, il développe une étroite collaboration avec Claude Meunier, qui donnera naissance à plusieurs textes et spectacles devenus cultes, dont Appelez-moi Stéphane et le phénomène Broue . Metteur en scène, auteur et concepteur, il travaille aussi avec des figures marquantes de l’humour québécois — du groupe Paul et Paul à Ding et Dong — participant à façonner un langage comique profondément ancré dans le réel québécois.
Louis Saïa dans les archives de JEU au début des années 1980
Si JEU n’avait pas publié de critique de la célèbre Les Voisins à sa création, le talent de Louis Saïa n’a pas longtemps échappé au radar de l’équipe de la revue, qui a interviewé le jeune auteur dramatique l’année suivante.
En 1981, dans le numéro 21 consacré à l’écriture théâtrale québécoise, Louis Saïa se prête au jeu de l’entretien avec Paul Lefebvre. Il y apparaît déjà comme un observateur attentif des milieux qu’il met en scène, soucieux d’ancrer ses personnages dans une langue et des réalités concrètes.
La photo du jeune Louis Saïa parue dans JEU 21 en 1981
« Lorsque j’ai commencé à faire du théâtre, j’ai trouvé qu’il y avait comme un vide à ce niveau-là; les milieux n’étaient pas assez particularisés », explique-t-il. La banlieue, terrain central des Voisins, devient alors pour lui un véritable laboratoire dramatique. Non pas un simple décor, mais un espace social avec ses codes, ses obsessions et ses angles morts. « Si on prend les œuvres de Dubé, cela se passe parfois en banlieue mais les gens parlent comme s’ils ne vivaient pas là […] n’ont pas les préoccupations très terre à terre des gens de banlieue. »
Chez Saïa, au contraire, tout passe par la précision du langage et des comportements. Cette volonté de coller au réel nourrit une écriture du quotidien qui, paradoxalement, ouvre sur une forme de vertige. Ses personnages ne livrent jamais frontalement leur intériorité : « Ils ne vont jamais mettre leurs cartes sur table, ils vont se cacher et je crois que cela se passe comme ça dans la vie. » D’où cette impression, relevée par Lefebvre, d’un « immense portrait de voisinage », où chacun gravite dans une proximité trompeuse, sans jamais vraiment se révéler.
Le comique, dans cette mécanique, n’est pas un objectif, mais presque un effet secondaire. « C’est par hasard que j’écris du comique », affirme Saïa, qui insiste sur le décalage entre son intention et la réception du public : « les textes qu’on a écrits sont comiques, même si pour moi, ils ne sont pas aussi comiques que pour les gens qui les voient. ». Une manière de rappeler que, chez lui, le rire n’est jamais dissocié d’un regard plus trouble — celui d’un monde où les mots tournent à vide, où les êtres s’évitent autant qu’ils se côtoient.
Déjà, dans cet entretien de jeunesse, se dessine ce qui fera la force durable des Voisins : une écriture du banal qui révèle, sous la surface du quotidien, toute la difficulté d’habiter ensemble — et de se dire.
Une autre pièce de jeunesse : Une amie d’enfance
Pièce de Louise Roy et Louis Saïa, coll. «Théâtre», no 89, Montréal, Leméac, 1980. Préface de Laurent Mailhot
Dans ses pages critiques, JEU relevait déjà dans le numéro 19 en 1981 ce qui, chez Saïa (et Louise Roy), faisait la singularité de la pièce méconnue Une amie d’enfance : une mécanique du quotidien où tout déraille à petite échelle. La critique de Diane Cotnoir, portant sur le texte dramatique paru aux éditions Leméac, évoque une pièce construite sur une « cassure » constante, à l’image du split-level banlieusard, où « les intentions de dire et de faire des personnages » se heurtent sans cesse à des détails en apparence anodins . Le souper qui devait réunir les protagonistes s’enlise dans une suite de ratés — objets mal placés, gestes maladroits, conventions sociales déjouées — jusqu’à révéler un malaise plus profond : « il y a discordance entre les personnages et le langage », écrit-elle encore, décrivant une parole qui tourne à vide et trahit davantage qu’elle n’exprime . Et d’en citer une formule saisissante, qui résonne aujourd’hui comme un écho direct aux Voisins : « personne comprend personne ».
Dans JEU en 2017 : Les Voisins, ou l’actualité persistante du vide
Plus de trente-cinq ans après sa création, Les Voisins continuait d’irriguer la réflexion théâtrale québécoise. Dans un dossier que JEU consacrait en 2017 aux banlieues, dans le numéro 163, la pièce apparaissait à notre collaboratrice Hélène Jacques comme un jalon déterminant : une œuvre qui, en empruntant aux ressorts du théâtre de l’absurde, révélait « les dessous du rêve américain » à la québécoise . Le quotidien anodin — entre haie fraîchement taillée, diapositives de voyage et conversations sans enjeu — y bascule insensiblement vers un vide plus inquiétant, jusqu’à un dénouement brutal qui laisse planer un malaise durable .
Les voisins, créé par la Compagnie jean-Duceppe en 1980. Sur la photo : Jean Besré et Marc Messier © André Panneton
Loin de s’être estompée avec le temps, cette charge contre l’aliénation ordinaire semble même s’être amplifiée. Comme le rappelle Claude Meunier dans ce même article, la banlieue a changé de visage, mais non de fond : « les gens sont encore malgré eux esclaves de leur voiture et de leur bungalow, et peut-être même encore plus matérialistes et obsédés par la consommation » . Ce constat donne à la pièce une portée presque prophétique : en mettant en scène des personnages qui parlent pour combler le vide, Saïa et Meunier avaient saisi quelque chose de durable dans les comportements contemporains — une forme d’aliénation douce, persistante, qui dépasse largement le cadre de la banlieue.
Les voisins mis en scène par Frédéric Blanchette (Théâtre de Rougemont, 2014). Sur la photo : Isabelle vincent, Guillermina Kerwin et Kathleen Fortin. © Mathieu rivard
Si Louis Saïa s’éteint, le théâtre québécois conserve de lui une empreinte tenace : celle d’un regard lucide, drôle et inquiet sur notre manière, toujours imparfaite, d’habiter le monde — et les uns les autres.