Entrevues JEU des 5 questions

Miel : 5 questions au collectif La Tresse

© Valérie Boulet

Dans Miel, présenté à l’Agora de la danse, les chorégraphes Geneviève Boulet, Erin O’Loughlin et Laura Toma poursuivent leur exploration d’un imaginaire à la fois sensoriel, rituel et profondément incarné. Nourrie par une résidence en Irlande, la pièce déploie une traversée non linéaire où féminité, soin, transformation et puissance s’entrelacent — à l’image du miel lui-même, produit d’un travail collectif et d’une alchimie fragile. Dans cet entretien, les trois artistes reviennent sur leur processus de création, leur rapport au mythe et à la nature, ainsi que sur l’évolution de leur démarche au fil des années.

Avec Miel, vous parlez de féminité, de soin, de métamorphose, mais aussi de force et d’excès. Comment cette matière s’est-elle imposée à vous : par l’image du miel, par la figure de Gobnait, par la résidence en Irlande ou par une nécessité plus intime ?

Lorsque nous sommes arrivés en Irlande pour la résidence à Áras Éanna, nous n’avions pas de questions de recherche précises ni d’idées à explorer. Nous souhaitions plutôt prendre le temps de redécouvrir l’intimité de notre trio et de renouer des liens d’amitié et de collaboration après une année intense consacrée à la présentation de KIN (2023). L’attention dont nous parlons dans cette pièce se retrouve non seulement dans la chorégraphie elle-même, mais aussi dans notre processus de création. Pouvoir exister tels que nous sommes chaque jour, avec toutes nos fluctuations et notre complexité, est essentiel à notre façon de travailler.

À Inis Oírr, nous avons découvert des histoires, ainsi que des expériences kinesthésiques et émotionnelles qui allaient influencer notre création bien plus profondément que nous ne l’avions imaginé. Sur une île comme celle-ci, on est au plus près de la nature. Si le vent est trop fort et la mer trop agitée, le traversier ne viendra pas et il est possible que ce que vous aviez prévu sur le continent ce soir-là ne soit pas possible. Accepter pleinement cette absence de contrôle a été un cadeau et un enseignement précieux. Cette expérience de laisser la nature nous guider constitue un fondement essentiel de ce travail. La déesse Gobnait, dont la présence est forte et ressentie dans Miel, y trouva refuge au Ve siècle. Nous avons ainsi pu visiter les ruines de sa demeure, ainsi que d’autres sites historiques et spirituels. On la surnomme la Reine des Abeilles, ce qui explique en quelque sorte l’origine du nom Miel. À partir de là, nous avons exploré des états physiques liés aux énergies et aux textures des abeilles et du miel. Finalement, tous ces éléments se sont entrelacés pour former l’œuvre que nous présentons cette semaine.

© Valérie Boulet

Vous décrivez la pièce comme une traversée en spirale, à rebours du parcours héroïque traditionnel. Concrètement, qu’est-ce que cela change dans votre manière de composer la danse, les tableaux et les états de corps ?

La vie, la guérison, les relations sont si souvent non linéaires. Alors pourquoi les histoires (films, livres, etc.) que nous aimons évoluent-elles si souvent selon une structure aussi formulaïque ? Et pourquoi leur fin est-elle si nette ? Nous nous intéressons à la complexité de l’expérience humaine, non linéaire, parfois chaotique, qui avance avec élan, puis retombe. Comme je l’ai vu récemment sur un autocollant : « Les spirales sont éternelles ». C’est l’infinité des spirales qui nous intéresse. Notre dramaturge, David Bernstein, nous a accompagnées tout au long de ce processus pour développer une narration qui mènerait à un point culminant et à une conclusion, tout en empruntant des chemins moins fréquentés. Avec lui, nous avons même parfois envisagé une dramaturgie inversée : la fin comme début et le début comme fin.

Dans le cadre de cette recherche, nous avons chacune exploré des éléments et des archétypes du personnage de Gobnait, souvent avec des traits qui résonnaient en nous personnellement : Gen, la guérisseuse Gobnait ; Laura (qui a donné naissance à un enfant durant le processus de création) symbolise la fertilité et la renaissance ; Erin, quant à elle, incarne la forgeronne et protectrice Gobnait. Plutôt que le triomphe héroïque d’un sauveur solitaire, comme dans le parcours du héros, le voyage de cette héroïne met l’accent sur la réussite collective et la célèbre. Aucun héros ne peut nous sauver, mais comme les abeilles, nous pouvons nous entraider avec bienveillance, résilience et coopération.

Le miel renvoie à la douceur, mais aussi au travail collectif des abeilles, à la transformation, au nectar produit ensemble. Comment cette image dialogue-t-elle avec votre propre manière de créer à trois depuis plus de dix ans ?

L’image de l’abeille, de la ruche et de la production de nectar a été une puissante métaphore dans la création de cette œuvre. Comme mentionné précédemment, à l’instar des abeilles, nous aspirons à atteindre un objectif collectif grâce à la bienveillance, la résilience et la coopération. Ces valeurs sont au cœur de notre système depuis la fondation de notre collectif en 2014. L’alchimie de la fabrication du miel n’est pas si différente de celle de la co-création, et elle est délicieusement douce !

© Valérie Boulet

LA TRESSE revient souvent à des univers poétiques, mystiques, rituels, très incarnés — de L’Encre noire à KIN, puis à Miel. Qu’est-ce qui vous attire dans ces zones entre folklore, imaginaire, nature et sacré ?

Je crois que nous sommes très attirées par l’idée du temps cyclique. L’idée que le futur est ancien et que nous pouvons exister simultanément sur différents plans et dans différents mondes, parfois en utilisant un portail comme intermédiaire (nous adorons les portails !). Dans de nombreux contes folkloriques, et plus particulièrement dans la mythologie irlandaise, le voile entre notre monde et l’Autre Monde peut s’amincir dans certains environnements et lieux. On raconte d’ailleurs que la déesse Gobnait communiquait entre les mondes à travers la brume, en utilisant ses abeilles comme messagères. Nous sommes également très inspirées par le rythme et l’expérience collective et participative des danses et de la musique folkloriques. Cela s’explique par le fait que, pour presque tous les êtres humains, il est tout simplement agréable de bouger ensemble au même rythme. Le sentiment que ces expériences suscitent est magnifique et intemporel.

Quant à l’attrait pour les thèmes inspirés par la nature, on peut simplement l’expliquer par cette citation de Margie Gillis : « La nature est tout. » Les mythes et récits anciens issus du folklore de différentes cultures vénèrent souvent la nature, tout en craignant et en honorant sa puissance et ses dons. Dans la mythologie irlandaise, de nombreux contes oraux trouvent leur origine il y a des milliers d’années, dans une Irlande préchrétienne et précoloniale, où les femmes exerçaient un pouvoir et une influence plus importants au sein de la société. Historiquement, lorsque les femmes avaient davantage d’influence, la société fonctionnait de manière plus collaborative et en plus grande harmonie avec la nature.

© Valérie Boulet

Depuis Beauté brute jusqu’à KIN et aujourd’hui Miel, vous développez un univers où se croisent rituel, imaginaire et collectif. Avec le recul, comment voyez-vous évoluer votre démarche — et quelle place occupe aujourd’hui LA TRESSE dans le paysage de la danse montréalaise ?

C’est vraiment incroyable de vivre à Montréal et de faire partie d’une communauté de danse qui offre un espace et un soutien à tant d’entre nous pour survivre et créer des œuvres de manière si singulière, étrange et magnifique. Cela dit, nous n’avons jamais vraiment eu l’impression de « rentrer dans le moule », car notre travail et notre méthodologie ne ressemblent pas vraiment à ceux des autres. Malgré cela, nous nous sommes toujours senties très soutenues et chez nous, alors que nous grandissions et évoluions sur notre propre chemin. Je pense que les personnes qui suivent notre travail depuis une dizaine d’années s’attendent à un univers imaginatif, sensoriel, profondément physique et mystique lorsqu’elles assistent à nos spectacles, mais je crois aussi qu’elles sont généralement surprises et, je l’espère, ravies d’une manière ou d’une autre.

Cette nouvelle œuvre est comme l’aboutissement de toutes nos créations précédentes ; elle est incarnée par trois femmes qui ont accumulé toutes ces années de création chorégraphique et d’exploration de cet univers dans nos archives physiques collectives. William Forsythe affirme que les chorégraphes passent toute leur carrière à créer la même pièce encore et encore, et je ne le conteste pas. Cependant, je crois que cette « pièce » ou cet « univers » évolue avec nous ; d’une certaine manière, elle devient le reflet de nos vies et, pour nous, le reflet de notre relation et de nos expériences partagées.

Le spectacle Miel du collectif LA TRESSE est présenté à l’Agora de la danse (édifice Wilder), à Montréal, du 7 au 9 mai 2026.

Philippe Couture

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web, Philippe Couture collabore à JEU depuis 2009. Il a également été chef de pupitre Arts de la scène et Cinéma au magazine VOIR ainsi que responsable des contenus web et audio-vidéo de La Pointe (Bruxelles), où il a piloté équipes, productions et stratégies de diffusion. On peut le lire à l’occasion dans les pages du Devoir et il a jadis écrit pour le quotidien belge La Libre et les revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe. En Belgique et en France, il a fait un peu de scène, et, au Québec, il enseigne ponctuellement le journalisme et la communication orale.