« Mais, ces jours-ci, dans le cauchemar éveillé de l’Occident lourdement anesthésié […] je rêve debout d’une reine du scandale, d’une artiste au nom d’endeuillée pleine de contradictions qui, par ses œuvres, effraierait tellement la bande de tyrans aux commandes des États belligérants que ces va-t-en-guerre se déliteraient eux-mêmes ».
– Christian Lapointe, « Scandale ! », Le Devoir, 28 avril
Christian Lapointe écrit, bien et beaucoup, notamment dans Le Devoir, notamment sur le théâtre : son financement, son rôle social, les dramaturges, comédiennes et metteuses en scène qui le propulsent. En ce moment, au Prospero, il présente une pièce de théâtre qui parle non seulement de théâtre – même si, ou peut-être parce que, comme il le relève lui-même, « certains trouvent rebutant quand, par exemple, le théâtre parle de lui-même [1] » – mais aussi de diverses formes d’art, et, surtout, des structures du système culturel dans lequel nous marinons.
Disons-le d’emblée : Laarm de Ploers est une synecdoque. Le titre est le personnage ; la mise en scène est le spectacle ; le média est le message, et toutes ces affirmations sont réversibles. Le spectacle de Lapointe – virtuose, faut-il le rappeler, de l’art de la performance – présente des vignettes de l’existence médiatique de l’artiste, dramaturge et autrice Laarm de Ploers. Empruntant à l’art-performance, de même qu’à ce qu’on pourrait appeler un « théâtre d’effigies », et à une pratique de théâtre filmé, il passe d’un entretien télévisé à un discours hommage, d’un monologue critique à une lecture d’extraits de ses livres… Il importe peu que la fondatrice – et égérie – du mouvement « néo-tragique » n’ait pas existé car elle aurait aussi bien pu, et c’est cette possibilité qu’il y a lieu de mettre en scène.

Laarm de Ploers dans un dispositif qui brouille les frontières entre présence scénique et image médiatique, où miniatures filmées en direct et projections participent à la fabrication de cette artiste fictive. © Valérie Remise
Les propositions artistiques de la reine du scandale s’érigent par dessus un cadre postmoderne figé qui se voit ébranlé par des images projetées et des propos d’une grande violence. C’est sur la dialectique de la surenchère, cette mécanique de la neutralisation définie par Barthes, que l’artiste vient poser le malaise et la démesure du geste créatif. Dans une esthétique à la fois épurée et surchargée de signes, on souligne et dénonce les oxymores de notre système artistique : le simulacre de l’authenticité, la mièvrerie radicale, la performance du vide, où la logorrhée et l’inaccessibilité terminologique noient allègrement le poisson et entraînent délibérément une rupture du lien de communication.
Violence et épuisement sémiotique
Toute fictive soit-elle, l’artiste n’en inflige pas moins une secousse à chaque partie prenante du système qu’elle habite : le public, la critique, l’édition, l’institution culturelle sous toutes ses formes, intimement imbriquée dans le capitalisme le plus flagrant. Lapointe lui tend une paire de miroirs et la laisse s’y refléter jusqu’à l’infini.
Les deux interprètes, Sylvio Arriola (extraordinairement expressif) et Amélie Dallaire (impériale), campent respectivement un galeriste qui représente Laarm de Ploers avec une ferveur aussi performative que détachée et une curatrice qui offre une exégèse bien marchande de l’œuvre de l’artiste. À travers leurs interventions, on retrouve les discours onctueux des élites culturelles – auquel le public se voit bien obligé d’admettre, même en partie, sa proximité – répercutant les politiques néolibérales, ainsi que l’aplaventrisme des dirigeants (tiens, tiens) qui ruisselle sans coup férir vers le citoyen, la travailleuse, le consommateur et l’électorat.

Sylvio Arriola incarne une figure aux multiples visages — éditeur, critique, analyste, intervieweur — condensant l’écosystème discursif autour de l’œuvre de Laarm de Ploers. © Valérie Remise
Des touches d’humour (noir) permettent de se raccrocher à quelques bribes d’humanité. En plus de références plutôt comiques aux Éditions Damoclès – on croisait les doigts en espérant une mention des Productions Schrödinger – et de certains dialogues à l’absurdité hilarante, on notera un clin d’œil fort assumé et pleinement mérité à la critique culturelle, qui participe pleinement à la néolibéralisation de l’art : exemplaire légèrement maquillé de la revue Jeu (suivre ce lien pour la boutique), lecture d’une pompeuse mais réaliste critique de théâtre, mise en garde ou – qui sait – piège – en somme, critique de la critique.

Amélie Dallaire dans une séquence qui évoque le monde de l’édition et des revues culturelles, dont le spectacle examine les codes et les discours. © Valérie Remise
Dans cette mise en scène d’une excentricité parfaitement contrôlée, avec une scénographie au bistouri, le spectacle se déplace sans cesse entre des dioramas contenant des miniatures réalisées par Mathieu Arsenault, filmés en direct et projetés sur un immense écran en fond de scène. La conception lumière de Martin Sirois crée des contextes, des ambiances, voire des lieux particuliers, et imprime au récit, en conjonction avec la musique, une allure pesante ou un rythme effréné.=

Sylvio Arriola filme en direct des miniatures qui reconstituent des scènes institutionnelles, ici un tribunal, participant à ce dispositif où l’image médiatise, transforme et met à distance le réel. © Valérie Remise
Entre les répétitions de Duras et la cruauté d’Artaud, le spectacle reprend les thèmes de l’actualité dont l’écho nous fracasse chaque jour les oreilles : brutalité, démagogie, exploitation, le tout sur fond de scénarios apocalyptiques. Il nous montre, surtout, à quel point nous nous détachons du réel, en spécialistes de l’aveuglement volontaire. Et lorsque, à la toute fin, le galeriste répond à la journaliste qui le prend à partie : « moi, Madame, je suis là pour faire ce qu’on me dit , c’est toute notre apathie collective qui nous saute au visage.
Lapointe parle, dans ses textes, de sa tête froide et de son cœur chaud. Or on constate que, peut-être bien délibérément, Laarm de Ploers touche l’intellect, mais manque le cœur. Heureusement, pour ce qu’il en reste.

Dans un espace scénique évoquant la galerie d’art, Amélie Dallaire incarne Laarm de Ploers au cœur d’un dispositif qui multiplie les strates d’images et de points de vue, superposant regards et discours sur l’artiste — et, en creux, sur nos institutions culturelles. © Valérie Remise
[1] « Le reste de nos jours », Le Devoir, 17 mars 2026.
Texte et mise en scène : Christian Lapointe. Scénographie : Julie Lévesque. Lumière : Martin Sirois. Musique et conception vidéo : Christian Lapointe. Conseil dramaturgique à l’écriture : Paul Lefebvre. Miniatures : Mathieu Arsenault. Assistance à la mise en scène, régie, direction technique et de production : Claudie Gagnon. Avec Sylvio Arriola et Amélie Dallaire. Une création de Carte blanche en collaboration avec Recto-Verso, présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 16 mai 2026.
« Mais, ces jours-ci, dans le cauchemar éveillé de l’Occident lourdement anesthésié […] je rêve debout d’une reine du scandale, d’une artiste au nom d’endeuillée pleine de contradictions qui, par ses œuvres, effraierait tellement la bande de tyrans aux commandes des États belligérants que ces va-t-en-guerre se déliteraient eux-mêmes ».
– Christian Lapointe, « Scandale ! », Le Devoir, 28 avril
Christian Lapointe écrit, bien et beaucoup, notamment dans Le Devoir, notamment sur le théâtre : son financement, son rôle social, les dramaturges, comédiennes et metteuses en scène qui le propulsent. En ce moment, au Prospero, il présente une pièce de théâtre qui parle non seulement de théâtre – même si, ou peut-être parce que, comme il le relève lui-même, « certains trouvent rebutant quand, par exemple, le théâtre parle de lui-même [1] » – mais aussi de diverses formes d’art, et, surtout, des structures du système culturel dans lequel nous marinons.
Disons-le d’emblée : Laarm de Ploers est une synecdoque. Le titre est le personnage ; la mise en scène est le spectacle ; le média est le message, et toutes ces affirmations sont réversibles. Le spectacle de Lapointe – virtuose, faut-il le rappeler, de l’art de la performance – présente des vignettes de l’existence médiatique de l’artiste, dramaturge et autrice Laarm de Ploers. Empruntant à l’art-performance, de même qu’à ce qu’on pourrait appeler un « théâtre d’effigies », et à une pratique de théâtre filmé, il passe d’un entretien télévisé à un discours hommage, d’un monologue critique à une lecture d’extraits de ses livres… Il importe peu que la fondatrice – et égérie – du mouvement « néo-tragique » n’ait pas existé car elle aurait aussi bien pu, et c’est cette possibilité qu’il y a lieu de mettre en scène.
Laarm de Ploers dans un dispositif qui brouille les frontières entre présence scénique et image médiatique, où miniatures filmées en direct et projections participent à la fabrication de cette artiste fictive. © Valérie Remise
Les propositions artistiques de la reine du scandale s’érigent par dessus un cadre postmoderne figé qui se voit ébranlé par des images projetées et des propos d’une grande violence. C’est sur la dialectique de la surenchère, cette mécanique de la neutralisation définie par Barthes, que l’artiste vient poser le malaise et la démesure du geste créatif. Dans une esthétique à la fois épurée et surchargée de signes, on souligne et dénonce les oxymores de notre système artistique : le simulacre de l’authenticité, la mièvrerie radicale, la performance du vide, où la logorrhée et l’inaccessibilité terminologique noient allègrement le poisson et entraînent délibérément une rupture du lien de communication.
Violence et épuisement sémiotique
Toute fictive soit-elle, l’artiste n’en inflige pas moins une secousse à chaque partie prenante du système qu’elle habite : le public, la critique, l’édition, l’institution culturelle sous toutes ses formes, intimement imbriquée dans le capitalisme le plus flagrant. Lapointe lui tend une paire de miroirs et la laisse s’y refléter jusqu’à l’infini.
Les deux interprètes, Sylvio Arriola (extraordinairement expressif) et Amélie Dallaire (impériale), campent respectivement un galeriste qui représente Laarm de Ploers avec une ferveur aussi performative que détachée et une curatrice qui offre une exégèse bien marchande de l’œuvre de l’artiste. À travers leurs interventions, on retrouve les discours onctueux des élites culturelles – auquel le public se voit bien obligé d’admettre, même en partie, sa proximité – répercutant les politiques néolibérales, ainsi que l’aplaventrisme des dirigeants (tiens, tiens) qui ruisselle sans coup férir vers le citoyen, la travailleuse, le consommateur et l’électorat.
Sylvio Arriola incarne une figure aux multiples visages — éditeur, critique, analyste, intervieweur — condensant l’écosystème discursif autour de l’œuvre de Laarm de Ploers. © Valérie Remise
Des touches d’humour (noir) permettent de se raccrocher à quelques bribes d’humanité. En plus de références plutôt comiques aux Éditions Damoclès – on croisait les doigts en espérant une mention des Productions Schrödinger – et de certains dialogues à l’absurdité hilarante, on notera un clin d’œil fort assumé et pleinement mérité à la critique culturelle, qui participe pleinement à la néolibéralisation de l’art : exemplaire légèrement maquillé de la revue Jeu (suivre ce lien pour la boutique), lecture d’une pompeuse mais réaliste critique de théâtre, mise en garde ou – qui sait – piège – en somme, critique de la critique.
Amélie Dallaire dans une séquence qui évoque le monde de l’édition et des revues culturelles, dont le spectacle examine les codes et les discours. © Valérie Remise
Dans cette mise en scène d’une excentricité parfaitement contrôlée, avec une scénographie au bistouri, le spectacle se déplace sans cesse entre des dioramas contenant des miniatures réalisées par Mathieu Arsenault, filmés en direct et projetés sur un immense écran en fond de scène. La conception lumière de Martin Sirois crée des contextes, des ambiances, voire des lieux particuliers, et imprime au récit, en conjonction avec la musique, une allure pesante ou un rythme effréné.=
Sylvio Arriola filme en direct des miniatures qui reconstituent des scènes institutionnelles, ici un tribunal, participant à ce dispositif où l’image médiatise, transforme et met à distance le réel. © Valérie Remise
Entre les répétitions de Duras et la cruauté d’Artaud, le spectacle reprend les thèmes de l’actualité dont l’écho nous fracasse chaque jour les oreilles : brutalité, démagogie, exploitation, le tout sur fond de scénarios apocalyptiques. Il nous montre, surtout, à quel point nous nous détachons du réel, en spécialistes de l’aveuglement volontaire. Et lorsque, à la toute fin, le galeriste répond à la journaliste qui le prend à partie : « moi, Madame, je suis là pour faire ce qu’on me dit , c’est toute notre apathie collective qui nous saute au visage.
Lapointe parle, dans ses textes, de sa tête froide et de son cœur chaud. Or on constate que, peut-être bien délibérément, Laarm de Ploers touche l’intellect, mais manque le cœur. Heureusement, pour ce qu’il en reste.
Dans un espace scénique évoquant la galerie d’art, Amélie Dallaire incarne Laarm de Ploers au cœur d’un dispositif qui multiplie les strates d’images et de points de vue, superposant regards et discours sur l’artiste — et, en creux, sur nos institutions culturelles. © Valérie Remise
[1] « Le reste de nos jours », Le Devoir, 17 mars 2026.
Laarm de Ploers
Texte et mise en scène : Christian Lapointe. Scénographie : Julie Lévesque. Lumière : Martin Sirois. Musique et conception vidéo : Christian Lapointe. Conseil dramaturgique à l’écriture : Paul Lefebvre. Miniatures : Mathieu Arsenault. Assistance à la mise en scène, régie, direction technique et de production : Claudie Gagnon. Avec Sylvio Arriola et Amélie Dallaire. Une création de Carte blanche en collaboration avec Recto-Verso, présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 16 mai 2026.