Qui n’a jamais entendu parler de Don Quichotte, le héros du célèbre roman de Cervantes publié en Espagne au début du 17e siècle (la première partie en 1605 et la seconde en 1615) et intitulé en français L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche? Au fil des siècles, ses aventures ont inspiré de nombreuses œuvres : chansons, pièces de théâtre, comédie musicale, films, ballets, peintures.
Si ce roman est si reconnu, c’est parce qu’il a marqué un tournant dans l’histoire de la littérature et a jeté les bases du roman moderne. Cervantes nous propose ainsi de suivre les aventures d’un anti-héros, pauvre, malade et dérangé, au lieu des habituels chevaliers et aventuriers de l’époque, et il offre au lecteur plusieurs points de vue : celui de Quichotte (un monde épique et héroïque), celui de Sancho Pança (un monde matériel et pragmatique), et celui du narrateur (ironique, remettant en question la véracité des faits), ce qui force le lecteur à décider lui-même de ce qui est « vrai ». Il dépeint également des personnages qui s’influencent mutuellement et dont la psychologie évolue au fil des pages, en plus d’introduire la métafiction.
On retrouve la plupart de ces éléments dans le Quichotte de Rebecca Deraspe, qui repose essentiellement sur une alternance entre les tirades délirantes de Quichotte/Alonso (Normand D’Amour), qui est ici un professeur de littérature considéré comme subversif et recherché par les autorités, et les commentaires tantôt ironiques, tantôt pragmatiques, tantôt empathiques des résident.es de la maison close où il s’est réfugié et travaille comme concierge : la propriétaire Madame Petit (Debbie Lynch‑White), le gérant Sancho Pança (Benoit McGinnis), et les danseuses et danseurs.

Debbie Lynch-White (au centre) dans le rôle de Madame Petit, entourée de la troupe en costumes années folles signés Jonathan Beaudoin. © Yves Renaud
Paillettes et poudre aux yeux
Alors que la milice approche, Alonso se fait armer chevalier par madame Petit et se lance à l’aventure pour combattre… quoi exactement? Défendre quel idéal? Cela n’apparaît jamais très clairement. Malheureusement Deraspe, dramaturge récipiendaire de nombreux prix et reconnue au-delà de nos frontières, semble cette fois-ci avoir manqué d’inspiration et nous propose un texte sans profondeur ni véritable relief, avec une construction bancale.
Ainsi, on ne se sent jamais vraiment effrayé par la menace pourtant existentielle qui sourd de l’extérieur, de même qu’on ne comprend pas ce qui transforme Alonso d’enseignant philosophe en vieux fou en l’espace d’une seconde. Normand D’Amour a beau s’efforcer de donner de la prestance à son personnage en déclamant ses répliques avec un peu trop d’emphase, on a d’autant plus de mal à leur trouver de l’intérêt, que l’on n’a pas eu le temps de développer de l’empathie. Le personnage d’Alvaro (Yann Aspirot) subira également une transformation radicale et déroutante, passant sans crier gare de la critique acerbe au soutien affirmé. Et allez savoir pourquoi la fausse dulcinée semble réellement émue par la déclaration d’amour totalement factice d’un Alonso qui perd la carte. Le personnage de Sancho est mieux construit et on arrive à suivre avec plus de conviction son cheminement intérieur. Benoit McGinnis adopte d’ailleurs un jeu burlesque assez comique évoquant Charlie Chaplin.

Normand D’Amour et Marie-Andrée Lemieux dans la scène de la déclaration d’amour © Yves Renaud
Côté mise en scène, on se demande ce qui a motivé Frédéric Bélanger à faire de ce spectacle un semi-cabaret avec de la danse de poteau, des costumes style années folles (magnifiques, signés Jonathan Beaudoin), planté dans un décor sombre avec des petites lumières, des marches et un orchestre live dans le fond. Peut-être le désir de réappliquer la recette qui avait séduit le public du TNM en 2022, lors sa relecture de La nuit des rois, en collaboration avec Deraspe?
Si les parties chantées et dansées, parfois acrobatiquement, sont soutenues par des interprètes talentueuses et talentueux, elles ne servent en rien le propos. En fait, le spectacle semble chercher ses marques pendant toute sa durée et ne trouve jamais son ton. Malgré quelques touches ici et là, on peine à y trouver ce qui fait la marque du Quichotte de Cervantes : la critique sociétale, l’apologie du rêve et de l’imagination et la lutte contre l’hypocrisie et l’oppression. Seules les deux phrases de la fin sont frappantes et nous donnent l’impression que la vraie matière, celle que l’on attendait depuis le début, est enfin abordée, trop tard.

La scénographie de Francis Farley Lemieux, avec le groupe Gustafson (Adrien Bletton et Jean-Philippe Perras) en arrière-plan — un dispositif scénique imposant qui donne au spectacle ses airs de grand cabaret. À gauche, Normand D’Amour. © Yves Renaud
D’après Cervantes. Adaptation : Rébecca Déraspe. Idée originale et mise en scène: Frédéric Bélanger. Avec Normand D’Amour (Quichotte), Benoit McGinnis (Sancho Pança), Marie‑Andrée Lemieux (Dulcinée) Debbie Lynch‑White (Madame Petit). Et Yann Aspirot, Catherine Beauchemin, Métushalème Dary, Marie-Pier Labrecque, Félix Lahaye. Assistance à la mise en scène : Marie‑Hélène Dufort. Décor et accessoires : Francis Farley‑Lemieux. Costumes et coiffures : Jonathan Beaudoin. Assistante aux costumes : Mélanie Beauvais. Éclairages : Chantal Labonté. Musique originale : Gustafson (Adrien Bletton et Jean‑Philippe Perras). Chorégraphies : Yann Aspirot. Maquillages : Audrey Toulouse. Perruques : Sarah Tremblay. Accompagnement dramaturgique : Ricard Soler Mallol. Une production Théâtre du Nouveau Monde en coproduction avec le Théâtre Advienne que pourra, présentée au TNM jusqu’au 6 juin 2026.
Qui n’a jamais entendu parler de Don Quichotte, le héros du célèbre roman de Cervantes publié en Espagne au début du 17e siècle (la première partie en 1605 et la seconde en 1615) et intitulé en français L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche? Au fil des siècles, ses aventures ont inspiré de nombreuses œuvres : chansons, pièces de théâtre, comédie musicale, films, ballets, peintures.
Si ce roman est si reconnu, c’est parce qu’il a marqué un tournant dans l’histoire de la littérature et a jeté les bases du roman moderne. Cervantes nous propose ainsi de suivre les aventures d’un anti-héros, pauvre, malade et dérangé, au lieu des habituels chevaliers et aventuriers de l’époque, et il offre au lecteur plusieurs points de vue : celui de Quichotte (un monde épique et héroïque), celui de Sancho Pança (un monde matériel et pragmatique), et celui du narrateur (ironique, remettant en question la véracité des faits), ce qui force le lecteur à décider lui-même de ce qui est « vrai ». Il dépeint également des personnages qui s’influencent mutuellement et dont la psychologie évolue au fil des pages, en plus d’introduire la métafiction.
On retrouve la plupart de ces éléments dans le Quichotte de Rebecca Deraspe, qui repose essentiellement sur une alternance entre les tirades délirantes de Quichotte/Alonso (Normand D’Amour), qui est ici un professeur de littérature considéré comme subversif et recherché par les autorités, et les commentaires tantôt ironiques, tantôt pragmatiques, tantôt empathiques des résident.es de la maison close où il s’est réfugié et travaille comme concierge : la propriétaire Madame Petit (Debbie Lynch‑White), le gérant Sancho Pança (Benoit McGinnis), et les danseuses et danseurs.
Debbie Lynch-White (au centre) dans le rôle de Madame Petit, entourée de la troupe en costumes années folles signés Jonathan Beaudoin. © Yves Renaud
Paillettes et poudre aux yeux
Alors que la milice approche, Alonso se fait armer chevalier par madame Petit et se lance à l’aventure pour combattre… quoi exactement? Défendre quel idéal? Cela n’apparaît jamais très clairement. Malheureusement Deraspe, dramaturge récipiendaire de nombreux prix et reconnue au-delà de nos frontières, semble cette fois-ci avoir manqué d’inspiration et nous propose un texte sans profondeur ni véritable relief, avec une construction bancale.
Ainsi, on ne se sent jamais vraiment effrayé par la menace pourtant existentielle qui sourd de l’extérieur, de même qu’on ne comprend pas ce qui transforme Alonso d’enseignant philosophe en vieux fou en l’espace d’une seconde. Normand D’Amour a beau s’efforcer de donner de la prestance à son personnage en déclamant ses répliques avec un peu trop d’emphase, on a d’autant plus de mal à leur trouver de l’intérêt, que l’on n’a pas eu le temps de développer de l’empathie. Le personnage d’Alvaro (Yann Aspirot) subira également une transformation radicale et déroutante, passant sans crier gare de la critique acerbe au soutien affirmé. Et allez savoir pourquoi la fausse dulcinée semble réellement émue par la déclaration d’amour totalement factice d’un Alonso qui perd la carte. Le personnage de Sancho est mieux construit et on arrive à suivre avec plus de conviction son cheminement intérieur. Benoit McGinnis adopte d’ailleurs un jeu burlesque assez comique évoquant Charlie Chaplin.
Normand D’Amour et Marie-Andrée Lemieux dans la scène de la déclaration d’amour © Yves Renaud
Côté mise en scène, on se demande ce qui a motivé Frédéric Bélanger à faire de ce spectacle un semi-cabaret avec de la danse de poteau, des costumes style années folles (magnifiques, signés Jonathan Beaudoin), planté dans un décor sombre avec des petites lumières, des marches et un orchestre live dans le fond. Peut-être le désir de réappliquer la recette qui avait séduit le public du TNM en 2022, lors sa relecture de La nuit des rois, en collaboration avec Deraspe?
Si les parties chantées et dansées, parfois acrobatiquement, sont soutenues par des interprètes talentueuses et talentueux, elles ne servent en rien le propos. En fait, le spectacle semble chercher ses marques pendant toute sa durée et ne trouve jamais son ton. Malgré quelques touches ici et là, on peine à y trouver ce qui fait la marque du Quichotte de Cervantes : la critique sociétale, l’apologie du rêve et de l’imagination et la lutte contre l’hypocrisie et l’oppression. Seules les deux phrases de la fin sont frappantes et nous donnent l’impression que la vraie matière, celle que l’on attendait depuis le début, est enfin abordée, trop tard.
La scénographie de Francis Farley Lemieux, avec le groupe Gustafson (Adrien Bletton et Jean-Philippe Perras) en arrière-plan — un dispositif scénique imposant qui donne au spectacle ses airs de grand cabaret. À gauche, Normand D’Amour. © Yves Renaud
Quichotte
D’après Cervantes. Adaptation : Rébecca Déraspe. Idée originale et mise en scène: Frédéric Bélanger. Avec Normand D’Amour (Quichotte), Benoit McGinnis (Sancho Pança), Marie‑Andrée Lemieux (Dulcinée) Debbie Lynch‑White (Madame Petit). Et Yann Aspirot, Catherine Beauchemin, Métushalème Dary, Marie-Pier Labrecque, Félix Lahaye. Assistance à la mise en scène : Marie‑Hélène Dufort. Décor et accessoires : Francis Farley‑Lemieux. Costumes et coiffures : Jonathan Beaudoin. Assistante aux costumes : Mélanie Beauvais. Éclairages : Chantal Labonté. Musique originale : Gustafson (Adrien Bletton et Jean‑Philippe Perras). Chorégraphies : Yann Aspirot. Maquillages : Audrey Toulouse. Perruques : Sarah Tremblay. Accompagnement dramaturgique : Ricard Soler Mallol. Une production Théâtre du Nouveau Monde en coproduction avec le Théâtre Advienne que pourra, présentée au TNM jusqu’au 6 juin 2026.