Critiques

Festival Carrefour | Epidermis Circus : numéros lubriques pour mains agiles

André-Anne LeBlanc à sa table de manipulation © Hélène Cyr

Epidermis Circus, de la compagnie de Victoria SNAFU, maille la marionnette et la vidéo en direct dans une suite de numéros d’adresses porno-folichons et étranges. Un divertissement inusité, truffé de clins d’œil appuyés.

Adapté pour la première fois en québécois (il a été présenté en anglais à Montréal pendant Castelliers et en français « standard » en Europe), le texte occupe peu de place dans Epidermis Circus. Il permet surtout au personnage de Florence Phalange, ancienne tête d’affiche reléguée au rôle de maître de cérémonie, de tartiner ses interventions de références à Québec — la poutine, Vanier et les espadrilles du maire Marchand — et d’exprimer sa rancœur à Bébé Taylor, star pouponne du cabaret osé. Un bla-bla peu utile : pour créer la connexion avec le public, les regards de l’interprète et de la marionnette sont beaucoup plus efficaces.

Le visage au ras de la table, une voiture miniature entre les lèvres : André-Anne LeBlanc habite le décor de Epidermis Circus avec la même précision folle qu’elle anime ses marionnettes. © Jam Hamidi

 

Ce sont les mains agiles et le visage d’André-Anne LeBlanc, qui reprend le rôle créé par Ingrid Hansen (marionnettiste notamment dans Sesame Street), qui tiennent la vedette. Hormis pour son entrée digne de la reine maléfique dans Blanche-Neige et un numéro où elle fait appel à deux spectateurs pour un pastiche de romance érotico-tragique entre une culotte-serviette sanitaire et une grosse chaussette beige, son terrain de jeu est une table, où est dirigée une caméra. L’image captée est diffusée en direct sur un grand écran au centre de la scène.

Femme pieuvre et bébé poulpe

La marionnettiste contrôle presque tout dans ce dispositif : cadrage, effets scéniques, petits objets, éléments de décor, projecteur, bruitage, personnages. En mettant ses dix doigts côte-à-côte, elle fait apparaître la bouche de Florence Phalange. Ses mains deviennent deux chiens en rut, un escargot dépressif, et surtout, le corps polymorphe de Bébé Taylor — tantôt poulpe aux membres fluides et tantôt sex-symbol campé sur deux jambes tendues, une hanche sortie.

Le dispositif vidéo d’Epidermis Circus retourne les échelles et démultiplie la présence. © Shelby Antel

On assiste à une série de numéros fantaisistes, de plus en plus graphiques. D’un bain moussant qui rappelle le fameux numéro d’effeuillage inversé de Lili St-Cyr, à la manipulation explicites de deux clémentines bien juteuses. On navigue entre malaise (devant le mariage bébé et sexualité et les petites vulgarités scatologiques) et amusement (pour la reproduction artisanale des codes du cinéma).

La précision de l’exécution est réellement remarquable, et certains tours font montre d’une inventivité et d’une folie réjouissante. Par exemple une chanson, Chocolat, où un miroir passé sur le visage d’André-Anne LeBlanc fait apparaître toutes sortes de déformations et de mosaïques amusantes.

Mais on reste dans un jeu d’adresse, une série de scénettes anecdotiques qui n’ont d’autre message que d’embrasser notre étrangeté, nos pulsions et notre statut de «sac de viande» pendant qu’il en est encore temps.

Epidermis Circus

Texte : Ingrid Hansen et Britt Small. Traduction en français : Britt Small, Stéphanie Morin-Robert, Chris Coyne et Florian François. (Adaptation québécoise : André-Anne LeBlanc.) Mise en scène : Britt Small. Composition musicale : Hank Pine. Costumes : Jimbo the Drag Clown. Avec André-Anne LeBlanc. Une production de SNAFU présentée au théâtre Périscope dans le cadre du Festival Carrefour du 28 au 30 mai 2026.

Josianne Desloges

À propos de

Josianne Desloges écrit pour JEU et est membre de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT) depuis 2008. Elle a participé à des stages au Festival d'Avignon, au Festival de théâtre d'Istanbul, avec En Piste pendant Montréal complètement cirque et au Théâtre français du Centre National des arts d'Ottawa — dont elle a contribué aux Cahiers et rédigé les textes de plusieurs saisons. Chroniqueuse arts visuels et journaliste pour le quotidien Le Soleil à Québec pendant plus d'une décennie, elle est maintenant cheffe adjointe des contenus dans une agence, tout en écrivant à la pige.