Critiques

OFFTA | NKUL NNAM : Rituel incandescent

Athena Lucie Assamba dans NKUL NNAM, présenté à l'OFFTA à Tangente. © David Wong

Dès les premières minutes de NKUL NNAM, Athena Lucie Assamba transforme l’Espace Vert en territoire hybride, à mi-chemin entre la cérémonie, le club, l’installation performative et la piste de danse. Le public y circule librement, debout ou assis sur des estrades latérales, plongé dans une pénombre mauve et dorée où pendent costumes, amulettes et objets rituels. L’espace scénique, baigné d’un bleu profond, prend des airs de chambre nocturne ou de jardin cérémoniel : une plateforme centrale, des objets déposés au sol, des costumes suspendus au plafond comme des présences flottantes. Quelques chose du deuil, du fantôme ou de l’offrande flotte dans l’espace, mais très vite, la fête prend le dessus.

Car NKUL NNAM est d’abord un spectacle d’une énergie rare.

Micro en main sur la plateforme centrale, Athena Lucie Assamba incarne dans NKUL NNAM la figure de la MC autant que celle de l’officiante — chanteuse, danseuse et chamane réunies en un seul corps. © David Wong

Seule en scène, Athena Lucie Assamba déploie une présence qui donne parfois l’impression d’une foule entière. Chanteuse, MC, danseuse, officiant son propre rituel, elle traverse les registres avec une maîtrise impressionnante : percussions, invocation, humour, virtuosité chorégraphique, interaction avec le public, états de transe, cabaret et adresse politique coexistent sans jamais diluer la proposition.

Le vocabulaire annoncé par le spectacle – afrofuturisme, ancestralité, souveraineté, guérison collective – ne demeure pas un simple cadre discursif. Il s’incarne dans le corps même de la performeuse. Chez Assamba, la pensée passe par le mouvement. D’origine camerounaise, Athena Lucie Assamba puise dans les danses traditionnelles et contemporaines africaines, tout en faisant dialoguer cet héritage avec des danses de rue explicitement nommées dans sa démarche, du waacking au dancehall, en passant par le ndombolo et l’afro house. Les pieds frappent, accélèrent, glissent; le torse tremble, tourne, se cambre; la voix chante, appelle, incante. Le corps devient archive, antenne, technologie relationnelle.

La jupe de raphia rouge d’Athena Lucie Assamba tournoie autour d’un bol cérémoniel posé au sol — l’espace scénique de NKUL NNAM comme territoire entre offrande et transe. © David Wong

La partition chorégraphique impressionne par sa vélocité et sa précision. Les transitions sont fluides, les changements d’état constants, presque vertigineux. Pourtant, rien ne paraît démonstratif. Même dans les moments de prouesse, quelque chose demeure joueur, libre, profondément vivant. L’humour affleure aussi, dans certaines déformations du geste, dans une physicalité parfois brute, parfois transcendante, empêchant la pièce de se figer dans une gravité cérémonielle.

La musique, traversée de tambours, de textures électroniques et de rythmes club, participe puissamment à cette dynamique. On sent battre ensemble le village et la rave, la mémoire et le présent. Assamba ne convoque pas seulement une esthétique de la célébration : elle fabrique, en temps réel, une expérience de cohésion. Elle parle, chante, danse parmi les gens, les interpelle, les relie. Une communauté momentanée se forme.

Athena Lucie Assamba porte un costume d’amulettes et de matières brutes signé Mona Ronelyam Mayam — la scénographie portée à même le corps. © David Wong

Ce qui frappe surtout, c’est la capacité d’une seule interprète à produire une telle densité de présence. Dans un paysage chorégraphique où les dispositifs collectifs abondent, NKUL NNAM rappelle la puissance singulière du solo lorsqu’il est porté avec une telle assurance, une telle intelligence du rythme et une telle générosité scénique.

Galvanisant, extrêmement maîtrisé, porté par une performeuse d’une présence peu commune, NKUL NNAM compte parmi les propositions les plus électrisantes vues sur une scène montréalaise ces dernières années. Un spectacle qu’on a moins l’impression d’avoir regardé que traversé, et qu’on souhaiterait voir circuler largement.

La voix comme instrument premier : Athena Lucie Assamba chante, incante et interpelle dans NKUL NNAM, la sueur et les paillettes mêlées sous l’éclairage doré. © David Wong

NKUL NNAM

Performance : Athena Lucie Assamba.  Musique : Elli Miller-Maboungou. Costumes et scénographie : Athena Lucie Assamba. Conception lumière : Tiffanie Boffa.  Regard extérieur et conseils : Aichatou Erna Labarang, Lamine Cissokho, Mara Dupas. Présenté dans le cadre du OFFTA, à Tangente, 29-30 mai 2026.

Sarah-Louise Pelletier-Morin

Sarah-Louise Pelletier-Morin est chercheuse, critique et poète. Elle a fait paraître Mythologies québécoises (2021) et Le marché aux fleurs coupées (Prix Émile-Nelligan 2023). Elle rédige actuellement une thèse de doctorat sur la politisation du théâtre québécois et collabore aux pages culturelles du Devoir.