Notre journaliste Sylvie St-Jacques fait partie du groupe de Montréalais·es qui interprètent la performance participative Bosque au FTA. Des corps renversés au milieu de la Place des Festivals, des jupes déployées en corolles colorées sur le béton. Regard sur les coulisses de cette œuvre in situ dans laquelle la chorégraphe brésilienne Clarice Lima fait pousser une forêt humaine au cœur de la ville.
J’arrive cinq minutes en retard à la première répétition de Bosque. À peine ai-je franchi la porte du gymnase d’un pavillon de l’UQAM que tout le monde se met à applaudir. Accueil chaleureux ou légère initiation à l’humilité ? Je ne saurais dire, mais déjà j’ai le goût de me sauver en courant. Toujours est-il que je me sens immédiatement projetée dans un univers où les conventions habituelles semblent suspendues.
Dans mon sac, une tenue de yoga enfilée à la hâte. Autour de moi, beaucoup de participants.es ont visiblement moins de 30 ans. Je reconnais des silhouettes de danseur.euses, de professeur·es de yoga, d’artistes de cirque. Je me demande vraiment ce que je fais là.
Puis surgit Clarice Lima.

Clarice Lima © Jack Landau
La chorégraphe d’origine brésilienne possède ce mélange rare d’assurance, de générosité et d’humour ado qui met rapidement tout le monde à l’aise. S’exprimant en anglais avec un accent portugais chantant, elle nous entraîne dans une série d’exercices destinés à occuper l’espace, à établir des liens entre les participant·es et à créer une forme de confiance collective.
Nous nommons à tour de rôle de ce qui nous définit, tout en bougeant dans l’espace. J’aime la plage. J’ai un chien. Je traverse un chagrin d’amour. D’autres évoquent leur métier, leurs passions, leurs peurs. Peu à peu, un groupe hétéroclite se transforme en communauté éphémère. Pas d’introspection qui n’en finit plus, mais plutôt une évocation d’images ou le corps sert l’espace et le collectif.
Et puis il y a le poirier.
Car le véritable protagoniste de Bosque, c’est peut-être cette position renversée qui donne sa forme à l’œuvre.

Sylvie St-Jacques (jupe fleurie) tente de maintenir son poirier aux côtés d’une interprète de Bosque — l’équilibre, après des semaines d’entraînement. Photos prises lors de la générale et de la première à la Place des Festivals. . © Christina Smeja
À la maison, l’exercice semblait relativement simple. Pendant six semaines, je me suis entraînée quotidiennement et rigoureusement : planches, abdominaux, montées sur la tête. Mais dans le vaste gymnase de l’UQAM, sur un plancher dur où seul un petit carré de caoutchouc protège le sommet du crâne, la confiance vacille et je n’y arrive juste pas.
Je songe même à déclarer forfait.
Pourtant, au terme de la première répétition, le trac s’estompe et quelque chose se débloque. Le corps retrouve ses repères. Je tiens mon poirier.
Le lendemain, la hiérarchie florale de Bosque se dessine. Les virtuoses – dont les acolytes de Lima, interprètes et guides de mouvements – capables de maintenir leur inversion pendant dix ou quinze minutes, héritent des immenses jupes qui formeront les plus grandes fleurs du spectacle. Les intermédiaires obtiennent les modèles de taille moyenne. Quant à moi, je reçois une petite jupe fleurie destinée à celles et ceux qui participent à la composition avant de retrouver rapidement le sol.

La disposition soigneusement pensée de Bosque — vue lors de la générale et de la première à la Place des Festivals. © Christina Smeja
« Il faut toutes sortes d’arbres pour faire une forêt », nous rappelle Clarice Lima, qui évoque la pensée autochtone rappelant qu’il n’y a pas de séparation entre les humains et la nature.
Et si quelqu’un tombe ? Tant mieux. La nature aussi est faite de déséquilibres, d’accidents et de transformations.
Cette idée traverse toute la démarche de Bosque. Les participant·es ne représentent pas la forêt : ils et elles deviennent la forêt.
Paysage éphémère
Créée par Clarice Lima juste à la fin de la pandémie, Bosque se situe à la rencontre de la danse, de la performance participative et des arts visuels. Présentée dans des espaces urbains non dédiés à l’art, cette oeuvre propose une réflexion sur notre rapport à l’environnement et à l’espace public. Lors de l’atelier préparatoire, Clarice Lima nous a raconté les débuts du projet, alors qu’elle et ses complices se photographiaient faisant le poirier en des lieux inusités comme une plage, un centre urbain… Les corps inversés composent un paysage végétal éphémère qui évoque simultanément la fragilité des écosystèmes et leur capacité de résilience.
Dans une courte présentation au milieu des répétitions, la chorégraphe explique que le projet cherche à interroger l’impermanence : celle du corps humain, du climat, de la nature et des communautés que nous formons.
Le principe est d’une simplicité désarmante : des citoyen·nes exécutent un poirier collectif au milieu de la ville. Mais cette simplicité produit une image saisissante et très colorée.
Les corps se retrouvent tête en bas, inversant l’espace et modifiant notre perception du temps. À la question « Combien de temps le corps peut-il résister ? » répond une autre interrogation, plus vaste : « Combien de temps la forêt peut-elle résister ? »

Le rituel d’habillage avant la performance — Sylvie St-Jacques (à gauche) déploie la jupe d’une interprète. © Christina Smeja
L’expérience prend tout son sens lors de la première représentation à la Place des Festivals.
L’après-midi est lumineux. Une légère brise souffle sur l’esplanade. Malgré la défaite du CH, l’ambiance est à l’effervescence joyeuse au centre-ville. Après un minutieux rituel d’habillage, nous avançons en file indienne vers notre lieu d’intervention, longeant tel un attroupement excentrique les murs de la Place-des-Arts, le MAC en rénovation et contournant une horde de flâneurs pas trop dérangés par notre accoutrement. Enveloppé·es dans nos longues jupes colorées, nous ressemblons déjà à une étrange procession végétale.
Une fois sur place, chacun·e rejoint son point assigné. La disposition a été soigneusement pensée afin d’éviter un effet domino en cas de chute.
Les grandes fleurs s’élèvent d’abord. Les participant·es des petites et moyennes jupes déploient les vastes pièces de tissu qui se superposent au sol pour former un jardin abstrait. Puis vient le moment de poser la tête sur le carré de caoutchouc et de basculer.
La première montée se déroule bien. Je tiens environ quatre-vingt-dix secondes avant de redescendre. Mais peu importe la performance : le collectif prime et il faut surtout se brancher sur la somme d’entre nous, même si on ne voit pas ce qui se passe autour.
Le véritable défi n’est pas tant le poirier que l’attente entre les tentatives.
Clarice Lima nous demande de compter jusqu’à deux cents ou trois cents avant de remonter. Sous le tissu, la chaleur s’accumule. Il faut demeurer immobile afin de préserver la composition visuelle. L’inconfort devient partie intégrante de l’expérience.
Pour une critique de théâtre habituée à observer les interprètes depuis son siège, l’exercice produit un effet inattendu : une profonde empathie pour celles et ceux dont le métier consiste à mettre leur corps au service d’une vision artistique.

En répétition, Clarice Lima et Nina Fajdiga procèdent à l’ajustement minutieux des jupes — geste collectif au cœur de la pratique de Bosque. © Sylvie St-Jacques
La dernière fois que j’avais ressenti un tel esprit de communauté dans une œuvre participative remonte au Continental de Sylvain Émard, auquel j’avais pris part en 2017. On retrouve ici la même générosité, la même volonté d’inclusion, le même désir de faire de l’art public un espace de rencontre plutôt qu’un simple spectacle à consommer.
Autour de nous, les passant·es ralentissent. Les enfants observent avec fascination cette étrange forêt humaine poussée au cœur du béton. Les regards se multiplient. Les téléphones se lèvent. Pendant quelques instants, la ville semble accepter de se laisser dérouter.
Et c’est peut-être là la véritable réussite de Bosque.
La performance transforme autant ses participant·es que son public. On en ressort énergisé·e par le défi physique, mais aussi déplacé·e intérieurement. Le projet nous rappelle que notre rapport à la nature n’est pas seulement une question de paysages lointains ou de statistiques environnementales. Il passe aussi par le corps, par l’équilibre précaire que nous tentons de maintenir, par notre capacité à accepter l’imperfection.

Les corps oscillent entre tenue et abandon — Bosque à la Place des Festivals devant une foule captivée. Photos prises lors de la générale et de la première à la Place des Festivals. © Christina Smeja
Clarice Lima répète souvent qu’il est normal de tomber. Dans une forêt vivante, certains arbres meurent. D’autres poussent. Certains résistent aux tempêtes, d’autres se brisent. La beauté naît précisément de cette vulnérabilité partagée.
Comme les arbres qu’elle évoque, la forêt humaine de Bosque n’a rien de parfait. Elle vacille, s’effondre parfois, puis se relève. Et c’est sans doute ce qui la rend si profondément vivante.
Une production de Linha de Fuga + FUTURA. Mise en scène Clarice Lima. Interprétation Nina Fajdiga, Aline Bonamin et une trentaine d’interprètes et Montréalais.es. Dramaturgie : Catarina Saraiva. Représentations à la Place d’Armes les 3, 6 et 7 juin à 15h30 et 18h. Les représentations du 31 mai sur la Place des Festivals sont annulées en raison de la température.
Notre journaliste Sylvie St-Jacques fait partie du groupe de Montréalais·es qui interprètent la performance participative Bosque au FTA. Des corps renversés au milieu de la Place des Festivals, des jupes déployées en corolles colorées sur le béton. Regard sur les coulisses de cette œuvre in situ dans laquelle la chorégraphe brésilienne Clarice Lima fait pousser une forêt humaine au cœur de la ville.
J’arrive cinq minutes en retard à la première répétition de Bosque. À peine ai-je franchi la porte du gymnase d’un pavillon de l’UQAM que tout le monde se met à applaudir. Accueil chaleureux ou légère initiation à l’humilité ? Je ne saurais dire, mais déjà j’ai le goût de me sauver en courant. Toujours est-il que je me sens immédiatement projetée dans un univers où les conventions habituelles semblent suspendues.
Dans mon sac, une tenue de yoga enfilée à la hâte. Autour de moi, beaucoup de participants.es ont visiblement moins de 30 ans. Je reconnais des silhouettes de danseur.euses, de professeur·es de yoga, d’artistes de cirque. Je me demande vraiment ce que je fais là.
Puis surgit Clarice Lima.
Clarice Lima © Jack Landau
La chorégraphe d’origine brésilienne possède ce mélange rare d’assurance, de générosité et d’humour ado qui met rapidement tout le monde à l’aise. S’exprimant en anglais avec un accent portugais chantant, elle nous entraîne dans une série d’exercices destinés à occuper l’espace, à établir des liens entre les participant·es et à créer une forme de confiance collective.
Nous nommons à tour de rôle de ce qui nous définit, tout en bougeant dans l’espace. J’aime la plage. J’ai un chien. Je traverse un chagrin d’amour. D’autres évoquent leur métier, leurs passions, leurs peurs. Peu à peu, un groupe hétéroclite se transforme en communauté éphémère. Pas d’introspection qui n’en finit plus, mais plutôt une évocation d’images ou le corps sert l’espace et le collectif.
Et puis il y a le poirier.
Car le véritable protagoniste de Bosque, c’est peut-être cette position renversée qui donne sa forme à l’œuvre.
Sylvie St-Jacques (jupe fleurie) tente de maintenir son poirier aux côtés d’une interprète de Bosque — l’équilibre, après des semaines d’entraînement. Photos prises lors de la générale et de la première à la Place des Festivals. . © Christina Smeja
À la maison, l’exercice semblait relativement simple. Pendant six semaines, je me suis entraînée quotidiennement et rigoureusement : planches, abdominaux, montées sur la tête. Mais dans le vaste gymnase de l’UQAM, sur un plancher dur où seul un petit carré de caoutchouc protège le sommet du crâne, la confiance vacille et je n’y arrive juste pas.
Je songe même à déclarer forfait.
Pourtant, au terme de la première répétition, le trac s’estompe et quelque chose se débloque. Le corps retrouve ses repères. Je tiens mon poirier.
Le lendemain, la hiérarchie florale de Bosque se dessine. Les virtuoses – dont les acolytes de Lima, interprètes et guides de mouvements – capables de maintenir leur inversion pendant dix ou quinze minutes, héritent des immenses jupes qui formeront les plus grandes fleurs du spectacle. Les intermédiaires obtiennent les modèles de taille moyenne. Quant à moi, je reçois une petite jupe fleurie destinée à celles et ceux qui participent à la composition avant de retrouver rapidement le sol.
La disposition soigneusement pensée de Bosque — vue lors de la générale et de la première à la Place des Festivals. © Christina Smeja
« Il faut toutes sortes d’arbres pour faire une forêt », nous rappelle Clarice Lima, qui évoque la pensée autochtone rappelant qu’il n’y a pas de séparation entre les humains et la nature.
Et si quelqu’un tombe ? Tant mieux. La nature aussi est faite de déséquilibres, d’accidents et de transformations.
Cette idée traverse toute la démarche de Bosque. Les participant·es ne représentent pas la forêt : ils et elles deviennent la forêt.
Paysage éphémère
Créée par Clarice Lima juste à la fin de la pandémie, Bosque se situe à la rencontre de la danse, de la performance participative et des arts visuels. Présentée dans des espaces urbains non dédiés à l’art, cette oeuvre propose une réflexion sur notre rapport à l’environnement et à l’espace public. Lors de l’atelier préparatoire, Clarice Lima nous a raconté les débuts du projet, alors qu’elle et ses complices se photographiaient faisant le poirier en des lieux inusités comme une plage, un centre urbain… Les corps inversés composent un paysage végétal éphémère qui évoque simultanément la fragilité des écosystèmes et leur capacité de résilience.
Dans une courte présentation au milieu des répétitions, la chorégraphe explique que le projet cherche à interroger l’impermanence : celle du corps humain, du climat, de la nature et des communautés que nous formons.
Le principe est d’une simplicité désarmante : des citoyen·nes exécutent un poirier collectif au milieu de la ville. Mais cette simplicité produit une image saisissante et très colorée.
Les corps se retrouvent tête en bas, inversant l’espace et modifiant notre perception du temps. À la question « Combien de temps le corps peut-il résister ? » répond une autre interrogation, plus vaste : « Combien de temps la forêt peut-elle résister ? »
Le rituel d’habillage avant la performance — Sylvie St-Jacques (à gauche) déploie la jupe d’une interprète. © Christina Smeja
L’expérience prend tout son sens lors de la première représentation à la Place des Festivals.
L’après-midi est lumineux. Une légère brise souffle sur l’esplanade. Malgré la défaite du CH, l’ambiance est à l’effervescence joyeuse au centre-ville. Après un minutieux rituel d’habillage, nous avançons en file indienne vers notre lieu d’intervention, longeant tel un attroupement excentrique les murs de la Place-des-Arts, le MAC en rénovation et contournant une horde de flâneurs pas trop dérangés par notre accoutrement. Enveloppé·es dans nos longues jupes colorées, nous ressemblons déjà à une étrange procession végétale.
Une fois sur place, chacun·e rejoint son point assigné. La disposition a été soigneusement pensée afin d’éviter un effet domino en cas de chute.
Les grandes fleurs s’élèvent d’abord. Les participant·es des petites et moyennes jupes déploient les vastes pièces de tissu qui se superposent au sol pour former un jardin abstrait. Puis vient le moment de poser la tête sur le carré de caoutchouc et de basculer.
La première montée se déroule bien. Je tiens environ quatre-vingt-dix secondes avant de redescendre. Mais peu importe la performance : le collectif prime et il faut surtout se brancher sur la somme d’entre nous, même si on ne voit pas ce qui se passe autour.
Le véritable défi n’est pas tant le poirier que l’attente entre les tentatives.
Clarice Lima nous demande de compter jusqu’à deux cents ou trois cents avant de remonter. Sous le tissu, la chaleur s’accumule. Il faut demeurer immobile afin de préserver la composition visuelle. L’inconfort devient partie intégrante de l’expérience.
Pour une critique de théâtre habituée à observer les interprètes depuis son siège, l’exercice produit un effet inattendu : une profonde empathie pour celles et ceux dont le métier consiste à mettre leur corps au service d’une vision artistique.
En répétition, Clarice Lima et Nina Fajdiga procèdent à l’ajustement minutieux des jupes — geste collectif au cœur de la pratique de Bosque. © Sylvie St-Jacques
La dernière fois que j’avais ressenti un tel esprit de communauté dans une œuvre participative remonte au Continental de Sylvain Émard, auquel j’avais pris part en 2017. On retrouve ici la même générosité, la même volonté d’inclusion, le même désir de faire de l’art public un espace de rencontre plutôt qu’un simple spectacle à consommer.
Autour de nous, les passant·es ralentissent. Les enfants observent avec fascination cette étrange forêt humaine poussée au cœur du béton. Les regards se multiplient. Les téléphones se lèvent. Pendant quelques instants, la ville semble accepter de se laisser dérouter.
Et c’est peut-être là la véritable réussite de Bosque.
La performance transforme autant ses participant·es que son public. On en ressort énergisé·e par le défi physique, mais aussi déplacé·e intérieurement. Le projet nous rappelle que notre rapport à la nature n’est pas seulement une question de paysages lointains ou de statistiques environnementales. Il passe aussi par le corps, par l’équilibre précaire que nous tentons de maintenir, par notre capacité à accepter l’imperfection.
Les corps oscillent entre tenue et abandon — Bosque à la Place des Festivals devant une foule captivée. Photos prises lors de la générale et de la première à la Place des Festivals. © Christina Smeja
Clarice Lima répète souvent qu’il est normal de tomber. Dans une forêt vivante, certains arbres meurent. D’autres poussent. Certains résistent aux tempêtes, d’autres se brisent. La beauté naît précisément de cette vulnérabilité partagée.
Comme les arbres qu’elle évoque, la forêt humaine de Bosque n’a rien de parfait. Elle vacille, s’effondre parfois, puis se relève. Et c’est sans doute ce qui la rend si profondément vivante.
Bosque
Une production de Linha de Fuga + FUTURA. Mise en scène Clarice Lima. Interprétation Nina Fajdiga, Aline Bonamin et une trentaine d’interprètes et Montréalais.es. Dramaturgie : Catarina Saraiva. Représentations à la Place d’Armes les 3, 6 et 7 juin à 15h30 et 18h. Les représentations du 31 mai sur la Place des Festivals sont annulées en raison de la température.