Critiques

FTA | Paroles archivées, gestes hérités : trois spectacles valsant avec le répertoire

Baldwin and Buckley at Cambridge (© Joan Marcus) / Adentro! (© Jazmin Tesone) / From rock to rock (© Manuel Vason)
Une parole politique archivée, une tradition chorégraphique folklorique, un geste populaire absorbé par la culture numérique : au Festival TransAmériques, trois œuvres prennent appui sur un répertoire qui leur préexiste pour mieux l’interroger, le transformer et le remettre en circulation. Reconstitution, excavation, redensification — trois démarches distinctes que notre critique Jocelyn Roy croise et met en perspective à partir des spectacles Badlwin and Buckley at Cambridge, Adentro! et from rock to rock….aka how magnolia was taken for granite

James Baldwin fume. Assis derrière son pupitre, il écoute l’argumentaire aussi brillant que méprisant de William F. Buckley Jr., intellectuel conservateur persuadé que les inégalités raciales relèvent davantage des efforts individuels que d’une histoire de domination. Plus Buckley parle, plus le piège se referme. Son éloquence est telle qu’il en devient presque convaincant.

Ce débat a eu lieu en 1965.

Enfin, en 1965 et aujourd’hui à la fois.

Nous sommes à Montréal, au Festival TransAmériques, devant Baldwin and Buckley at Cambridge, reconstitution intégrale d’un échange devenu mythique. Malgré les soixante années qui nous en séparent, les questions soulevées semblent toujours nous poursuivre.

En ouverture de festival, le comédien Greig Sargeant prête ses trais à James Balwdwin dans une production phare de la compagnie new-yorkaise Elevator Repair Service © Joan Marcus

Je quitte la salle fasciné par la puissance de cette joute verbale, mais surtout troublé par le dialogue qui s’installe entre l’archive et le présent. Le rôle de l’étudiant défendant la position de Buckley est confié à un jeune acteur noir. Ce choix n’a rien d’anodin. À la fin du spectacle, l’interprète de Baldwin abandonne son personnage pour dialoguer avec une actrice noire. Ils échangent autour de leur place dans cette production, dans la compagnie et de ce que signifie aujourd’hui porter ces paroles sur scène. Le débat n’est pas simplement rejoué. Il est déplacé, réinterprété.

Le lendemain, Adentro! de Diana Szeinblum m’entraîne dans un tout autre territoire. Plus de micros ni de discours. Seulement des corps qui fouillent les racines du folklore argentin. Des torses qui se gonflent jusqu’à l’épuisement, des pieds qui frappent le sol, des gestes et des cris qui deviennent paysages.

Lors de la rencontre avec le public, la chorégraphe raconte que cette œuvre, créée en 2016 à la demande du Théâtre national argentin, ne pourrait probablement plus voir le jour aujourd’hui dans son pays. Pourtant, elle continue de la présenter dans son atelier devant une trentaine de spectateurs à la fois. L’œuvre survit parce que quelqu’un continue de la porter.

Pablo Castronovo, Bárbara Hang et Andrés Molina dans Adentro! (© Jazmin Tesone

Deux jours plus tard, from rock to rock… aka how magnolia was taken for granite de Jeremy Nedd formule explicitement une question qui semblait déjà traverser les deux spectacles précédents : à qui appartient un mouvement? Qui profite d’une création lorsqu’elle circule à travers le temps, les corps et les cultures? Le spectacle s’empare du Milly Rock, une danse créée dans les rues du Bronx avant d’être récupéré par les réseaux sociaux, les jeux vidéo et l’industrie du divertissement (surtout le jeu vidéo Fortnite – l’affaire est bien connue).’

La gestuelle caractéristique du milly rock, réinterprétée par Jeremy Nedd (deuxième à partir de la droite) en compagnie de Brandy Butler , Nasheeka Nedsreal, Zen Jefferson et Jeremy Guyton (© Manuel Vason

À première vue, les trois œuvres semblent n’avoir en commun que leur présence au même festival. Pourtant, chacune prend appui sur un répertoire qui lui préexiste : une archive politique, une tradition chorégraphique ou un geste populaire devenu phénomène culturel. Ce qui les rapproche n’est donc pas leur sujet, mais leur démarche. Toutes cherchent à réactiver une mémoire collective, mais chacune emprunte une voie différente. Là où Baldwin and Buckley at Cambridge repose sur la reconstitution minutieuse d’un événement historique afin d’en raviver la portée contemporaine, Adentro! transforme une tradition folklorique en matière chorégraphique vivante. From rock to rock…, pour sa part, entreprend un travail inverse : redonner de l’épaisseur et de la complexité à un mouvement que sa diffusion massive a simplifié jusqu’à en faire oublier l’origine.

Le spectacle d’ERS est sans doute celui qui aborde le plus directement cette question. Les mots de Baldwin et de Buckley sont reproduits avec une fidélité remarquable. Mais la compagnie ne se contente jamais de présenter qu’un document historique. Elle le remet en circulation. La présence du jeune acteur noir dans le rôle d’un partisan de la pensée de Buckley agit comme un rappel constant que cette histoire ne nous appartient plus seulement comme archive. Elle continue d’agir sur nous. Et nous fait ressentir profondément, un peu comme le faisait Hate Radio de Milo Rau, qui reconstituait une émission de la radio des mille collines au Rwanda.

La scène finale dans laquelle Baldwin dialogue avec son amie, la dramatruge Lorraine Hansbverry. Ou est-ce plutôt un échange entre les comédiens d’ERS Greg Sergeant et April Matthis? © Joan Marcus

La scène finale pousse encore plus loin la réflexion. Lorsque Greig Sargeant quitte son personnage pour évoquer son propre rapport au spectacle, une question demeure suspendue : qui parle lorsque Baldwin parle? L’homme de 1965? L’acteur? Ou notre présent qui continue de se débattre avec les mêmes enjeux?

Ce refus de la simple reconstitution traverse également Adentro!. Diana Szeinblum ne reproduit pas les danses folkloriques argentines; elle en extrait l’essence. Les gestes sont ralentis, déconstruits, réassemblés. Peu à peu, une mémoire collective émerge de cette matière transformée. Le spectacle rend hommage à une tradition sans jamais l’emprisonner dans une image figée.

Dans Adentro!, les trois interprètes forment une figure commune : la tradition chorégraphique argentine, déconstruite et réassemblée en matière vivante. © Jazmín Tesone

L’existence même de l’œuvre devient alors un geste de transmission. Dix ans après sa création, les interprètes continuent de la porter dans leurs corps. Ils ne préservent pas une relique. Ils entretiennent une relation vivante avec elle.

Cette tension entre circulation et effacement nourrit également from rock to rock…. . Sur scène, les interprètes ne se contentent pas de reproduire la danse. Ils la décomposent, l’étirent, la transmettent d’un corps à l’autre, en isolent certains détails avant de la réinscrire dans de longues séquences collectives. Le geste devient alors matière d’enquête. Là où sa diffusion virale l’avait réduit à un simple signe reconnaissable, la chorégraphie lui redonne du poids, de l’histoire et des couches de sens. Le spectacle agit ainsi moins comme une reconstitution que comme une opération de redensification: il restitue à ce mouvement toute la richesse que sa circulation massive avait progressivement aplatie.

Dans from rock to rock…, Jeremy Nedd et ses interprètes dissèquent un geste populaire pour en révéler toute l’épaisseur chorégraphique. © Philip Frowein

Le spectacle répond à cet effacement par une entreprise de réappropriation. Les interprètes dissèquent le mouvement, le déploient et en révèlent toute la richesse. Certaines séquences sont particulièrement électrisantes, notamment lorsqu’une chanson disco transforme la scène en espace de joie contagieuse. On peut toutefois regretter que certains tableaux s’étirent davantage que nécessaire. Là où Adentro! fait confiance à l’intelligence du regard, From rock to rock… semble parfois vouloir expliciter son propos. Cela n’enlève toutefois rien à la pertinence de sa réflexion.

Les trois spectacles travaillent à partir d’un matériau préexistant, mais aucun ne se contente de le conserver. ERS réactive une archive en la faisant redevenir événement. Diana Szeinblum transforme une tradition en expérience présente. Jeremy Nedd redonne profondeur et visibilité à un geste dont l’origine risque de disparaître derrière sa popularité. Trois démarches différentes, mais un même refus du patrimoine figé.

À l’heure où tout semble archivable, numérisable et immédiatement accessible, ces œuvres rappellent qu’une culture ne survit pas parce qu’elle est conservée. Elle survit parce qu’elle continue d’être rejouée, transformée et transmise.

Baldwin and Buckley at Cambridge

Une production de Elevator Repair Service. Idée originale Elevator Repair Service + Greig Sargeant. Mise en scène John Collins. Interprétation April Matthis + Gavin Price + Greig Sargeant + Christopher-Rashee Stevenson + Ben Williams. Costumes Jessica Jahn. Lumières Alan C. Edwards. Son Ben Williams. Collaboration à la scénographie dots. Assistance lumières Alexander Le Vaillant Freer. Sonorisation Jason Sebastian. Assistance à la mise en scène et régie Maurina Lioce. Direction de production Hanna Novak. Direction technique Libby J’Vera. Direction de la compagnie Becky Hermenze. Elevator Repair Service est soutenue par les fonds publics de The National Endowment for the Arts + New York State Council on the Arts avec le soutien de Office of the Governor et de New York State Legislature, et par New York City Department of Cultural Affairs en partenariat avec City Council. Elevator Repair Service est également soutenue par The Fan Fox and Leslie R. Samuels Foundation for Contemporary Arts + The Harold and Mimi Steinberg Charitable Trust + Howard Gilman Foundation + Jockey Hollow Foundation + Lucille Lortel Foundation + MacMillan Family Foundation + Scherman Foundation + Select Equity Group Foundation +The Shubert Foundation. Présentation en collaboration avec Place des Arts. Création à Montclair State University/PEAK Performances, le 25 mai 2021. 

Adentro!

Une production de Diana Szeinblum. Concept et mise en scène Diana Szeinblum. Chorégraphie Pablo Castronovo + Bárbara Hang + Diana Szeinblum + Andrés Molina. Interprétation Pablo Castronovo + Bárbara Hang + Andrés Molina. Musique originale Axel Krygier. Thème musical Simón Díaz.  Lumières et régie générale Facundo David. Coproduction Complejo Teatral de Buenos Aires.  Avec le soutien de ProDanza (Buenos Aires). Présentation en collaboration avec Agora de la danse + Tangente. Création au Teatro La Ribera (Buenos Aires), le 3 décembre 2016. 

from rock to rock… aka how magnolia was taken for granite

Une production de Jeremy Nedd. Concept et chorégraphie Jeremy Nedd. Interprétation Brandy Butler + Nasheeka Nedsreal + Zen Jefferson + Jeremy Guyton + Jeremy Nedd. Lumières et direction technique Sebastian Sommer. Scénographie Laura Knüsel + Jeremy Nedd.  Son Fabrizio Di Salvo + Rej Deproc + Xzavier Stone. Dramaturgie Anta Helena Reck. Assistance à la chorégraphie Kihako Narisawa. Direction de production Caroline Froelich (Moin Moin Productions). Diffusion ART HAPPENS. Coproduction Kaserne Basel (Bâle) + De Singel Antwerp (Anvers) + DDD – Festival Dias da Dança (Porto) + Gessnerallee Zürich + Les Halles de Schaerbeek. Avec le soutien de Fachausschuss Tanz & Theater BS/BL (Bâle) + Ernst Göhner Stiftung (Zug) + Jacqueline Spengler Stiftung (Bâle) + Pro Helvetia (Zürich). Présentation en collaboration avec Usine C.  Création à la Kaserne Basel (Bâle), le 14 septembre 2023.

Jocelyn Roy

À propos de

Jocelyn Roy est auteur, scénariste et réalisateur. Formé à l’UQÀM et à l’INIS, il a écrit plus de quarante pièces de théâtre et réalisé plusieurs courts métrages présentés en festivals, au Québec et à l’international. Travaillant comme préposé aux bénéficiaires dans une maison de soins palliatifs, une expérience qui nourrit son écriture, il développe actuellement un premier long métrage, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était . Son premier roman, Rue Hôtel-de-Ville , est paru en février 2026.