Le chorégraphe Daniel Léveillé est décédé le 7 juin 2026 au Centre universitaire de santé McGill. Il avait 73 ans. C’est le metteur en scène Martin Faucher qui a annoncé la nouvelle, avec une tendresse sans détour : « J’aime Daniel depuis 42 ans. J’ai été son amoureux, puis son ami, puis son amouri, son amireux, bref, un mot qui n’existe pas. Daniel était tout pour moi sauf mon ex. Il était mon présent. » La communauté des arts vivants au Québec et au-delà perd une figure singulière, dont l’œuvre aura transformé durablement notre rapport au corps dansant. Regard sur son oeuvre et sur les traces qui en ont été laissées dans notre revue et sur notre site web au fil des ans,.
Né le 24 novembre 1952 à Sainte-Rosalie, Daniel Léveillé est venu à la danse sur le tard, après avoir interrompu des études en architecture. Il s’initie à partir de 1977 à l’école du Groupe Nouvelle Aire et à celle de la compagnie Entre-Six, avant d’être brièvement interprète pour le GNA (1979-1980). C’est cependant son passage auprès de Françoise Sullivan, entre 1978 et 1981, qui se révèle déterminant — une rencontre avec une artiste hors des académismes qui forgera sa façon d’aborder la création. Ses premières chorégraphies, présentées dans le cadre des Choréchanges, portent déjà les marques d’une pensée radicale : Voyeurisme, L’Inceste, Fleur de peau, L’Étreinte — autant d’œuvres qui mettent en jeu l’érotisme, la sexualité marginalisée, les paroxysmes passionnels.

Voyeurisme, de Daniel Léveillé. Photo parue dans le numéro 59 de JEU, en 1991. © Robert Etcheverry
Au coeur d’un courant phare de la danse québécoise
Dans son article de 1991 dans JEU, « La danse et l’effet-théâtre », la chercheuse Michèle Febvre situait Léveillé parmi les chorégraphes qui, au tournant des années 1980, ont ouvert la danse québécoise à une nouvelle gestion du corps : « Les titres des toutes premières œuvres de Paul-André Fortier, de Daniel Léveillé et même de Marie Chouinard sont à ce sujet tout à fait exemplaires : Parlez-moi donc du cul de mon enfance, Violence, Voyeurisme, l’Inceste, Marie chien noir — et pas si loin après tout des thématiques du cinéma et du théâtre qui, depuis plus longtemps, dévoilaient la face cachée de « l’âme » québécoise. » Febvre notait aussi que Léveillé avait érigé les structures répétitives en « structures compositionnelles dominantes », une marque de fabrique qui traverse toute son œuvre.
En 1981, il fonde sa propre compagnie, qui deviendra brièvement Léveillé-Laurin puis, sous la direction artistique de Ginette Laurin, O Vertigo. C’est en 1991 qu’il crée Daniel Léveillé Danse, compagnie qui sera également un formidable laboratoire de transmission ces dernières années, depuis qu’il a cessé de créer de nouvelles oeuvres, sa compagnie accompagnant plutôt la démarche de créateurs comme Catherine Gaudet, Frédérick Gravel, Manuel Roque ou Étienne Lepage.
Dave St-Pierre et David Kilburn dans Amour, acide et noix (2001) de Daniel Léveillé. Dans cette pièce fondatrice, le nu n’est jamais gratuit : il révèle les muscles, les os, la trajectoire du corps dans l’espace — et ici, sa capacité à défier la gravité. © John Morstad/Globe and Mail
La célébrité internationale viendra avec Amour, acide et noix (2001), premier volet de la trilogie « Anatomie de l’imperfection » — complétée par La pudeur des icebergs (2004) et Crépuscule des océans (2007) — présentée à la Biennale de danse de Venise en 2010. Dans ces pièces, le corps nu devient matière première, exposé avec une rigueur clinique que Michel Vaïs, dans JEU 142, décrivait ainsi : « Léveillé considérait le nu comme un costume. Le costume idéal du danseur parce qu’il révèle les muscles, les os et le jeu entre eux. Au point où l’on a pu dire, lors de l’Entrée libre, que nu, le danseur est plus vêtu que l’acteur nu, car il est habillé de ses muscles. »
Daniel Léveillé dans les pages de JEU : portrait d’un oiseau rare
La danseuse Ivana Milicevic, unique interprète féminine des deux premières pièces de cette trilogie, livrait en 2007 dans les pages de JEU un témoignage saisissant sur ce que signifiait être un corps dans l’univers de Léveillé : « Ce qui est original chez Léveillé, c’est la mise en danger [des figures]. La finalité du mouvement ne réside pas dans la perfection de cette forme, mais dans sa présentation brute. » Elle y décrivait aussi l’exigence paradoxale de cette danse compartimentée, « exécutée l’une après l’autre, sans phrasé », et qui créait pourtant, « paradoxalement, de la danse ».

La pudeur des icebergs de Daniel Léveillé (2004), où Ivana Milicevic était l’unique interprète féminine, ici avec Stéphane Gladyszewski © Rolline Laporte
Avec Solitudes solo (2012), œuvre couronnée par le Prix de la meilleure œuvre chorégraphique du Conseil des arts et des lettres du Québec, Léveillé amorçait un nouveau cycle. Le critique Christian Saint-Pierre lui rendait hommage dans JEU en termes qui résonnent encore : « Juste la beauté pure et dure du corps humain. » Et d’ajouter, après avoir vu les cinq danseurs s’arc-bouter et bondir sur les sonates pour violon de Bach : « Impossible, en somme, de ne pas être empathique à leurs tentatives de s’arracher à la gravité, de ne pas reconnaître chez eux comme chez nous cet espoir aussi vain que vital d’atteindre un jour l’équilibre. »

Solitudes solo (2012) de Daniel Léveillé. Trois corps étirés jusqu’à l’extrême limite, chacun seul dans sa partition © Denis Farley
Solitudes duo (2015) prolongeait cette exploration vers la forme du duo, suivie de Quatuor tristesse (2018), où le chorégraphe revendiquait la tristesse comme composante essentielle des états qui nous constituent. La même année, après vingt-sept ans à la direction de DLD, il transmettait le flambeau à Frédérick Gravel, tout en demeurant actif au sein de la compagnie à titre de chorégraphe. « J’ai pris la décision de quitter mes fonctions, avec un sentiment de tristesse bien évidemment, mais également avec un fort sentiment de mission bellement accomplie », écrivait-il alors.

Solitudes duo (2015) de Daniel Léveillé. Emmanuel Proulx et Ellen Furey : entre emprise et abandon, la rencontre de deux solitudes qui ne se résolvent pas, elles se heurtent. © Denis Farley
En 2017, le Grand Prix de la danse de Montréal était venu consacrer non seulement une œuvre, mais aussi un engagement : le jury avait voulu souligner « la signature unique et l’intégrité artistique » du chorégraphe, ainsi que « le remarquable travail de soutien et de transmission » accompli avec sa compagnie.
Le chorégraphe Daniel Léveillé est décédé le 7 juin 2026 au Centre universitaire de santé McGill. Il avait 73 ans. C’est le metteur en scène Martin Faucher qui a annoncé la nouvelle, avec une tendresse sans détour : « J’aime Daniel depuis 42 ans. J’ai été son amoureux, puis son ami, puis son amouri, son amireux, bref, un mot qui n’existe pas. Daniel était tout pour moi sauf mon ex. Il était mon présent. » La communauté des arts vivants au Québec et au-delà perd une figure singulière, dont l’œuvre aura transformé durablement notre rapport au corps dansant. Regard sur son oeuvre et sur les traces qui en ont été laissées dans notre revue et sur notre site web au fil des ans,.
Né le 24 novembre 1952 à Sainte-Rosalie, Daniel Léveillé est venu à la danse sur le tard, après avoir interrompu des études en architecture. Il s’initie à partir de 1977 à l’école du Groupe Nouvelle Aire et à celle de la compagnie Entre-Six, avant d’être brièvement interprète pour le GNA (1979-1980). C’est cependant son passage auprès de Françoise Sullivan, entre 1978 et 1981, qui se révèle déterminant — une rencontre avec une artiste hors des académismes qui forgera sa façon d’aborder la création. Ses premières chorégraphies, présentées dans le cadre des Choréchanges, portent déjà les marques d’une pensée radicale : Voyeurisme, L’Inceste, Fleur de peau, L’Étreinte — autant d’œuvres qui mettent en jeu l’érotisme, la sexualité marginalisée, les paroxysmes passionnels.
Voyeurisme, de Daniel Léveillé. Photo parue dans le numéro 59 de JEU, en 1991. © Robert Etcheverry
Au coeur d’un courant phare de la danse québécoise
Dans son article de 1991 dans JEU, « La danse et l’effet-théâtre », la chercheuse Michèle Febvre situait Léveillé parmi les chorégraphes qui, au tournant des années 1980, ont ouvert la danse québécoise à une nouvelle gestion du corps : « Les titres des toutes premières œuvres de Paul-André Fortier, de Daniel Léveillé et même de Marie Chouinard sont à ce sujet tout à fait exemplaires : Parlez-moi donc du cul de mon enfance, Violence, Voyeurisme, l’Inceste, Marie chien noir — et pas si loin après tout des thématiques du cinéma et du théâtre qui, depuis plus longtemps, dévoilaient la face cachée de « l’âme » québécoise. » Febvre notait aussi que Léveillé avait érigé les structures répétitives en « structures compositionnelles dominantes », une marque de fabrique qui traverse toute son œuvre.
En 1981, il fonde sa propre compagnie, qui deviendra brièvement Léveillé-Laurin puis, sous la direction artistique de Ginette Laurin, O Vertigo. C’est en 1991 qu’il crée Daniel Léveillé Danse, compagnie qui sera également un formidable laboratoire de transmission ces dernières années, depuis qu’il a cessé de créer de nouvelles oeuvres, sa compagnie accompagnant plutôt la démarche de créateurs comme Catherine Gaudet, Frédérick Gravel, Manuel Roque ou Étienne Lepage.
Dave St-Pierre et David Kilburn dans Amour, acide et noix (2001) de Daniel Léveillé. Dans cette pièce fondatrice, le nu n’est jamais gratuit : il révèle les muscles, les os, la trajectoire du corps dans l’espace — et ici, sa capacité à défier la gravité. © John Morstad/Globe and Mail
La célébrité internationale viendra avec Amour, acide et noix (2001), premier volet de la trilogie « Anatomie de l’imperfection » — complétée par La pudeur des icebergs (2004) et Crépuscule des océans (2007) — présentée à la Biennale de danse de Venise en 2010. Dans ces pièces, le corps nu devient matière première, exposé avec une rigueur clinique que Michel Vaïs, dans JEU 142, décrivait ainsi : « Léveillé considérait le nu comme un costume. Le costume idéal du danseur parce qu’il révèle les muscles, les os et le jeu entre eux. Au point où l’on a pu dire, lors de l’Entrée libre, que nu, le danseur est plus vêtu que l’acteur nu, car il est habillé de ses muscles. »
Daniel Léveillé dans les pages de JEU : portrait d’un oiseau rare
La danseuse Ivana Milicevic, unique interprète féminine des deux premières pièces de cette trilogie, livrait en 2007 dans les pages de JEU un témoignage saisissant sur ce que signifiait être un corps dans l’univers de Léveillé : « Ce qui est original chez Léveillé, c’est la mise en danger [des figures]. La finalité du mouvement ne réside pas dans la perfection de cette forme, mais dans sa présentation brute. » Elle y décrivait aussi l’exigence paradoxale de cette danse compartimentée, « exécutée l’une après l’autre, sans phrasé », et qui créait pourtant, « paradoxalement, de la danse ».
La pudeur des icebergs de Daniel Léveillé (2004), où Ivana Milicevic était l’unique interprète féminine, ici avec Stéphane Gladyszewski © Rolline Laporte
Avec Solitudes solo (2012), œuvre couronnée par le Prix de la meilleure œuvre chorégraphique du Conseil des arts et des lettres du Québec, Léveillé amorçait un nouveau cycle. Le critique Christian Saint-Pierre lui rendait hommage dans JEU en termes qui résonnent encore : « Juste la beauté pure et dure du corps humain. » Et d’ajouter, après avoir vu les cinq danseurs s’arc-bouter et bondir sur les sonates pour violon de Bach : « Impossible, en somme, de ne pas être empathique à leurs tentatives de s’arracher à la gravité, de ne pas reconnaître chez eux comme chez nous cet espoir aussi vain que vital d’atteindre un jour l’équilibre. »
Solitudes solo (2012) de Daniel Léveillé. Trois corps étirés jusqu’à l’extrême limite, chacun seul dans sa partition © Denis Farley
Solitudes duo (2015) prolongeait cette exploration vers la forme du duo, suivie de Quatuor tristesse (2018), où le chorégraphe revendiquait la tristesse comme composante essentielle des états qui nous constituent. La même année, après vingt-sept ans à la direction de DLD, il transmettait le flambeau à Frédérick Gravel, tout en demeurant actif au sein de la compagnie à titre de chorégraphe. « J’ai pris la décision de quitter mes fonctions, avec un sentiment de tristesse bien évidemment, mais également avec un fort sentiment de mission bellement accomplie », écrivait-il alors.
Solitudes duo (2015) de Daniel Léveillé. Emmanuel Proulx et Ellen Furey : entre emprise et abandon, la rencontre de deux solitudes qui ne se résolvent pas, elles se heurtent. © Denis Farley
En 2017, le Grand Prix de la danse de Montréal était venu consacrer non seulement une œuvre, mais aussi un engagement : le jury avait voulu souligner « la signature unique et l’intégrité artistique » du chorégraphe, ainsi que « le remarquable travail de soutien et de transmission » accompli avec sa compagnie.