Critiques

OFFTA |  L’Opéra d’or : L’or lyrique

L'opéra d'or, version 2020, capture d'écran d'une vidéo de la collection Regards Hybrides

Créé en 2017, L’opéra d’or de Geneviève et Matthieu a été présenté à Vancouver et à Gatineau (sous le titre L’empire de la création) avant d’atterrir sous une forme plus complète à l’Usine C en 2018. Cette installation performative baroque plus que rock, mêlant allégrement musique lyrique et art contemporain, se déroulait dans un futur proche où la diva Feu Carthasis et son amoureux, un livreur de pizzas et ex-sculpteur, se prélassaient dans des palaces avec des artistes marginaux qui déconstruisaient ce qui a été dans le but éventuel de faire émerger un art nouveau.

Dans un passé proche et dans la vraie vie, Geneviève Crépeau a perdu son collègue et conjoint Matthieu Dumont — mort d’un cancer fulgurant en 2025 —, mais continue de se produire en rendant hommage, sous le nom amputé du « et », Geneviève Matthieu, au duo qu’ils auront formé pendant un quart de siècle. Dans cette nouvelle version de L’Opéra d’or, le livreur n’est plus, mais les boîtes de pizza restent bien présentes. Leur logo « commercial » utilise l’image de la restauration « ratée » de la peinture Ecce Homo en 2021 par la peintre amateure Cecilia Giménez, devenue le désormais célèbre Christ de Borja, du nom de l’église et du village dans lequel se trouve toujours l’œuvre « manquée ».

Du rire à la fierté

Ce « travail » de restauration d’abord ridiculisé mondialement est devenu peu à peu une source de fierté et de richesse touristique pour Mme Giménez, l’église et le village. Il a inspiré un opéra-comique à Andrew Flack et Paul Fowler Behold the man – la Ópera de Cecilia, présenté en Espagne et aux États-Unis. Cette fabuleuse histoire demeure centrale au propos de L’Opéra d’or qui comprend de la musique liturgique, des sculptures de plâtre pouvant évoquer autant des arbres abitibiens – dont sont originaires les artistes – que des tours de la Sagrada Familia de Barcelone, des costumes kitsch et d’un festin de « crottes de fromage ». Nous sommes dans un espace-temps où les différences fondent, où les étiquettes sont déchirées et, surtout, où un art non hiérarchique peut advenir.

Geneviève évolue donc toujours dans ce mini-univers qui se suffit à lui-même où domine la couleur orange, indissociable de la joie et de la passion. Affublée d’une casquette à la John Deere et de patins dont les lames ont été enlevées (évoquant la patineuse artistique américaine et tricheuse condamnée, Tonya Harding), portant collier de fausses perles et de mini-masques, l’artiste chante et déchante les amours perdus, construit et déconstruit costume et décor. Une improbable sculpture de fourrures, œuvre du fils Maurice, dit-elle, est suspendue au-dessus de la scène et plusieurs extraits du récit renvoient à la présence fantomatique de Matthieu. Empruntant à l’esprit volontairement ludique du duo, on pourrait donc parler d’un « show familial ».

Lieu trop restreint

Dans l’espace exigu de la salle Jean-Claude Germain, les trois autres « personnages » incognito prennent trop peu de place, hormis lors d’une danse exécutée vers la fin de la proposition par un artiste arborant un masque à la Ultraman du petit écran ou encore à la Métropolis, film de Fritz Lang. Même si la performance et la performeuse n’ont pas pris une ride depuis neuf ans, la richesse, voire l’envergure musicale, vidéographique et décorative — ces deux derniers éléments étant réduits à leur plus simple expression cette fois — souffrent d’un manque d’espace, ce que l’on trouve, par exemple, sur une plus grande scène ou même dans une galerie d’art où ont tant de fois performé Geneviève et Matthieu dans le passé.

Reste, toutefois, un propos décapant, irrévérencieux, drôle et lyrique, la spécialité de Geneviève Matthieu. Leur mixture musique-art contemporain initiée en 1990 garde toute sa saveur et son intérêt au moment où beaucoup d’artistes ont suivi leurs traces et pendant que nombre de créateurs et de créatrices au théâtre produisent des spectacles où les actions performatives prennent davantage sa place. Hier comme aujourd’hui, L’Opéra d’or efface les frontières entre les genres et les disciplines, annihile les préjugés entre les beaux-arts et le carton-pâte, ou encore entre un certain académisme et l’esprit du ready-made. Avec un panache jubilatoire.

L’Opéra d’or

Création: Geneviève Matthieu. Assistance à la production: Morgane Lecoq-Lemieux. Sonorisation: Jess Gagnon. Avec Geneviève Crépeau, À la salle Jean-Claude Germain du Centre du Théâtre d’aujourd’hui les 6 et 7 juin 2026.

Mario Cloutier

À propos de

En 35 ans de journalisme, Mario Cloutier a œuvré à Radio-Canada, au Devoir et à La Presse. Il collabore avec la revue Jeu depuis 2019 comme membre de la rédaction, chef de pupitre et rédacteur en chef (jusqu’en 2025). Il est membre des conseils d’administration des revues Séquences et Les écrits, ainsi que de l’Association des journalistes indépendants du Québec.