Chantal Akerman aurait eu 76 ans. Au moment d’écrire ces lignes, l’anniversaire de la naissance de la cinéaste belge est ainsi souligné par bon nombre de celles et ceux qui l’admirent. Chantal Akerman aurait donc eu 76 ans, mais elle s’est suicidée en 2015. Du suicide, il est justement question dans la stupéfiante performance que vient de livrer Alegría Gobeil – celle-ci s’était à ce propos inspirée de Je, tu, il, elle pour son exposition Protocoles en 2024, qui abordait déjà la psychiatrisation.
Vendredi soir. Le public patiente devant Espace Transmission quand l’artiste sort distribuer des bières et donner deux ou trois infos sur Except the bloodline. Ce qui nous attend, on va le vivre ensemble. Des gestes d’accueil d’Alegría Gobeil à la disposition de la salle, tout semble en effet avoir été soigneusement pensé pour que personne ne se retrouve seul face à ce qui est sur le point de commencer. Peu importe où on est assis, on peut observer les autres spectateurs, sentir leur présence, lire sur leurs visages le même mélange d’euphorie et d’appréhension. Et puis elle nous dit qu’il y a tout ce qu’il faut pour qu’on se fasse gin-tonics si on a envie. Elle nous prévient aussi qu’on peut sortir prendre l’air ou fumer une clope s’il y a quoi que ce soit. Alegría Gobeil a un réel souci du care. C’est précieux.
Ce soin inaugural dit beaucoup de l’intention de l’artiste: elle veut déplacer l’expérience suicidaire de l’intime cloisonné vers un espace surprenamment collectif. Sur scène, ou plutôt sur le catwalk qu’elle déambulera pendant une heure au milieu de nous, elle incarne une multitude de figures fascinantes qui se superposent, se contaminent et surtout, dans lesquelles on peut se reconnaître. Il n’y a pas d’origine à découvrir, pas de cas à résoudre. Il y a simplement ce corps qui s’approprie et tord l’espace et le temps, les mots et les idées reçues.
Alegría Gobeil est électrique. Elle dit ce qu’elle a à dire sans détour, avec une ironie acérée et un ton divinement outrancier qui libère quelque chose de très spécial dans la salle. Ça fait un bien fou. On rit, franchement. Un rire qui n’allège pourtant pas la matière première, mais la complexifie, l’enrichit, lui donne une texture inusitée. La performance nous fait voyager entre du grotesque au poignant, de la colère à la tendresse. On n’en sort assurément pas indemne, mais on ne rentre pas chez soi accablé non plus.
C’est peut-être là que réside le tour de force d’Except the bloodline: c’est éprouvant, mais c’est aussi et surtout vivant et habité. Alegría Gobeil ne joue pas la survivante. Elle n’a d’ailleurs jamais voulu nous rassurer pendant l’heure qu’on a passée ensemble, encore moins trouver une conclusion. Elle cherche à faire exister, dans un espace partagé, ce qu’on peine habituellement à nommer autrement que par la peur et la stigmatisation. Une performance qui mérite d’être vue par le plus grand nombre, qu’on soit psychiatrisé ou non. Parce qu’elle parle, au fond, de ce que ça coûte d’être en vie, avec toutes les contradictions que ça comporte
Texte, scénographie, performance: Alegría Gobeil. Conseil dramaturgique: JJ Houle. Conception d’éclairage: Flavie Lemée. Direction technique: Guillaume Lafontaine-Moisan. Recherche et oeil extérieur: Tristan Sasseville-Langelier. Choriste: Nicolas Arthur Dufour. Aide technique en soudure: Richard Noury et Sylvain Ruest. Écoute active lors des représentations: Pallina Michelot. Résidence de création LA SERRE – arts vivants Est Nord Est.
Chantal Akerman aurait eu 76 ans. Au moment d’écrire ces lignes, l’anniversaire de la naissance de la cinéaste belge est ainsi souligné par bon nombre de celles et ceux qui l’admirent. Chantal Akerman aurait donc eu 76 ans, mais elle s’est suicidée en 2015. Du suicide, il est justement question dans la stupéfiante performance que vient de livrer Alegría Gobeil – celle-ci s’était à ce propos inspirée de Je, tu, il, elle pour son exposition Protocoles en 2024, qui abordait déjà la psychiatrisation.
Vendredi soir. Le public patiente devant Espace Transmission quand l’artiste sort distribuer des bières et donner deux ou trois infos sur Except the bloodline. Ce qui nous attend, on va le vivre ensemble. Des gestes d’accueil d’Alegría Gobeil à la disposition de la salle, tout semble en effet avoir été soigneusement pensé pour que personne ne se retrouve seul face à ce qui est sur le point de commencer. Peu importe où on est assis, on peut observer les autres spectateurs, sentir leur présence, lire sur leurs visages le même mélange d’euphorie et d’appréhension. Et puis elle nous dit qu’il y a tout ce qu’il faut pour qu’on se fasse gin-tonics si on a envie. Elle nous prévient aussi qu’on peut sortir prendre l’air ou fumer une clope s’il y a quoi que ce soit. Alegría Gobeil a un réel souci du care. C’est précieux.
Ce soin inaugural dit beaucoup de l’intention de l’artiste: elle veut déplacer l’expérience suicidaire de l’intime cloisonné vers un espace surprenamment collectif. Sur scène, ou plutôt sur le catwalk qu’elle déambulera pendant une heure au milieu de nous, elle incarne une multitude de figures fascinantes qui se superposent, se contaminent et surtout, dans lesquelles on peut se reconnaître. Il n’y a pas d’origine à découvrir, pas de cas à résoudre. Il y a simplement ce corps qui s’approprie et tord l’espace et le temps, les mots et les idées reçues.
Alegría Gobeil est électrique. Elle dit ce qu’elle a à dire sans détour, avec une ironie acérée et un ton divinement outrancier qui libère quelque chose de très spécial dans la salle. Ça fait un bien fou. On rit, franchement. Un rire qui n’allège pourtant pas la matière première, mais la complexifie, l’enrichit, lui donne une texture inusitée. La performance nous fait voyager entre du grotesque au poignant, de la colère à la tendresse. On n’en sort assurément pas indemne, mais on ne rentre pas chez soi accablé non plus.
C’est peut-être là que réside le tour de force d’Except the bloodline: c’est éprouvant, mais c’est aussi et surtout vivant et habité. Alegría Gobeil ne joue pas la survivante. Elle n’a d’ailleurs jamais voulu nous rassurer pendant l’heure qu’on a passée ensemble, encore moins trouver une conclusion. Elle cherche à faire exister, dans un espace partagé, ce qu’on peine habituellement à nommer autrement que par la peur et la stigmatisation. Une performance qui mérite d’être vue par le plus grand nombre, qu’on soit psychiatrisé ou non. Parce qu’elle parle, au fond, de ce que ça coûte d’être en vie, avec toutes les contradictions que ça comporte
Except the bloodline
Texte, scénographie, performance: Alegría Gobeil. Conseil dramaturgique: JJ Houle. Conception d’éclairage: Flavie Lemée. Direction technique: Guillaume Lafontaine-Moisan. Recherche et oeil extérieur: Tristan Sasseville-Langelier. Choriste: Nicolas Arthur Dufour. Aide technique en soudure: Richard Noury et Sylvain Ruest. Écoute active lors des représentations: Pallina Michelot. Résidence de création LA SERRE – arts vivants Est Nord Est.