Critiques

Festival Carrefour | Saïgon : Le poids-fantôme de ce qui n’a jamais été dit

© Jean-Louis Fernandez

Caroline Guiela Nguyen, qui avait ému le public du Carrefour en 2025 avec Lacrima (spectacle hyperréaliste dans les coulisses de la haute couture), revient cette année avec un des spectacles qui a contribué en 2017 à lancer sa carrière à l’international — elle qui dirige aujourd’hui le Théâtre de Strasbourg (et son école). Depuis 2009, elle travaille à inviter sur le plateau des corps, des visages, des histoires habituellement absent·es afin d’imaginer de grands récits, mais surtout des récits d’aujourd’hui qui déconstruisent les mythes et références imposées. Avec sa compagnie, les Hommes approximatifs, elle déploie une création collective dans laquelle toutes les personnes conceptrices et interprètes sont impliquées et agissantes dès le début du processus ; ce qui aboutit ici à un spectacle d’une très grande force et maîtrise.

Malaise, explosion de colère, déni se bousculent dans ce mariage d’Edouard et Lihn sans convives © Jean-Louis Fernandez

Avec Saïgon, elle tisse une fresque sensible, apparemment logée dans la petite histoire, mais qui explose de mille échos de la grande histoire, un récit entre Saïgon et Paris à deux époques charnières de la fin de ce qu’on appelait l’Indochine puis le Vietnam. De 1956 (départ des français de Saïgon) à 1996 (date à laquelle les exilés vietnamiens sont autorisés à retourner au pays), des séquences se multiplient sur les deux continents et avec de multiples protagonistes, mais dans un décor unique : un restaurant vietnamien, à la fois lieu pivot et antichambre des récits qui se fragmentent, explosent et se heurtent. Un lieu fixe pour un récit mouvant et émouvant dans lequel il faut accepter de se laisser porter et se perdre pour que la portée du spectacle trouve son acmé.

Aller au bout d’un trajet des larmes

Un restaurant vietnamien donc, qui se déploie tout en longueur, véritable coupe, nous présentant la cuisine et son comptoir (à jardin), la salle à manger, au centre, ponctuée de dizaines de chaises et tables en aluminium, puis (à cour) une petite scène bordée de guirlandes avec un micro pour venir chanter. Près de la scène, en biais, une baie vitrée ouvre sur l’extérieur. Une porte centrale mène vers les toilettes. La facture est réaliste, on retrouve les carrelages, les images encadrées, les fleurs, le kitch et le côté fonctionnel habituels.

© Jean-Louis Fernandez

Un repas d’anniversaire se termine, Antoine est blessé par le refus d’un cadeau par sa mère, qui parle en vietnamien avec d’autres convives. Il est vite énervé par le fait de ne pas comprendre les échanges. La conversation tourne en boucle, s’échauffe, malgré les tentatives de retour au calme de la patronne du restaurant et son assistante qui visiblement connaissent bien les convives. Puis la mère se fige, parle en vietnamien, ne reconnaît plus son fils et s’évanouit. On comprendra plus tard qu’elle a fait un ictus amnésique : irruption d’une langue, oubli, choc.

Antoine porte sa mère Lihn alors qu’elle vient de s’évanouir lors de son ictus amnésique. © Jean-Louis Fernandez

Quelque chose surgit qui ne pouvait plus être contenu, voici en résumé l’enjeu de plusieurs des intrigues du spectacle. En effet, à ce premier fil autour d’Antoine, franco-vietnamien, vont s’en ajouter d’autres qui mettent en lien des personnes des deux cultures et que l’on va retrouver en 1956 et en 1996, pour la plupart. Saïgon est en pleine débâcle en 1956 alors que les français se préparent à partir, un soldat Édouard promet une vie incroyable à Lihn en France, alors que Hao chante dans un restaurant pour des français, ce qui inquiète sa fiancée Mai. Tout le monde se retrouve dans le restaurant géré par Marie-Antonnette, à Saïgon d’abord puis à Paris ensuite. Ce sont de subtils changements d’éclairage ou de costumes qui indiquent les passages, aidés en cela par des projections de didascalies indiquant lieux et dates, ou encore une voix off omnisciente qui guide le public.

il y a volontairement des jeux de confusion, de porosité entre ces périodes, puisque ce sont les mêmes protagonistes en partie qu’on va retrouver, ou leur filiation, avec des jeux de révélation (Hao que l’on a vu tout jeune en 1956 à Saïgon puis à Paris, se révèle être le vieux monsieur ami de la mère d’Antoine dans le restaurant parisien de 1996. Et l’on comprendra également que la mère d’Antoine en 1996 et la jeune Lihn de 1956 qui rêve de sa future en France sont bien le même personnage mais incarné par deux interprètes différentes.

Marie-Antoinette se remet en cuisine alors qu’elle vient d’apprendre la mort de son fils disparu en 1939. © Jean-Louis Fernandez

Ces compréhensions sont le sel du spectacle, mais sa grande force est la porosité même qu’il créé entre les lieux, les époques et les protagonistes. Les transitions sont très fortes avec souvent un personnage qui reste en scène alors que les autres sortent ou entrent, alors qu’on déplace qu’on modifie quelque peu le dispositif scénique, alors que les périodes se télescopent. Le vieux Hao va se retrouver à chanter à Saïgon en 1996 devant une jeune fille qui ressemblent étrangement à Mai, dont il n’a plus de nouvelle depuis 40 ans. Antoine à paris retrouve symboliquement son père de 1956 (déjà violent et menteur) alors qu’il est mort depuis plus de 20 ans.

Le restaurant devient alors le lieu d’un entre-deux, un lieu de rencontre impossible, mais surtout un lieu où les protagonistes vont pouvoir déposer leur blessure, et, pour certains, parler ou évoquer leur tristesse (à travers des chansons que l’on va entonner parfois seul·e au micro), parce qu’ils ne l’ont pas pu pour diverses raisons. Que ce soit dû au barrage de la langue ou aux différences culturelles dans les couples mixtes, ou bien parce que ces gens se sont retrouvés propulsés dans un autre pays, une autre culture.

© Jean-Louis Fernandez

C’est le cas de Lihn, qui va progressivement comprendre les jeux de mensonge et de spirale de déni de son mari Edouard ; leur mariage sans famille (alors qu’Edouard lui avait décrit depuis des mois tous les proches qu’il inventait ou arrangeait à sa convenance) est un moment incroyable de vertige. Seule une amie est là, mais qui va justement confronter Edouard.

Marie-Antoinette n’a jamais voulu exprimer sa peine, elle a même arrêté la jeune fille qui lui traduisait les informations sur la mort de son fils, avant de se remettre à travailler en cuisine. Véritable mère courage, petit bout de bonne femme rondouillet et jovial, à la démarche claudicante, qui est en fait le véritable lien de toutes ces intrigues de Saïgon à Paris. Un personnage périphérique mais essentiel. Sa gouaille et son naturel sont confondants et donnent raison à Nguyen, qui pariait pour ce spectacle sur une distribution hétérogène, dans les cultures et la maîtrise des langues comme dans le fait d’être professionnel ou non du théâtre.

Certains interprètes n’avaient jamais joué. C’est pour Nguyen l’un des moyens de créer véritablement du dialogue et cela contribue à la particularité, voire au relief-même du spectacle, qui se construit à même ces interprètes, dans leurs mots, comme dans leurs silences avec quelques chansons et de très belles modulations lumineuses qui enveloppent ces peines fantômes d’une douceur bienvenue.

Saïgon

Texte : Caroline Guiela Nguyen avec l’ensemble de l’équipe artistique. Mise en scène : Caroline Guiela Nguyen. Dramaturgie et surtitrage : Jérémie Scheidler et Manon Worms. Collaboration artistique : Claire Calvi, Paola Secret. Scénographie : Alice Duchange. Éclairage : Jérémie Papin assisté de Sébastien Lemarchand. Costumes : Benjamin Moreau. Musique : Teddy Gauliat-Pitois et Antoine Richard. Création sonore : Antoine Richard assisté d’Orane Duclos. Avec Caroline Arrouas, Dan Artus, Adeline Guillot, Thi Trúc Ly Huynh, Hoàng Son Lê, Anne-Marie Ly-Cuong, Phú Hau Nguyen, Maurin Ollès, Yen Linh Tham, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghia. Une production du théâtre National de Strasbourg (France). Une coproduction Les Hommes Approximatifs, Odéon, théâtre de l’Europe, La Comédie de Valence – CDN Drôme-Ardèche ; MC2: Grenoble ; Festival d’Avignon ; CDN de Normandie-Rouen ; CDN de Tours – Théâtre Olympia ; Comédie de Reims –CDN ; Théâtre National de Bretagne – Centre Européen Théâtral et Chorégraphique ; Théâtre du Beauvaisis – Scène Nationale de l’Oise ; Théâtre de La Croix-Rousse, Lyon ; Domaine d’O ; Teatro Nacional D.Maria II, présentée au Diamant (Québec) du 11 au 13 juin 2026 dans le cadre du festival Carrefour.

Ludovic Fouquet

À propos de

Metteur en scène, comédien et théoricien du théâtre, il collabore à JEU depuis 1997. Il dirige des ateliers de vidéoscénique dans des universités et des écoles d’art ou de cirque, en France comme au Québec.