Critiques

FTA | Scintillantes exhibitions dans Bottommost et História do olho

Bottommost © Fran Chudnoff / História do olho © Joshua Wolf
Un corps libéré, traçant lui-même ses règles et ses contours, d’un bout à l’autre de l’Amérique, c’est ce qui nous est révélé à travers tant de pièces de cette édition charnelle, physique et transcendante du vingtenaire du Festival TransAmérique (FTA). L’intimité se dévoile, s’expose, s’impose. Et quand il est question du désir, de la recherche de rencontre, deux pièces retiennent l’attention : la discrète Bottommost, du créateur montréalais Emile Pineault, et la tintinnabulante História do olho – un conte de fée porno noir, de la chorégraphe brésilienne Janaina Leite.

Mentionnons également la magnifique pièce d’Éric Noël, mise en scène par Philippe Cyr, reprise au Prospero. Ces regards amoureux de garçons altérés participe d’une esthétique similaire : les côtés invisibilisés de la sexualité, une imagerie dérivée des pratiques fétichistes, une parole franche, une connaissance de soi et de ses failles. Même si ce solo use d’un dispositif similaire dans le dénuement de soi, il se centre sur la confession et le manque dans un schéma plus classique. Nous en avons déjà beaucoup discuté ici, attardons-nous donc aux nouveaux.

Obscène triomphant

Autant Pineault que Leite nous proposent une appréhension de l’obscène, parfois de l’abject, comme approche de l’être sexuel en représentation. Les deux artistes campent leur esthétique dans les pratiques BDSM, les kinks, et un voyeurisme porté à sa limite. Dans les deux cas, rien ou presque ne reste suggéré, tout est clair, livré au regard, limpide et, oui, pornographique.

Bottommost (signifiant « le plus bas », en français) est le successeur de Rock Bottom, présenté en 2023. Il s’agit là du dernier fragment en date d’une démarche à la fois cohérente, complexe et sombrement lumineuse, dans laquelle Emile Pineault travaille le jeu sexuel, l’agentivité née de la circlusion et la connexion – à soi, à l’autre. Le performeur se retrouve cette fois-ci en duo avec Baco Lepage-Acosta qui, comme lui, trouve ses origines créatrices dans le cirque. L’œuvre est physique, et pourtant tournée vers l’intérieur, vers le rapprochement.

Emile Pineault enfouit son visage dans les pieds de Baco Lepage-Acosta — renifler, comme acte d’amour. Bottommost © Fran Chudnoff

História do olho, quant à elle, s’inscrit dans une recherche à la fois artistique et intellectuelle, qui a donné lieu à des présentations comme celle-ci, mais aussi à des conférences-performances, des essais et différents événements multidisciplinaires. À travers un foisonnement carnavalesque, une esthétique éclatée, baroque et trash, la créatrice adapte brillamment le roman sadien de Georges Bataille : Histoire de l’œil. Une question, énoncée dès le départ, intime s’il en est, sous-tend tout le spectacle : quelle est ta relation à la pornographie ?

La scénographie sans quatrième mur mène à une conversation ininterrompue entre les artistes, le public et l’œuvre de Bataille. Chacun·e choisit le moment du roman qui l’a marqué·e le plus, souvent à cause de parallèles avec sa propre vie, et les autres se répartissent les rôles à jouer. Au contraire de Bottommost, les paroles, les cris, les râles, fusent de toutes parts. Sur le grand plateau de l’Usine C, on assiste à une véritable explosion de joie, de fureur érotique, de jeux qui rappellent les Érotisseries de Carmagnole.

Dans Historia do olho, les interprètes composent une suite de tableaux où l’érotisme, la vulnérabilité et le rituel se confondent, brouillant constamment les frontières entre exposition de soi et représentation.
© Joshua Wolf

C’est dans un petit espace ressemblant à une ruelle de grande ville, tapissée de cartons, de vieux journaux et d’objets (sexuels) épars, qu’évoluent les deux interprètes de Bottommost. Iels s’abordent, se reniflent, se pourchassent, se rejettent, se grimpent dessus à la manière de chiens errants. Les mots sont peu nombreux et généralement chantés dans des micros disposés dans des anfractuosités surprenantes du corps (bouche, anus).

Extimités / Pénétrations

Restreint à un public de 18 ans et plus, História… est extrêmement graphique. Les fluides corporels coulent librement, le rapport entre le sexe, le plaisir et la violence est très présent, on pénètre avec des godemichets et des poings, une performeuse se fait suspendre par la peau du dos… et le public est appelé à participer très directement; en se rendant sur scène, en répondant à une question, en fistant une performeuse, en buvant un verre de cachaça durant l’entracte…

Des professionnel·les sont présent·es en dehors de la salle pour toute personne ayant besoin d’assistance. Tous ces gestes, toutes ces paroles, remuent, non seulement le corps, mais aussi la psyché, confrontée à des plaisirs qui peuvent rendre perplexe, voire créer des malaises.

Cette adaptation libre du roman de Georges Bataille transforme la scène en laboratoire de désir, où lecture, performance musicale et provocation se répondent dans un même geste d’émancipation collective. © Cacá Bernardes

Dans les deux cas, la notion de danger (pour soi, pour les autres), inhérente à l’exhibitionnisme, est bel et bien présente, à des degrés différents. Là où Leite travaille dans l’hyperbole, Pineault, lui, choisit plutôt la litote, la discrétion. Par rapport à História…, il n’inclut comme interaction avec le public qu’un seul élément, très bien pensé : quand le mot « Open » (« Ouvre », en français) apparaît sur le mur de boîtes de carton, chaque membre de l’assistance est appelé à renifler les émanations d’une petite bouteille reçue au début du spectacle et qui ressemble à s’y méprendre à un flacon de poppers. Une façon de communier avec le duo, un acte d’amour, de partage, de vibe, de compréhension au-delà du verbe.

Dans Bottommost, Emile Pineault explore les dynamiques de pouvoir, de soutien et de dépendance qui traversent les relations queer, dans une scénographie de cartons et de gravier évoquant à la fois l’abri précaire et le terrain de jeu. © Fran Chudnoff

Le silence des personnages, les bruits électroniques et délicats de la trame sonore et le rythme lent du déroulement, tout évoque une intimité en quelque sorte volée, qui ne nous concerne qu’après-coup, qui ne dépend pas du public ou du regard. Le danger apparaît dans la relation qui se construit entre les deux artistes. On le retrouve plutôt dans les actes eux-mêmes chez Leite (et chez Bataille) où ça rue dans les brancards (et dans les armoires) et où la musique live de guitares électriques, de trompette et de mélodica ajoute une ambiance démente à l’ensemble.

Souveraineté

Les deux œuvres se définissent à travers une sexualité affirmée, que rien ne vient remettre en doute, que personne n’est appelé à juger. Qu’elle participe ou qu’elle observe, l’assistance et considérée comme complice et non comme un jury à convaincre. Chacun des membres de la bande de Leite, une bonne douzaine dont la plupart proviennent du milieu du travail du sexe, se décrit avec une solidité, une assurance rafraîchissante et souveraine.

Dans un cas comme dans l’autre, les artistes semblent représenter un stade élevé de conciliation avec leur propre être. Qu’on les regarde par la porte grande ouverte ou par le trou de la serrure, iels tendent vers un monde décomplex(ifi)é, loin des bien-pensances persécutrices et vieillissantes, où la moralité est remplacée par l’empathie, l’exploration sensorielle et la connaissance de soi. Tout un voyage.

Bottommost

Chorégraphie et performance : Emile Pineault. Cocréation et performance : Baco Lepage-Acosta. Composition et conception sonore : Simon Grenier-Poirier. Lumières et direction technique : Darah Miah. Regard dramaturgique : Gui B.B. Regard au mouvement : Justin de Luna. Conception olfactive : Raed Moussa. Costumes et accessoires : Fanny Jae et Emile Pineault. Scénographie : Emile Pineault avec le soutien de Marie-Audrey Fox et Morris Fox. Contribution aux paroles : Gabriel Cholette. Traduction : David Dalgleish. Coach vocal : Jacobi Vanderham. Design graphique : Richard Kahwagi pour Si Six Scies SUDIOS. Une production d’Emile Pineault en coproduction avec le Festival TransAmériques, présentée à la salle polyvalente du pavillon Sherbooke de l’UQAM du 2 au 6 juin 2026.

História do olho – un conte de fées porno noir

Conception, dramaturgie et mise en scène : Janaina Leite. Cocréation et interprétation : Carô Calsone, Cusko, Armr’Ore Erormray, Ian Figlioulo, Janaina Leite, Ultra, André Medeiros Martins, Lucas Scudellari, Isabel Soares, Vini The Kid, Tadzio Veiga et Georgia Vitrilis. Dramaturgie et assistance à la mise en scène : Lara Duarte et André Medeiros Martins. Chansons originales et musique live : Ultra Martini, André Medeiros Martins et Vini The Kid. Lumières : Wagner Antônio. Costumes : Melina Schleder. Production musicale : Mateus Capelo et Renato Navarro. Bande originale : Renato Navarro et Vini The Kid. Design sonore et direction technique : Lara Duarte. Décor : Edson Luna et Wanderley Wagner da Silva. Mannequins : Tadzio Veiga. Suspension corporelle : Georgia Vitrilis, Pamkhada, Pombo Morcego, Unificarte.Brasil et artistes invité·es. Entraînement et direction technique : Lara Duarte. Design sonore et régie son : Renato Navarro. Régie lumières : Felipe Tchaça. Régie générale et assistance de production : Leticia Karen. Direction de production initiale : Carla Estefan – Metropolitana Gestão Cultural. Direction de production et diffusion : Ariane Cuminale – VUELA. Une production de Núcleo do Olho et VUELA en coproduction avec MITsp – Mostra international de Teatro São Paulo, présentée à L’Usine C du 6 au 10 juin 2026.