Critiques

Influence, Double vie et Trahisons à trois au Fringe

Influence © Caroline Hayeur / Double vie © Antoine Agthe / Trahisons à trois © Guy Hamelin
Notre collaborateur Dominique Denis a vécu le Fringe de Montréal en trois temps : une soirée de grâce au Théâtre La Chapelle, une occasion manquée au Conservatoire et une adaptation de Pinter qui peine à trouver son équilibre au CTD’A.
 

INFLUENCE : Grâce unique

Influence, de Sofia El Iraki, Sacha Ashwini et Noha Abdelmoaty © Caroline Hayeur

Dès l’arrivée des trois femmes, vêtues de blanc, dans l’enceinte du Théâtre La Chapelle, on sent qu’un rituel hors norme se prépare. Tout en délicatesse, le trio dépose au sol une longue natte de tissu formant un cercle, délimitant ainsi l’aire de danse. De petits instruments de percussion tels que des chilankas et des cymbales métalliques ainsi que quelques drapés sont parsemés avec précision, ici et là. Puis au son d’une mélodie incantatoire, Sasha Ashwini, d’origine indienne, entame avec finesse un langage gestuel qui semble, à l’instar d’une prière, interpeller les esprits du bon et de la beauté.

Les tableaux qui suivent en sont littéralement imprégnés. Les danseuses nous offrent avec agilité, précision et fluidité , une succession de chorégraphies qui embrasent l’espace d’une rare splendeur. Déployant les drapés noués à leur taille, elles s’éloignent et se regroupent en un ballet qui force l’admiration. Une communion s’installe. Les différentes cultures musicales s’accordent à merveille. Que ce soit le jeu de pieds rythmique du kathak interprété avec aplomb par la marocaine Sofia El Iraki ou le baladi sensuel, sans étalage, de Noha Abdelmoaty, née en Égypte, ou encore cette envolée incandescente de jupes virevoltantes, évoquant les derviches tourneurs ; tout est volupté.

Les frontières tombent ; le Moyen Orient, l’Asie du Sud, le Maghreb et l’Afrique noire s’harmonisent le temps d’une rencontre artistique où des femmes investies d’une grâce unique nous proposent une vision du monde sans barrière, aux antipodes du folklore et des préjugés. Longue vie au projet de Mayuraa.

INFLUENCE

Chorégraphies : Sofia El Iraki, Sasha Ashwini et Noha Abdelmoaty. Musique : Ahmed Soroko. Conseillère artistique : Chanel Cheiban. Une production de Mayuraa présentée à La Chapelle jusqu’au 20 juin 2026.


Double vie : Belle occasion ratée

Sophie Camard, Sandrine Rastello, Philippe Coquin forment la distribution de Double vie © Antoine Agthe

Oui certes, l’intention est bonne. Se mettre en scène en tant que troupe amateure pour nous faire part, autant des difficultés que des joies à pratiquer l’art dramatique en dilettante, est un projet fort louable. La pièce, divisée en trois chapitres aborde les auditions, les cours, incluant les nombreux exercices : les techniques de réchauffement , le jeu du miroir, le mouvement s’inspirant des animaux etc. La complexité de monter sa propre pièce est également mentionnée ainsi que la perception de l’amateurisme versus le professionnalisme.

Une scénographie minimaliste : un petit écran permettant des ombres chinoises, une grande malle dont on extirpe moult accessoires et éléments de costumes ainsi que deux cubes, sert de terrain de jeu aux trois interprètes. Le plaisir d’être sur les planches est manifeste, surtout chez Sandrine Castello et Sophie Camard. Leur fougue est indéniablement l’élément le plus intéressant de cette production.

Toutefois, l’aspect documentaire est à peine effleuré. Dommage, car il y avait là, une superbe opportunité. À part quelques témoignages audio pré-enregistrés qui font écho au bonheur et aux rencontres enrichissantes qu’on peut faire dans le milieu, on en apprend très peu sur le théâtre amateur au Québec. Le nombre de troupes, les associations qui les regroupent ne sont pas mentionnés. Il eut été aussi pertinent d’en savoir beaucoup plus sur < l’autre vie > des trois protagonistes, leur aptitude à concilier les deux univers et ce, tout en gardant un ton humoristique.

Double vie

Texte : Sandrine Rastello. Mise en scène : Sandrine Rastello et Sophie Camard. Lumière et assistance à la production : Antoine Agthe. Interprétation : Sophie Camard, Philippe Coquin et Sandrine Rastello. Une production de la Troupe Esprit du Tilleul présentée au Studio Multimédia du Conservatoire jusqu’au 21 juin 2026.


Trahisons à trois : Création infidèle

Dorothéa Ventura, Charles Mayer et Thomas Courcoul dans Trahisons à trois © Guy Hamelin

Ici, c’est l’œuvre d’Harold Pinter, écrite en 1978 qui est à l’origine du spectacle du Théâtre de Nord Amérique. Les créateurs de cette production s’inspirent donc de la pièce Trahisons, une intrigue amoureuse à trois, tout en y apportant plusieurs modifications. Certaines légères, comme de transposer l’action dans un univers cinématographique plutôt que littéraire.

Ainsi, Charles, réalisateur et enseignant, partage sa vie avec Emma, directrice de casting. Le couple a deux jeunes enfants. Thomas, quant à lui, est scénariste. Ancien étudiant de Charles, il est devenu son meilleur ami. Également père de deux enfants, il est marié à Claire, personnage simplement évoqué. L’intrigue est basée sur l’amour adultère entre Thomas et Emma.

Mais là s’arrête le parallèle avec la pièce originale. Alors que Pinter prenait le parti de commencer par la fin, le récit de la liaison amoureuse, à la manière d’une enquête policière, l’équipe du Théâtre de Nord Amérique mélange à profusion les ficelles de l’aventure extraconjugale.

Résultat : chaque représentation est différente, seul le canevas de base; le triangle amoureux, est respecté. Le texte lui, est à géométrie variable. Cette proposition est intéressante mais encore faut-il maîtriser avec acuité l’art de l’improvisation. Lors de la représentation à laquelle nous avons assisté, nombreuses furent les réactions et les répliques hésitantes. De plus, le texte souvent murmuré et les trop fréquents et interminables fondus au noir, permettant les changements de lieux et de temps, faisaient peut-être référence à l’univers cinématographique mais ajoutaient surtout à la maladresse de l’entreprise.

Il aurait été beaucoup plus pertinent et intéressant de nous livrer la pièce de Pinter dans son intégralité.

Trahisons à trois

Texte : Inspiré de Harold Pinter. Mise en scène et interprétation : création collective. Assistance et régie : Stéfan Cédilot. Une production du Théâtre de Nord Amérique présentée à la Salle Jean-Claude-Germain du CTD’A jusqu’au 20 juin 20infli26.

Dominique Denis

À propos de

Anthropologue et comédien, Dominique Denis a enseigné le français, l'histoire et l'art dramatique à la formation générale des adultes. Il est critique pour la revue JEU et donne régulièrement des conférences sur l'histoire du théâtre québécois.