Le Centre des auteurs dramatiques (CEAD) a annoncé le décès d’Anne Legault, survenu le 16 juin dernier. Comédienne, autrice dramatique et écrivaine, elle a signé une demi-douzaine de textes pour la scène, portés par une même obsession : la mémoire, l’histoire et l’écriture comme lieux de fouille. Son théâtre convoquait des figures tutélaires telles que l’écrivain automatiste Claude Gauvreauy ou le dramaturge américain Eugene O’Neill, et des pans entiers du passé québécois, dont les événements d’octobre 1970. Ses pièces ont été portées à la scène par des metteurs en scène de premier plan : Lorraine Pintal, René Richard Cyr, André Brassard.
C’est avec La Visite des sauvages, créée par la compagnie Jean-Duceppe en 1986 et publiée chez VLB, qu’elle accède à une reconnaissance nationale : la pièce lui vaut cette année-là le prix littéraire du Gouverneur général pour le théâtre. Autrice touchant aussi au roman et à la nouvelle, Anne Legault a également enseigné pendant de longues années le français et la littérature au Cégep de Rosemont.
Retour sur deux jalons critiques dans les pages de JEU
Les archives de JEU permettent de mesurer, a posteriori, l’impact d’une œuvre qui n’a cessé de travailler la matière du passé et de la filiation.
Dans le numéro 42 (1987), Stéphane Lépine consacrait à La Visite des sauvages une critique substantielle, y lisant un texte emblématique d’un théâtre québécois alors tourné vers l’intériorité plutôt que vers les grands récits collectifs. Il y voyait la pièce d’Anne Legault comme un exemple marquant de cette veine, où le personnage de Viviane, entre la vie et la mort après un accident, remonte le fil de sa propre conception pour élucider les zones d’ombre de l’histoire familiale qui l’a précédée. Lépine soulignait que cette plongée intime rejoignait, par intermittence, la grande Histoire, celle du Québec à l’aube de la Révolution tranquille, sans jamais verser dans la parabole. Il saluait tout particulièrement l’interprétation de Gilbert Turp, ainsi que la mise en scène très sobre de Lorraine Pintal, qu’il décrivait comme une lecture attentive au texte plutôt qu’une proposition scénique audacieuse.

Un an plus tard, dans le numéro 48 (1988), Gilles Lapointe rendait compte de Signer, coécrite avec les mots de Claude Gauvreau et mise en scène par Claude Poissant avec les finissants du Conservatoire. La critique y relevait la manière dont Anne Legault s’écartait de la reconstitution chronologique pour privilégier la rumeur, la confidence et le travail de mémoire, recomposant la soirée fictive où les automatistes se réunissent chez les Gauvreau pour signer Refus global. Lapointe notait quelques libertés avec la chronologie historique, sans conséquence selon lui sur la portée de l’œuvre, et saluait la manière dont la pièce interrogeait, quarante ans après la parution du manifeste, le prix psychique de toute libération.

Ces deux textes, séparés d’à peine deux ans, dessinent déjà les lignes de force d’une écriture qui allait continuer de creuser le sillon de la mémoire et de l’héritage — automatiste dans un cas, familial et national dans l’autre — jusque dans ses œuvres ultérieures.




