Que naît d’une discussion, lorsque chacun arrive avec son identité déjà ficelée, ses certitudes, son vocabulaire, et bien sûr les algorithmes qui ont façonné sa vision du monde? C’est la question que soulève Être ou ne pas être un douchebag, une pièce qui enferme deux êtres aux antipodes idéologiques dans un ascenseur en panne. Un dispositif théâtral d’une grande simplicité qui devient rapidement le laboratoire d’une époque où les individus se croisent davantage à travers leurs étiquettes que dans une véritable rencontre.
Ils se connaissent pourtant. D’il y a longtemps. Ils ont même partagé une intimité, aujourd’hui presque oubliée. Lui, Malik (Vincent Paquette), est devenu un jeune gars très Queb, un modèle de base, propriétaire d’un condo, chaussures en cuir verni, réparateur d’ascenseurs — clin d’œil ironique, puisqu’il se retrouve sans ses outils au moment où ils seraient le plus utiles. L’autrice du spectacle, Mary-Lee Picknell, tient le rôle de Karine, une femme qui vit dans un tout autre univers : cultivée, passionnée de livres et d’idées, vêtue selon les codes d’une cohorte urbaine qui revendique ses appartenances autant qu’elle les affiche. Entre eux, les mots surgissent comme autant de drapeaux identitaires : « douchebag », « lesbienne late bloomer », c’est « cringe », ghoster… Avec comme sources les écrits de bell hooks d’une part et les préceptes de la manosphère de l’autre. Le langage devient lui-même un territoire idéologique semé de pièges.

Le théâtre, le cinéma affectionnent depuis longtemps les pièces construites autour d’une conversation, de My Dinner with Andre aux grandes joutes verbales du cinéma de Richard Linklater, en passant par de nombreux huis clos où les personnages se découvrent autant qu’ils s’affrontent. Ici, ce vieux procédé prend une résonance contemporaine aux contours anxiogènes. On voit mal comment une réconciliation, à défaut d’un consensus, pourrait naître d’un tel dialogue de sourds. Les années de pandémie passées à vivre derrière nos écrans ont laissé des traces. Dans des bulles informationnelles où chacun voit surtout les opinions qui ressemblent aux siennes, la rencontre avec une personne réelle devient presque un exercice périlleux, voire caduque.
Prisonniers imaginaires
La petite Licorne ouvre donc sa saison avec un spectacle dense et ramassé d’un peu plus de 60 minutes, qui se déploie dans une cage de verre, à la fois concrète et symbolique. La mise en scène, sensible et profondément bienveillante, de Guillermina Kerwin, artiste de la génération X, saisit avec finesse les intentions de l’autrice Mary-Lee Picknell, issue de la génération Z. Au-delà d’une lecture qui pourrait se limiter à la rigidité de la pensée unidirectionnelle, pour reprendre l’expression de certains psychologues, la mise en scène ouvre des brèches. Elle laisse le texte respirer, révélant peu à peu une vérité plus brute, plus complexe et profondément incarnée.
La pièce réussit à éviter le piège du manifeste, même quand elle tente de moraliser un brin. Aucun personnage n’incarne de dogme absolu. Au contraire, chacun révèle progressivement ses propres angles morts. Karine, pourtant sensible aux rapports de domination, glisse elle-même vers l’objectification des hommes, qu’elle balaie d’un désarmant « personne ne s’en plaint ». Son interlocuteur, incapable de suivre certains concepts théoriques, devient parfois malgré lui le symbole d’une masculinité cataloguée avant même d’avoir pu s’expliquer. Lorsqu’elle demande, par exemple, si Riopelle était un douchebag, le débat tourne moins autour de l’histoire de l’art que de la nécessité de réviser les sacro-saints canons et d’en finir avec les piédestaux du patriarcat.

Derrière les concepts et les mots à la mode affleure un véritable désarroi, de la catégorie des volcans de pensée qui font évoluer le monde. Les deux protagonistes cherchent maladroitement à être compris, sans toujours manier avec assurance les outils pour y parvenir. L’un comme l’autre sont prisonniers de catégories qui rassurent autant qu’elles enferment.
La grande réussite de Être ou ne pas être un douchebag est peut-être de nous obliger à retourner la question contre nous-mêmes. Car au fond, ne sommes-nous pas tous le « douchebag » de quelqu’un? Celui que l’autre réduit à une caricature ou au stéréotype culturel, avant même d’avoir entendu son histoire?
Sans jamais sombrer dans le prêche, la pièce rappelle que l’authenticité commence peut-être là où les identités toutes faites cessent de parler à notre place. À une époque saturée de discours et de définitions de soi, la vulnérabilité maladroite est encore la meilleure voie pour ouvrir la réflexion sur quelque chose de plus fragile : l’écoute.
Être ou ne pas être un douchebag
Texte de Mary-Lee Picknell. Mise en scène : Guillermina Kerwin. Une production de Les Hébertistes en codiffusion avec La Manufacture. À la petite Licorne jusqu’au 1er octobre.




