Face à l’adversité, les interprètes de Nos espoirs furieux oscillent entre colère, résilience et combativité. © Maxime Paré-Fortin.
Critiques

Nos espoirs furieux : L’urgence dans toutes ses disparités

Comment représenter une société qui s’écroule, des environnements qui se font détruire, des civilisations perdues? Sujet largement au cœur des créations récentes, l’état de notre monde bénéficie ici d’un angle inusité pour traduire notre impuissance face au désastre annoncé et à nos contradictions. En mêlant le théâtre, le cirque, la danse et un brin de performance, Nos espoirs furieux de la compagnie La Fratrie, arbore des images douces-amères et surtout, tristement éloquentes.

La subtilité? Très peu pour Alex Trahan qui signe le texte et la mise en scène. Loin d’être un défaut, l’auteur s’en dispense pour nous forcer à sortir la tête du sable. Un chat est un chat, et une catastrophe, c’est une catastrophe. Le compte à rebours de l’humanité est lancé depuis longtemps, mais les gens y répondent à différents degrés. L’extraordinaire flexibilité de notre palette de ressentis devant l’anéantissement du réel est d’ailleurs le propos principal de cette création. Entre fascination, résilience, peur, colère, mais aussi fatigue, lassitude et aveuglement, Trahan se plait à mettre le doigt sur toutes nos réactions, des plus inspirantes aux plus discutables.

Vue d’ensemble du plateau immaculé de Nos Espoirs furieux, progressivement souillé et détérioré au fil du spectacle par la compagnie La Fratrie. © Maxime Paré-Fortin.

Au fil de différents tableaux qui évoquent la fin du monde, les actualités très récentes, ou encore des échanges quotidiens en apparence anodins, les interprètes se noient dans leur marasme. Là, un guerrier ridicule qui en appelle à la magie elfique pour s’en sortir ; ici, la femme enceinte qui croit que c’est une bonne nouvelle ; puis un moment de joie suspendu entre des enfants qui ne perçoivent pas leur futur hypothéqué. Le traitement « rentre-dedans » est exploité à plusieurs niveaux. Dans le texte bien sûr, qui martèle les phrases chocs (« Prendre le temps? Mais on n’en a plus, du temps! »), les dialogues de sourds qui sombrent dans l’absurde et les prises de position tranchées des personnages. À ce titre, les rôles endossés par Manon Lussier sont ceux qui sont les plus percutants. Qu’elle incarne la mort ou la boomeuse qui veut juste profiter tant qu’elle est vivante, le ton est acerbe et criant de vérité. Comprendre : êtes-vous vraiment surpris.es de ce qui arrive?

La scénographie et les costumes sont en adéquation avec ce ton offensif. L’espace de jeu, immaculé, perd peu à peu de sa pureté au rythme des détériorations subies. Entre giclées de peinture, arrachage de matière et réception de corps projetés, il devient littéralement un septième personnage. Impossible également de ne pas parler des trouvailles visuelles ponctuant l’œuvre. L’imagerie plus technique s’observe à plusieurs moments. Par exemple avec cette réverbération en faisceaux sur la robe de la déesse des ténèbres ; puis, en mode plus illustratif sur toutes les interventions du duo circassien constitué de Yuma Arias et Daniel Stefek. Et il y a aussi l’Image avec un grand i que la pièce déploie à plusieurs occasions ; la plus parlante étant certainement celle de l’infinité de saltos arrière opérée par Daniel Stefek. Ses brutaux atterrissages à plat – en réalité très maîtrisés – traduisent à eux seules l’essence du spectacle : tout ce qu’on tente maintenant, n’est-ce pas trop tard?

: L’un des temps forts du spectacle : la voltige à la fois impressionnante et douloureuse de Daniel Stefek. © Maxime Paré-Fortin.

La générosité à la rescousse des disparités

Le caractère pluridisciplinaire de Nos Espoirs furieux nourrit parfaitement le propos. Bien que cela provoque un rendu qui peut paraître décousu au premier abord, on sent une volonté de soumettre le public à une certaine logique. Après l’introduction éclatée, s’enchaine la multitude de réactions possibles en réponse à l’effondrement, puis la (re)construction de ces fameux espoirs par le biais d’une chorégraphie finale enlevante, portée par la très charismatique Stacey Désilier.

Néanmoins, quelques interventions sonnent un peu creuses, pour ne pas dire quétaines. Les parties chantée et musicale du dernier tiers souffrent du syndrome de la « guitare autour du feu » ; la sincérité se mue alors en artificialité.

Mais le défi le plus conséquent reste sans doute l’homogénéité des interprétations. Dès l’ouverture, on a l’impression que les artistes ne sont pas dans la même pièce. Oui, la variété d’émotions est valide, mais certains visages sont plus investis que d’autres. Dans une veine identique, les premières minutes laissent poindre une dissonance dans la technique de jeu. Les personnages sont clairs et bien construits, et l’on ne peut pas vraiment parler de faiblesse, car le niveau reste bon. Mais force est de constater qu’il monte d’un cran lors des interventions de Manon Lussier. La comédienne a le pouvoir de capter l’audience en un levé de sourcil et fait preuve d’une grande générosité envers ses collègues. Le dialogue entre la mère et la fille en est d’ailleurs une belle représentation.

Finalement, cette inégalité traduit l’urgence. La pièce évoque des faits très récents, voire brûlants. Et vouloir être très collé à l’actualité, vient avec le risque de ne pas atteindre tous les paliers de finition. Il n’en demeure pas moins que le caractère engagé, la puissance des images et le mélange des genres tendent vers une unité qui force l’écoute.

Nos espoirs furieux

Texte et mise en scène : Alex Trahan. Mouvements : Alexia Martel. Conseils dramaturgiques : Erika Mathieu. Interprètes : Yuma Arias, Chloé Barshee, Stacey Désilier, Manon Lussier, Patrick R. Lacharité, Daniel Stefek. Régie : Claude Gagnon. Conception sonore : Étienne Thibeault. Conception des costumes et accessoires : Marie-Audrey Jacques. Conception des éclairages : Joëlle LeBlanc. Scénographie et direction technique : Jenny Huot. Aide à la direction de production : Flavie Dubreuil, Natasha Drouin-Beauregard. Une production de la compagnie La Fratrie présentée à La Chapelle Scènes contemporaines jusqu’au 15 septembre 2026.

Charleyne Bachraty

Charleyne Bachraty

Comédienne, metteuse en scène, danseuse et chanteuse, Charleyne Bachraty est également journaliste et rédactrice pour différents médias, ce qui lui permet de conjuguer ses passions pour l’art et pour les mots.

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