James Phillips et Frédérique Rodier dans REPLICA ©Jeanne Tetrault
Critiques

REPLICA : entre brutalité et délicatesse

Après l’avoir présenté l’hiver dernier à l’Agora de la danse, la chorégraphe Andrea Peña revient jusqu’au 19 septembre avec REPLICA en ouverture de saison de l’Usine C et en fermeture du Festival Quartiers Danses. Elle s’est inspirée des mondes naturels et artificiels, croisant figures mythologiques et visages numériques. Un résultat à la fois brut et sensible.

Même en l’absence des interprètes, l’espace parle, évoque des univers distincts, mais étrangement complémentaires. Avant leur entrée en scène, on distingue déjà du vivant : un tronçon d’herbe qui s’étale sur une longue table ; de la terre en dessous. Rideau de plastique en fond de scène, grand escabeau, système d’éclairage blanc cassé et chaîne métal habillent le reste de l’espace. En complément de ce décor, les sonorités se colorent de la même ambiguïté. Entre sons stridents, numériques, et chants d’oiseaux électrifiés.

Les deux interprètes entrent ensuite en scène, face à face, vêtus de simples string et souliers noirs et genouillères. Après un éclat tant stroboscopique que sonore, ils se retrouvent et, doucement, façonnent de simples mouvements de bras. Des poses, des postures, des attitudes, s’enchaînent doucement, créant des images. Le tout reste calme, exploratoire presque.

Frédérique Rodier et James Phillips dans REPLICA ©Jeanne Tetreault

Les corps se rapprochent peu à peu, se collent ensuite. Le mouvement s’accélère. Entre le sol et la posture debout, les deux artistes, très complices et à l’écoute dans cette œuvre, se tirent, se poussent, utilisent le contrepoids et la force de l’autre pour se mouvoir, remplir l’espace. Différents portés s’intègrent à ces tensions et contre-tensions. Les interprètes incarnent aussi des états de corps proche de l’animal. Ils restent cependant très humains, et très connectés au public, notamment avec plusieurs regards frontaux, assumés, brulants. Les corps transpirent, sont bruts, sont vivants.

Leur force semble égale, tout est possible, pour l’un comme pour l’autre. Il n’y a ici ni femme ni homme ni autre. Seulement des corps qui sont capables, qui s’entraident des fois ou se lancent des défis d’autres fois. Tout au long de l’œuvre, on distingue clairement la volonté de la chorégraphe de s’éloigner de toute binarité et de toute sexualisation du corps. Il s’agit plutôt d’une toile ou dépeindre les transformations de celui-ci et la capacité à reproduire l’autre.

Jouer avec la nature

Plus tard dans la pièce, les deux danseurs, très talentueux, se rapprochent des éléments scéniques. Après s’être suspendus au crochet métallique, ils commencent ensuite à jouer avec la toile de fond, faite de plastique léger. Ils tapent dedans, créent de nouvelles sonorités, et se laissent tomber en arrière avec vigueur.

Corps enchevêtrés sous les tubes lumineux conçus par Hugo Dalphond pour REPLICA. © Jeanne Tétreault

La nature continuera ensuite à être explorée : les deux complices se versent une bonne quantité d’eau dessus. Puis là encore, temps d’exploration. Se jeter à travers, glisser, sauter, tourner. Beaucoup de mouvements sont possibles dans l’eau, sur l’eau, avec l’eau. L’amusement et des sourires nous sont transmis. Le duo poursuit, même avec moins d’équilibre, plus de fatigue, à se porter, se supporter, coller des peaux ensemble pour en dévoiler tout l’espace et les possibilités transformatrices.

Enfin, la terre amènera l’apothéose. Toujours entièrement mouillés de la tête aux pieds, les deux danseurs s’en étalent dessus, se frottent et nous livrent corporellement leur ressenti. Entre plaisir organique et jeux espiègles.

Avec REPLICA, Andrea Peña nous propose d’entrer dans un univers unique, où brutalité et délicatesse ne font qu’un, où les corps dialoguent dans la simple volonté de se reconnaître, de faire comme l’autre, d’être à la hauteur. Une proposition scénique sensorielle qui nous propose un ailleurs.

L’eau versée en direct fait partie de la scénographie signée par Andrea Peña et Jonathan Saucier. © Jeanne Tétreault

REPLICA

Conception et direction artistique : Andrea Peña & Artists. Chorégraphie Andrea Peña en collaboration avec Frédérique Rodier + Jean-Benoît Labrecque + Marco Curci + James Phillips. Interprètes Frédérique Rodier + James Phillips + Jonathan Saucier. Assistant à la chorégraphie : François Richard. Conseillère à la répétition : Emily Gualtieri. Composition musicale : Eƨƨe Ran. Conception lumières : Hugo Dalphond. Scénographie : Andrea Peña en collaboration avec Jonathan Saucier. Directeur technique : Mateo Barrera. Jusqu’au 19 septembre à l’Usine C

Léa Villalba

Léa Villalba

Journaliste indépendante depuis 2018, Léa Villalba s’intéresse aux arts vivants, à la danse et aux enjeux de société. Diplômée en journalisme, danse, science politique et sociologie, elle collabore à la section danse du Devoir depuis 2020 et a lancé en 2024 la série Face à la danse. Elle est membre du comité de rédaction de JEU.

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