Adapter pour la scène le texte touffu de l’œuvre d’Emmanuelle Pierrot n’est certainement pas une mince affaire. Marie-Claude St-Laurent relève ce défi avec brio. Les éléments fondamentaux du roman sont savamment mis en évidence sans prendre de périlleux raccourcis ni sans affaiblir la trame narrative du récit.
Marie-Ève Milot, de son côté, réussit remarquablement avec son équipe à créer un espace de jeu qui conjugue judicieusement les différents univers et lieux qu’occupent les protagonistes. La finesse de sa direction d’acteurs et d’actrices nous offre des dialogues et des interprétations fort crédibles.
La pièce débute alors que les jeunes adultes Tom et Sacha, relié·es par une rare amitié fraternelle, débarquent sur le Top of the world, à Dawson City, ville minière aurifère du Yukon, terminus de leur road trip. Mû par un nihilisme assumé, une soif de totale liberté et surtout d’une très grande naïveté, le couple punk fusionnel savoure son nouvel environnement alors qu’à l’arrière-scène, une grande surface miroitante évoque les flancs glacés des montagnes de l’Alaska.
Dormant sous la tente et s’activant à de multiples emplois estivaux, Sacha et Tom, l’hiver venu, peuvent profiter des bienfaits de l’assurance-emploi. Une cabane minimalement chauffée, de la drogue et de l’alcool à satiété ; une vie hors norme tant désirée. De plus, Luna, une malamute croisée, au pelage doux et épais, fait également partie de l’équipée. Ce chien-loup femelle aux allures sauvages, adoptée par Tom, devient rapidement la protégée de Sacha.

Et au cœur de la ville, il y a le Pit, le bar incontournable où toute la faune bigarrée de Dawson se réunit. On se bitche, on se cruise, on se frenche, on dénonce aussi, entre deux shooters, les problèmes environnementaux causés par les mines. La coke, l’acide, le mush sont au menu. Et une fois bien rassasiée, la horde grimpe sur le Midnight Dome pour admirer, dans un état plus que second, les aurores boréales.
La scénographie inventive d’Ariane Sauvé et les éclairages de Paul Chambers, parfois subtils, parfois hypnotiques, permettent de furtifs changements de lieux et d’atmosphère. Aussi, le fatras d’objets hétéroclites amoncelé, autant côté cour que jardin, permet de glaner rapidement les accessoires et les meubles utiles à la scène qui s’annonce. Le tout soutenu par la musique incandescente d’Antoine Berthiaume. On passe alors efficacement du Pit au sommet tant convoité. À souligner entre autres, la partie de hockey unijambiste en patins à roulettes sur l’acide, dans un improbable gymnase.

D’abusées à accusées
Tout baigne jusqu’au jour où Sacha s’amourache de Kosmas, un tombeur philosophe nonchalant. Tom ne le supporte pas. Et ses sentiments fraternels envers Sacha se troublent. Son amour inavoué pour elle se transforme en une animosité grandissante. Sous l’effet des drogues et de l’alcool, il la dénigre et répand plein de faussetés sur elle. Au point qu’elle devient la Sacha Drama de Dawson. Le procès social de Sacha sur les réseaux sociaux, amplifié par la paranoïa pandémique, la force à se tapir avec sa chienne Luna dans l’ancien appart de Kosmas où vit encore son ex coloc Buddy. Sacha est littéralement séquestrée dans sa chambre parce que Buddy devient de plus en plus entreprenant. Sa vie bascule lorsqu’on lui arrache Luna, soi-disant propriété de Tom.

Interprétée de façon très nuancée par Melissa Iguer, Sacha croit naïvement avoir atteint la tant convoitée liberté. Se livrant sans retenue à tous et à toutes, son désir éperdu d’amour, d’amitié et de fraternité va malheureusement se retourner contre elle. On va l’amadouer, la tenir en laisse, la museler et même l’abuser à l’instar de Luna, la fabuleuse chienne-marionnette, manipulée de main de maître par Catherine De Léan.
Victime d’un microcosme de notre société de consommation, Sacha devient la cible d’une bande de désespéré·es, perdu·es dans les paradis artificiels et obnubilé·es par le pouvoir dévastateur des réseaux sociaux.
Son seul refuge est Luna, qui l’accueille sans concession. Mais pour ces deux affamées de liberté, c’est la vie sauvage qui va ironiquement les séparer…
Une production dont on ne saurait se priver.

La version qui n’intéresse personne
D’après le roman d’Emmanuelle Pierrot. Adaptation : Marie-Claude St-Laurent. Mise en scène : Marie-Ève Milot. Assistance à la mise en scène : Josianne Dulong-Savignac. Scénographie : Ariane Sauvé. Lumière : Paul Chambers. Musique : Antoine Berthiaume. Costumes : Julie Lévesque. Accessoires : Charlotte Castel. Maquillages et coiffures : Maryse Gosselin. Marionnettes : Ève-Lyne Dallaire. Direction marionnettique : Simon Boudreault. Interprétation : Ines Sirine Azaiez, Karl Bobanovit, D’Aujourd’huiDaniel D’Amours, Lyraël Dauphin, Catherine De Léan, Melissa Iguer, Vincent Roy et Gabriel Samson. Une création du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, du Théâtre du Trident et du Théâtre de l’Affamée, en coproduction avec le Théâtre de l’Œil présentée à la Salle Michelle-Rossignol du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, du 15 septembre au 15 octobre 2026, puis du 4 au 28 novembre 2026 au Trident, à Québec.



