Denis Marleau (©Stéphanie Jasmin) et Stéphanie Jasmin (©Angelo Barsetti)
En 5 questions, Entrevues

Cumul 1 au Festival international de la littérature : 5 questions à Denis Marleau et Stéphanie Jasmin

Denis Marleau et Stéphanie Jasmin travaillent avec l’écrivaine Laura-Ève Lambert (Querelle de Roberval, Que notre joie demeure) depuis quelques années. Cette collaboration, née grâce à la grande Marie-Claire Blais, se concrétise au FIL par la mise en lecture du roman Cumul 1, un monologue inspiré par une sculpture au titre éponyme de Louise Bourgeois.

La littérature vous sied bien. Je me souviens de Maîtres anciens en 1995, adapté du roman de Thomas Bernhard. Et plus récemment: Laurent Gaudé, Marie-Claire Blais, etc. En tant qu’avide lecteur et lectrice, qu’est-ce qui vous a séduit dans l’écriture de Laura-Ève Lambert ?

C’est d’abord l’histoire d’une rencontre artistique qui s’élabore depuis presque dix ans. On dit souvent que lire un auteur nous fait rebondir vers un autre, sorte d’arborescence d’affinités littéraires électives qui finissent par tisser un imaginaire. Cette fois-ci, c’est Marie-Claire Blais qui nous a fait connaître Laura-Ève elle-même avant de découvrir son écriture. Son doctorat portant en partie sur l’œuvre de la grande romancière, nous l’avons rencontrée à l’Université de Montréal dans le cadre d’un séminaire sur le cycle Soifs. Il s’est alors développé entre nous une belle connivence et avons tenu à ce qu’elle anime le bord de scène lors de la création de Soifs Matériaux à Espace GO en 2018. Puis, cinq ans plus tard, nous lui avons confié l’adaptation du roman Un cœur habité de mille voix. Parallèlement, nous découvrions ses premiers textes qui nous ont impressionnés par son écriture à la fois libre, percutante, singulière, mais assumant aussi les voix admirées qui métissent son style, comme celles de Marie-Claire Blais, Jean Genet… S’en est suivi une proposition de Laura à Denis de mettre en voix un extrait de son conte Les sentiers de neige avec la comédienne Marie-Thérèse Fortin lors de sa publication en 2024. Cette rencontre inspirante s’est ainsi développée naturellement au fil du temps et se poursuit avec une résidence de création de quatre ans que nous lui avons offerte chez UBU. La lecture de Cumul I au FIL en est l’un des premiers opus…

Laura-Eve Lambert ©Julia Marois

Ce court roman est, en grande partie, un monologue à la troisième personne. Malgré cela, on a l’impression d’avoir un accès direct à la pensée d’Alice. Comment s’est déroulée la collaboration avec Laura-Ève et Pascale Drevillon ? 

Dans Cumul I comme dans Soifs matériaux d’ailleurs, il s’agit de rendre intime et proche du « je » cette prise de parole à la troisième personne du personnage. Si Marie-Claire Blais dirige sa narration en plongée, comme un gros plan d’une caméra se déplaçant d’une pensée à l’autre de chacune des multiples voix du roman, chez l’autrice de Cumul I, nous entrons plutôt dans la pensée omnisciente et au présent d’une femme qui marche, seule, dans une ville. À Paris où Alice, professeure d’histoire de l’art, se retrouve pour découvrir une œuvre, une sculpture de Louise Bourgeois, dans la réserve d’un musée. C’est une pensée qui se tisse au fil d’une déambulation, sorte de toile d’araignée qui finit par envahir la psyché du personnage. À l’instar des araignées géantes de l’artiste franco-américaine, l’angoisse et la culpabilité prennent des proportions parfois monstrueuses, parfois violentes, mais sont aussi inopinément retournées et balayées soit par une contrition défensive, soit par une ironie et une autodérision salvatrices. C’est une sorte de dialogue avec elle-même dont il faut faire entendre les multiples voix et états. On sent que c’est un texte proche de Laura-Ève, qui nous a à la fois captivé∙es, touché∙es et fasciné∙es par son écriture virtuose, fantasque. La contrainte de départ proposée par le Centre Pompidou, celle d’écrire sur ou inspiré par une œuvre, est devenue un ancrage presque organique dans l’approche de Laure-Ève, qui parvient à « faire corps » avec l’œuvre de Bourgeois par de multiples résonances avec les pensées du personnage, sans que l’on s’en rende compte, construisant cette osmose étrange par petites couches et subtils échos… Avec la comédienne Pascale Drevillon, le travail en répétition sera de faire entendre, de donner voix à cette pensée dans ses déplacements et ses retournements subits, ses aspérités. C’est une pensée en mouvement, depuis la marche et le transport en métro jusque dans le trajet du regard du personnage sur l’œuvre qu’elle découvre. Il s’agit d’une lecture, cela doit donc passer par la voix et ses inflexions, ses respirations, ses intensités variables, comme dans un récital. Une interprète et une partition…

Pascale Drevillon ©Camila Forteza

Chaque texte est différent, évidemment. Comment abordez-vous, Stéphanie et Denis, la création au tout début du processus, vous qui faites un théâtre souvent très visuel ? Verra-t-on l’œuvre de Louise Bourgeois ? 

Pour nous, il ne s’agit pas d’élaborer et de situer un décor, de rendre concrète visuellement cette marche dans Paris. Ni d’ailleurs de mettre en avant l’œuvre de Louise Bourgeois. Car tout passe par la perception de cette Alice, son regard sur le monde autour d’elle, sur ce qui s’est (ou ne s’est pas) passé, avant ou après ce temps présent qui s’entremêle constamment avec ses pensées intimes. C’est son processus qui est au centre, sa démarche, au sens littéral, vers cette sculpture, une œuvre moderne qui est le sujet de thèse de l’un de ses étudiants et qui l’entraîne bien loin de sa spécialité d’historienne de l’art, versée dans la peinture nordique des XVIIIe et XIXe siècles. Si cette rencontre avec l’œuvre finit par arriver, c’est sa façon de la décrire et de la parcourir avec ses mots et ses sensations, comme un paysage étrange qui la fascine autant qu’il la repousse, qui nous intéresse. Son expérience du regard… Ce sont plutôt des motifs poétiques et sensoriels — telle cette blancheur qui hante le texte par la présence impromptue de la neige à Paris ou les protubérances de marbre lisse de l’œuvre — qui ont guidé le tournage des images vidéo projetées derrière la lectrice. L’image agit comme une présence sourde, minimale, fantomatique et en clair-obscur, qui porte le mouvement des « déplacements » du personnage et de sa pensée, son vertige, ses débordements et ses retranchements.

Denis, un mot peut-être sur le texte de Mattis Savard-Verhoeven, Une certaine tristesse, dont vous dirigez aussi une lecture dans le cadre du FIL Est-ce que ça facilite la mise en lecture de travailler avec l’auteur et acteur ? Ou non peut-être ?

Ce sera un mot seulement : la joie de retrouver Mattis, qui est un acteur et une personne que j’apprécie beaucoup depuis notre rencontre dans Soifs Matériaux et que je retrouverai à travers son écriture, qui n’est pas non plus sans lien avec celle de Marie-Claire Blais. C’est lui-même qui l’affirme et c’est pour moi une autre belle raison d’avoir accepté son invitation à l’accompagner dans cette lecture. Je pense que c’est très émouvant aussi qu’il lise ses propres mots, c’est une autre approche de l’intime dans l’interprétation et je suis curieux d’explorer cela avec lui.

Mattis Savard-Verhoeven ©Eva-Maude TC

Ubu aura 45 ans en 2027. Que retenez-vous de votre démarche jusqu’ici et, sans dévoiler de grands secrets, quels sont vos plans prochains ?

Oui, 45 ans, c’est déjà un bien beau long voyage de théâtre. Mais à l’évidence c’est notre présent qui compte davantage que nos réalisations passées, même si tout est relié entre ces diverses expériences de scènes et de vie. Le lien le plus puissant de notre démarche reste pour nous avec les auteurs et autrices et avec les acteurs et actrices, car au théâtre il n’y a pas de jeu sans écriture ni d’écriture sans jeu. Comme artisans du théâtre, nous « écrivons » de la mise en scène pour savoir ce que nous pensons. Dans notre approche artistique, ce sont les mots qui construisent nos sentiments, ce sont les fictions, les inventions du langage qui nous inventent, qui déplacent et multiplient les perspectives du regard en faisant fi des catégories théâtrales, formelles, spatiales ou temporelles. Tout le contraire de ce qui nous ramène au familier, à un nous trop restrictif. Notre pratique se veut ouverte sur plusieurs voies créatrices qui s’émancipent des classifications (avant-gardes, danse-théâtre, dramaturges d’ici et d’ailleurs, répertoire moderne, classique, antique, poésie sonore ou non, masque, opéra, marionnette, théâtre musical, mode, performance, installation, nouvelles technologies…). Et en ce sens, nos projets se poursuivent dans cet éclectisme. À court terme, un opéra contemporain tiré du chef-d’œuvre baroque Atys de Lully, en coproduction avec BOP, Les Boréades et l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal sera mis en scène par Stéphanie. Dans le cadre de la résidence évoquée plus haut, nous avons deux productions en développement avec Laura-Ève : son premier texte écrit pour la scène, Cathédrale Vivier, qui sera créé en septembre 2027, et plus tard son adaptation d’un grand roman québécois. Un troisième opus de Stéphanie est en cours d’écriture, et nous lancerons bientôt un grand chantier, un collage d’œuvres d’auteurs et autrices des XXe et XXIe siècles pour témoigner des bouleversements politiques, sociaux et artistiques de notre époque. Nous nous donnons aussi du temps pour convoquer des interprètes à des études, comme nous venons de le faire avec Bérénice de Racine, ou dans le cadre du Labo du Théâtre français au CNA avec La mort de Tintagiles de Maeterlinck, pour le plaisir et la nécessité de la recherche. Dans ce même esprit, nous accompagnons aussi de jeunes auteurs et autrices dans leur processus d’écriture et inaugurons dans notre studio cet automne un UBU-LAB, résidence de création pour des concepteurs et conceptrices et interprètes récemment diplomé·es de l’École nationale de théâtre. Le nom d’UBU, titre de la pièce d’Alfred Jarry, parle toujours pour nous de cet endroit d’expérience poétique, de jeu. Il place notre engagement artistique à l’endroit des solutions imaginaires, poétiques, et de la fiction. Du geste d’enfance aussi, capable de rejoindre le politique dans son acception la plus large, la plus intempestive, et toujours dans l’élan vers ce qui nous touche, et qui nous déplace.

Cumul 1 (La vie coupable) est présenté les 29, 30 septembre et le 1er octobre au Studio Hydro-Québec du Monument-National.

Une certaine tristesse est présenté le 29 septembre au Lion d’or. 

D'autres spectacles à voir au FIL

Le FIL 2026 s'ouvrira avec La surface blanche, une création de Mylène Bouchard mise en lecture par Eric Jean à partir de la trilogie de l'auteur islandais Gyrðir Elíasson. Marie-Thérèse Fortin portera à la scène Bonheur d'occasion, plus de 80 ans après sa publication par Gabrielle Roy. Christian Lapointe (notre photo) et Catherine Dorion proposeront Hubris : une histoire des années 2010, une traversée de la décennie entre printemps arabe et écoanxiété, tandis que Véronique Côté et Anne-Marie Olivier réuniront une dizaine d'écrivain·es pour le happening Résister — bibliothèque de combat. La programmation comptera aussi près de 200 écrivain·es et artistes répartis sur onze jours, entre cabarets, hommages et projets dans l'espace public, du 23 septembre au 3 octobre à Montréal.

Mario Cloutier

Mario Cloutier

En 35 ans de journalisme, Mario Cloutier a œuvré à Radio-Canada, au Devoir et à La Presse. Il collabore avec la revue Jeu depuis 2019 comme membre de la rédaction, chef de pupitre et rédacteur en chef (jusqu’en 2025). Il est membre des conseils d’administration des revues Séquences et Les écrits, ainsi que de l’Association des journalistes indépendants du Québec.

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