21h20, rue Racine, Chicoutimi. Trois quidams qui ne se connaissent pas attendent ce qui pourrait très bien être un autobus, en plein centre-ville. Mais c’est plutôt une ambulance qui finit par s’arrêter devant eux. « Théâtre ambulatoire », peut-on lire sur le véhicule. Quelques secondes passent, puis la mécanique s’enclenche : sans autre forme de préambule, une ambulancière visiblement sur le qui-vive intime aux trois badauds de monter à l’arrière. Ainsi s’amorce Sur Appel, une production du Théâtre à Bout Portant écrite, mise en scène et jouée par Vicky Côté, présentée au Saguenay cet automne du 16 septembre au 10 octobre, cinq fois par soir.

Dans ce happening théâtral créé en 2024 et ayant déjà été présentée plus de deux cents fois, absolument tout sort de l’ordinaire. Sans qu’il ne s’agisse pour autant de théâtre participatif, les spectateurs qui y assistent, au compte-gouttes, se font littéralement embarquer dans une aventure minutée au quart de tour où ils seront témoins du stress intense d’une intervention intra-véhiculaire. Dans une promiscuité savamment ignorée par la comédienne, ce huis-clos original aux allures de kidnapping détaille l’importance des minutes où se décide le sort de la personne accidentée qu’on emmène vers l’hôpital. Usant d’une chronologie inversée qui contribue grandement au sentiment d’urgence et d’incompréhension de tels moments, la gestalt médicale y sera décuplée de mille et une façons au fil d’une chorégraphie aussi fluide que précise alternant vélocité, intensité, moments de flottement et désorientation calculée.

Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont Sur Appel détourne le geste médical pour en faire un langage scénique. Rien n’est reproduit fidèlement, tout est transposé, remodelé, détourné : une prise de pouls devient un motif rythmique, un ajustement de perfusion, un changement de registre, une tentative de réanimation, un pivot dramaturgique. Le protocole n’est jamais mimé mais plutôt réécrit, travesti et investi d’une charge poétique évacuant la technicité des gestes posés au profit d’une authenticité émotionnelle autrement plus bouleversante. La pièce repose sur cette capacité à transformer l’acte technique en signe, à faire du soin une écriture de plateau. La marionnette étendue sur la civière, corps vulnérable et silencieux, sert de surface de projection à cette grammaire, un corps dramaturgique sublimé, manipulé, animé et traversé par les gestes qui tentent de la sauver.
Ce type d’écriture exige une précision rare. Dans l’espace exigu de la cabine arrière, Vicky Côté doit jouer l’urgence tout en opérant une mécanique discrète : manipulation d’objets, création d’ombres, ajustements de lumières, synchronisation avec le son. L’apparente fluidité repose sur une chorégraphie millimétrée, où chaque geste doit tomber juste pour que l’ensemble tienne. Le spectateur perçoit ainsi la tension, mais pas la technique. Cette invisibilité est l’un des ressorts les plus efficaces du spectacle : elle permet à la fiction de se déployer sans que la virtuosité ne prenne les allures d’une démonstration.

Le dispositif impose au spectateur une position paradoxale. Attaché, immobilisé, il est placé dans une proximité extrême avec l’action, mais ne peut intervenir. Cette passivité forcée crée une dramaturgie du regard où on assiste à un drame qu’on ne peut ni influencer ni fuir. Le corps ceinturé se voit en quelque sorte promu en élément de mise en scène, faisant de cette contrainte un vecteur qui structure la réception de l’ensemble. Le spectateur est témoin, mais témoin captif, dont la proximité ne donne aucun pouvoir. Cette position ouvre aussi une certaine réflexion sur l’éthique du regard dans un espace typiquement interdit, où la frontière entre empathie, voyeurisme et impuissance se brouille.
Le réel, quant à lui, s’invite forcément dans la fiction en cours de route. Les virages, les vibrations, la circulation et les inévitables impondérables modulent la tension. Ce théâtre hors-salle inscrit la pièce dans un rapport direct au monde, où le déplacement n’est pas qu’un simple décor mais bien une condition de jeu. La dramaturgie du réel influence la perception du geste : un freinage brusque, un virage serré, une accélération deviennent des ponctuations involontaires, des respirations imposées, des ruptures de rythme.

Tandis que se matérialise sous nos yeux une vulnérabilité d’autant plus prégnante qu’elle ne laisse aucun répit, en filigrane se déploie un dispositif aussi précaire que la vie elle-même.
Sur Appel
Création, mise en scène, interprétation, éclairages et costume : Vicky Côté. Assistance à la mise en scène : Christine Rivest-Hénault. Scénographie: Mylène Leboeuf-Gagné. Conception sonore : Gabriel Gagné-Gaudreault. Programmation et fabrication électronique: Carles Villanueva Plaza. Collaborateurs: Christian Ouellet, Geneviève Arsenault, Pierre Robitaille. Départs du Summum à Chicoutimi du 16 au 26 septembre 2026. Départ de L’Opia, à La Baie du 30 septembre au 10 octobre 2026.



