L’événement Douze Douze proposé par La Serre dans le quartier Ahuntsic nous invite à une hospitalité radicale de l’espace commun à travers une déambulation in situ ouverte à l’imprévisible. Chaque œuvre présentée nous initie à percevoir l’art autrement que dans son contexte classique en explorant le potager, le jardin public ou le terrain vague. Des mouvements micropolitiques transforment le quotidien et ouvrent des brèches ludiques sur l’imaginaire. En lien avec la nature, ce bouquet de gestes infimes offre un contre-pouvoir inspirant à la morosité ambiante qui tend davantage à ériger des murs et des frontières qu’à partager les lieux d’une manière délibérément conviviale.
S’ancrer sur le territoire
En chemise carreautée et chapeau de paille, Aichatou E. Labarang habite le potager à la manière d’un épouvantail, prenant soin des plantes et s’enroulant voluptueusement autour des piquets du jardin. Elle ramasse les herbes aromatiques dans son panier et danse parmi les fleurs et les papillons sur les nappes musicales de son complice, l’hypercompositeur et explorateur sonore Vergil Sharkya’, coiffé pour l’occasion d’un haut-de-forme aux oreilles de lapin. En tant que gardienne du site chargée de la protection des légumes, la danseuse nous rend sensibles aux moindres détails, aux odeurs et aux insectes. Sa voix jaillit des sillons par le biais de mini-enceintes semées dans le potager, comme si son âme le hantait. Oscillant entre l’entrave et la fluidité du mouvement, la danseuse nous offre un éloge de l’acceptation : « C’est seulement quand on se connaît soi-même qu’on est chez soi ». Sa danse se clôt en un jet d’arrosage final qui diffuse des arcs-en-ciel, telle une aura diaphane, autour de son corps pour nous enjoindre à « ouvrir nos cœurs ».
On retrouve cette hypersensibilité dans Féral(e), une œuvre proposée par la danseuse Alex « Lex » Lebel-Faille qui négocie sa place entre la nature et les matériaux industriels inscrits sur le territoire d’un no man’s land improbable coincé entre le chemin de fer et un jardin communautaire. Fugitive, l’interprète s’évade d’emblée de la représentation, nous invitant, par le biais de jumelles, à l’observer de loin se connecter à une nature urbaine. Juchée sur une colline, l’interprète déploie des mouvements de bras issus du waacking et couplés à la bande sonore venteuse d’Estelle Schorpp, confèrent à l’interprète un corps éolien, perméable et poreux. Absorbant son environnement, son corps se laisse traverser, déplacer, transporter par l’air. Embrassant autant les pylônes de haute tension que l’herbe, il s’abandonne comme une offrande à la terre. Sur un son acouphénique qui s’étire dans la durée tel un chant de cigale qui stridule de manière continue, la danseuse ralentit progressivement sa gestuelle, substituant substituant l’ancrage à la frénésie.

Ouvrir des brèches
Dans une dramaturgie efficace, Lou Séguin et Lily Taillefer nous convient à la destruction de tous les objets consuméristes de leur passé suivant la doctrine philosophique des cyniques, qui rejettent les conventions sociales et matérielles, afin de dissoudre une fois pour toutes leur empreinte capitaliste pour un BBQ à saveur punk au beau milieu du parc Henri-Julien. Voiture, vélo, canot, rideau de douche, agrafeuse, jeux de société, aimants du frigo, crème pour le visage, crème à mains, manuels d’histoire, seau, bassines, bacs de recyclage, torchons, éponges : tout y passe, y compris leurs illusions, leurs ambitions et leurs rêves. Déterminé×es à immoler toute trace colonialiste et hétéropatriarcale de leur vie, ces deux artistes, « épuisé×es de militer contre un système toxique qui finit sans cesse par les ravaler », tentent de mesurer ce qui reste de leur espoir. « Si on fait ça, c’est qu’on y croit encore, non ? » Face à cet acte de désobéissance civile comme autour d’un feu de joie fédérateur, le public devient alors témoin empathique de leurs doutes intimes et des résistances fissurant leurs profondes convictions. En effet, comment éviter de reproduire le système oppressif et destructeur qu’iels dénoncent ? La pensée critique se heurte ainsi à la méfiance d’une macropolitique façonnant même nos désirs de révolution.
Face à l’impasse théorique des cyniques, Frédérique Laliberté choisit quant à elle de plonger délibérément dans l’onirisme. Son archéologie sous-marine à l’air libre poursuit à ce titre une désopilante enquête à travers le parc Henri-Julien, comme dans un musée chimérique. Toutes les « pièces à conviction » recueillies sur les lieux confirment l’existence d’un bateau invisible flottant dans les cieux. La preuve pour les incrédules ? La bouche d’égout, l’abreuvoir, un morceau de chaîne, un filet de pêche, un journal de bord effacé, jusqu’à un mât d’éclairage englouti soulignent les traces d’une profondeur sous-marine dans le parc. Tout porte à ouvrir les écoutilles pour nous immerger délicieusement dans la fiction : des fossiles vaguement marins retrouvés sur l’herbe, des bouts de bois provenant sans aucun doute d’une épave ou encore un fragment de bouteille en plastique ayant indubitablement servi d’écope… La démarche de l’artiste consiste à aiguiser l’attention du public sur des détails a priori anodins dans le but de voir autrement. Jusqu’au coffre ensablé dans la cage de frappe du terrain de baseball qui prend alors l’allure d’un immense piège à crabe : « Ils nous ont appâtés avec un trésor car ils savent qu’on aime l’argent, nous, les humains ! » Et pour les plus sceptiques d’entre nous, l’artiste a même confectionné un magnifique outil didactique : une feuille transparente peinturée de bleu en guise de véhicule submersible pour inonder le réel. Le récit devient un espace commun qui nous relie à travers le partage d’un lieu imaginaire.

Déconstruire, avec amour
L’utopie devient réalité à la découverte inattendue de « la prairie Louvain », véritable éden de tournesols, de cosmos et de fleurs sauvages multicolores. Après avoir invité le public à traverser avec ses cinq sens cette oasis dissimulée entre les immeubles industriels du quartier Chabanel, Alyssa Favero, alias Lyzah, nous accueille autour d’une tisane de pissenlit. L’artiste se livre ensuite à un rituel intime, massant scrupuleusement son sein, avant de bondir sur une bâche recouvrant une partie du terrain en jachère. Se glissant sur le sol et s’en repoussant à répétition dans un corps à corps acharné comme pour embrasser et danser le trouble. Laissant apparaître ses dents, ses lèvres étirées impriment une expression de difficulté, de douleur ou de rage sourde qui se métamorphose sur la durée dans un mélange ambivalent de quête affamée, de répulsion et d’attirance viscérale. Il s’agit, en se laissant infuser par une agriculture urbaine, d’habiter un écotone, une zone lisière, en transition ou en friche. Au son de la house, l’indocilité du pissenlit nous enseigne alors l’adaptation tout-terrain et la résilience de la « mauvaise herbe ».
Entourés de grilles, Santiago Lopez Alzate et Diego Gil proposent l’étude d’un terrain vague à travers une cohabitation radicale. En t-shirt blanc et short noir, le duo expérimente d’abord un état d’écoute à l’aide d’un tesson de bouteille en plastique qu’ils manipulent comme pour une prospection visant à capter, toucher, ressentir. Par le biais de cet instrument dérisoire successivement déposé sur une oreille, un genou, sur le cœur, sur le sol ou sur une personne du public, leurs mouvements visent à se connecter à soi, à l’autre et à l’environnement. Les deux performeurs poursuivent leur examen dans un corps à corps, se palpant mutuellement au ralenti avant d’entamer une chorégraphie imitative dans un crescendo rythmique. Les deux interprètes développent une telle écoute réciproque qu’on ignore qui guide l’autre. Leur relation hétérarchique, au même titre que leur lien à l’environnement, nous invite à explorer nos zones de vulnérabilité pour éprouver un co-sentir.
Au centre de l’esplanade Louvain, on découvre également un enclos rassemblant des installations récentes d’un site locatif dédié aux activités festives : on imagine des soirées corporatives ou des rave partys dans ce non-lieu improbable du quartier Ahuntsic, aux confins d’une gentrification isolée par la zone industrielle. Enfouie dans un interstice entre deux bâtiments, Lauranne Faubert-Guay explore une tactilité incongrue par le biais d’un marteau avec lequel elle joue au xylophone, caresse son propre corps et mesure l’environnement. Le contact charnel qui émerge de l’outil ouvre une brèche salvatrice dans l’imaginaire qui concourt à détruire les poncifs liés à l’oppression. Peut-on rendre le marteau aimable ? Sommes-nous capables d’entretenir une relation pacifiée à cet outil prosaïque – également symbole de commun(isme) ? Le mot « HOUSE » tracé à répétition dans un graffiti sur les murs délabrés nous invite à imaginer cet espace vacant comme un lieu d’habitation potentiel. La danseuse se lance dans une performance endurante composée de mouvements de house foulant le sol pour une célébration païenne sur les ruines du capitalisme.
Face à la privatisation du territoire, ce parcours dans Ahuntsic agit à la fois comme un baume et un pavé. Sans avoir pu assister à tous les projets, ces chorégraphies de la dissidence s’inscrivent comme des îlots de résistance, de lutte et de survie qui poétisent, réinvestissent et politisent ces non-lieux, ces zones lisières et hybrides. Ces rituels in situ transforment ces lieux en écotones fertiles activant des espaces d’autonomie, d’émancipation et de joie. L’événement Douze Douze nous invite à ce titre à une écologie de l’attention. La révolution commence sans doute là où l’on accepte de s’ancrer ensemble.
Douze Douze
2ᵉ édition · Samedi 26 septembre 2026 · De midi à minuit ·
DOUZE DOUZE est un festival de performances artistiques in situ qui se déploie sur douze heures dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville. Ruelles, parcs, jardins, terrains vagues, zones industrielles et espaces culturels : autant de lieux inédits activés par des performances créées en dialogue avec les espaces qui les accueillent.



