Quand Thomas Ostermeier, immense metteur en scène allemand et directeur de la Schaubühne de Berlin, rencontre Édouard Louis, l’un des écrivains français les plus talentueux de sa génération, il va sans dire que l’événement est attendu. Peut-être même trop. Ostermeier connaît bien son œuvre. L’an dernier encore, il était à l’Usine C avec son adaptation d’Histoire de la violence. Cette fois, virage important : Édouard Louis entre lui-même en scène. Ou plutôt : il joue Édouard Louis.
« Je est un autre »
Qui a tué mon père donne moins dans le théâtre à proprement parler que dans une forme de performance littéraire. Et c’est paradoxalement dans cette absence de recherche de théâtralité que le spectacle trouve son principal intérêt. La rencontre entre Ostermeier et Louis débouche sur quelque chose comme une transposition de l’écriture autofictionnelle à la scène. Car l’autofiction n’est pas tout à fait l’autobiographie. Ici, je est réellement un autre. L’auteur, certes, incarne son propre rôle, mais avec un décalage certain. D’ailleurs son jeu est appuyé, parfois presque infatué, parfois au bord du pathétique.
Le dispositif est assez simple. Une chambre, un fauteuil, puis un bureau et une table d’écriture, placés en diagonale, presque en dialogue. D’un côté, le père; de l’autre, l’écrivain. Le père comme source première de l’œuvre, en quelque sorte. Derrière eux, un écran accueille des projections, des images, des vidéos, comme autant d’archives mémorielles qui viennent ponctuer le récit.

Louis est seul en scène d’un bout à l’autre de la partition. Il lit. Il parle. Il danse. Il fait du lip-sync. Il change de vêtements. À certains moments, notamment lorsqu’il enfile un t-shirt Pokémon un peu usé, on a vraiment l’impression d’avoir un enfant devant nous. Il y a quelque chose d’assez étrange dans ce passage constant entre l’homme adulte qui analyse les soubassements politiques de son récit familial et le gamin qu’il redevient quelques secondes.
Ostermeier et Louis mettent surtout en place un procédé assez intelligent parce qu’il prend à rebours une règle élémentaire du récit : show, don’t tell. Ici, pour le dire promptement on show, puis on tell. On monte la scène, puis on la raconte. On la rejoue, puis on revient sur ce qu’elle voulait dire. Et c’est là que loge toute la dimension politique de l’œuvre.

Le spectacle sans spectateur
Une scène revient. Le jeune Édouard (ou Eddy) avait préparé un spectacle pour son père. Il y incarnait une chanteuse pop. Son père refuse de le regarder. Il implore son père de le regarder. Mais il ne pose jamais le regard sur son fils.
Toute leur relation semble déjà contenue là. Comment réparer cette blessure initiale? Comment faire spectacle de ce qui, enfant, n’avait pas trouvé de spectateur?
Il y a quelque chose d’extrêmement vulnérable, presque malaisant parfois – d’ailleurs, la salle est absolument silencieuse durant cette heure et demie – à voir Édouard Louis adulte danser maladroitement seul sur scène, chanter Britney Spears, retrouver des gestes pour lesquels, enfant, il avait appris à avoir honte. Il n’y a rien de jubilatoire dans cette scène. Elle n’est ni lisse ni triomphante; moins amusante que dissonante. La mise en scène ne cherche pas à effacer la gêne du père et la frontalité du fils. Au contraire, elle s’y attarde, les laissent durer, les imposent au spectateur. Et c’est peut-être précisément pour cela que le geste devient salvateur : adulte, Louis reprend ces mouvements dont il avait appris à avoir honte et les rejoue devant une salle entière. La scène fuie par le père devient précisément celle, en l’occurrence, que tout le monde regarde.

Ni héros, ni bourreau
Qui a tué mon père est aussi l’histoire d’un rapprochement. Entre un fils et son père, deux êtres que tout semble opposer. Pendant son enfance, Louis prie l’absence du père. Il lui en veut pour sa violence latente, son homophobie, son racisme, son alcoolisme. Puis, avec les années, il cherche à comprendre cet homme autrement.
C’est peut-être dans cette impossibilité de réduire le père à une seule figure que l’œuvre devient la plus forte. Il n’est ni le héros, ni le bourreau, ni la victime. Il est tout ça à la fois. Il a fait souffrir son fils. Il a été violent. Mais il a aussi été broyé par quelque chose de plus grand que lui. Son corps a ployé sous le travail, la pauvreté, la maladie. Il est traversé par sa propre histoire familiale.

Un corps intime et politique
C’est ici, à mon sens, que le spectacle se divise presque en deux trames.
Il y a d’abord celle de l’enfance, du père et du fils. Quelque chose de très intime, très fragile. Puis il y a une autre trame, plus directement politique : les inégalités sociales, la santé, la domination, le racisme, les décisions politiques et leurs conséquences très concrètes sur les corps. On retrouve là les grands motifs de l’œuvre de Louis.
Alors, qui a tué son père? Sa mère? Son frère? Lui? La malbouffe? L’usine? Les dirigeants politiques? La France?
Le titre prend peu à peu une portée plus large. Qui a tué mon père reste une forme d’hommage à cet homme-là, avec toutes ses contradictions, mais aussi à tous ceux qui, comme lui, ont été broyés par l’État, par le travail, par la pauvreté. À tous ceux dont le corps a fini par ployer.
Les deux trames se rejoignent évidemment là, dans le corps du père. Un corps à la fois intime et politique. Mais les coutures paraissent parfois. Certaines transitions sont très appuyées, forcées, pas tout à fait naturelles. C’est sans doute aussi le risque d’une œuvre qui veut faire tenir ensemble autant de choses : l’enfance, la mémoire, le père, la classe, la politique, le corps. Un angle mort demeure toutefois : à force de relier si directement les origines sociales, la violence familiale et les décisions politiques à leurs conséquences, le spectacle frôle parfois un déterminisme social un peu schématique.

La voix de l’écrivain
Enfin, reste Louis.
Il déclame son texte avec lenteur, ménageant de longs silences. Il faut aussi parler de cette voix d’écrivain, ample et posée, qui remplit tout le théâtre. La mise en scène insiste beaucoup sur ce contraste : l’écrivain dans sa posture très assurée lorsqu’il affirme, lorsqu’il analyse, lorsqu’il fait sa narration et, de l’autre, une posture très vulnérable, juvénile, exposée.
La fin du spectacle ajoute encore quelque chose à ce rapprochement entre le père et le fils. À la fin de sa vie, le père encourage son fils à s’engager. Il y a quelque chose de très fort dans ce renversement : cet homme qui refusait autrefois de regarder son fils faire son spectacle semble, des années plus tard, presque autoriser celui-ci.
Qui a tué mon père
Texte et interprétation Édouard Louis; Mise en scène Thomas Ostermeier; Conception vidéo Sébastien Dupouey + Marie Sanchez; Scénographie Nina Wetzel; Costumes Caroline Tavernier; Composition musicale Sylvain Jacques; Dramaturgie Florian Borchmeyer + Elisa Leroy; Production Elisa Leroy + Anne Arnz; Conception lumières Erich Schneider; Production Schaubühne Berlin + Théâtre de la Ville (Paris); Avec le soutien de Air Canada + Consulat général de France à Québec. À l’Usine C du 6 au 11 octobre 2026.




