Jean Marchand, Louise Bombardier et Richard Fréchette dans Le dos de Suzanne, lorsque le décor réaliste laisse voir ses projecteurs et sa machinerie. ©Maxim Paré Fortin
Critiques

Le dos de Suzanne : Tout ce qu’on dit pour ne pas dire « je t’aime »

Que faire lorsqu’on se rend subitement compte que ses propres parents disparaîtront un jour ? Difficile d’écrire sur ce sujet tellement il met à nu des peurs profondes et partagées. La mort de la mère, elle-même source de la vie, marque une étape inéluctable, naturelle, et pourtant potentiellement insurmontable. C’est le pari que se lance le narrateur : pourquoi ne pas écrire là-dessus ! La pièce, toutefois, devra être finie avant que ladite mère ne meure…

Ainsi commence un enchaînement de scènes qui insistent sur les non-dits et les trop-dits, et sur ce qui, dans nos paroles et dans nos actes quotidiens, trahit nos émotions,  nommément l’anxiété et l’amour. Le dos de Suzanne se présente donc comme une pièce dans une pièce dans une pièce, où le filigrane prend le dessus sur la trame, où le sujet n’est pas celui qu’on pense, où l’intention l’emporte sur l’acte. Une œuvre trompe-l’œil, mise en abyme, beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît au premier regard.

Jean Marchand, Richard Fréchette et Louise Bombardier dans Le dos de Suzanne, où la tendresse passe par un bol de maïs soufflé et une boisson gazeuse partagés. ©Maxim Paré Fortin

Cette famille, comme beaucoup d’autres, ne s’appuie pas sur les démonstrations physiques ou les déclarations directes et chaleureuses : pas d’embrassade, pas de « je t’aime » à brûle-pourpoint. Le lien se tisse plutôt par la nourriture, les souvenirs d’enfance, et la fonction phatique du langage. Le propos semble répondre à une question sous-jacente : que fait-on, que dit-on pour exprimer à nos proches notre amour lorsque les mots manquent ? Les trois personnages évoluent au fil de scènes drôles et touchantes, dans cette pièce au final étonnamment dense, malgré ses abords simples, anecdotiques.

Ambivalence

Gabriel Charlebois Plante et son collectif, Création Dans la Chambre, nous ont habitué·es à des productions intenses, fortement signifiantes et expérimentales, souvent non linéaires. Avec cette joyeuse bande, les œuvres se succèdent rapidement et ne se ressemblent jamais. L’entrée dans la salle du Théâtre de Quat’sous n’en est que plus étonnante. Qu’y voit-on ? Une cuisine, des escaliers, une table à manger… À l’apparition des trois interprètes, on constate qu’ils et elle sont vêtus de… vêtements typiques de leur rôle ! Un papa, une maman et un fils, bref, un intérieur comme on en a vu des milliers, représenté avec réalisme, similaire à bien des égards au monde de Tremblay. Déstabilisant !

Jean Marchand et Louise Bombardier, de dos. La mère, absorbée par ses gestes quotidiens, échappe au regard du fils. ©Maxim Paré Fortin

Mais décevant ? Non, jamais. Il faut faire attention aux détails. Le fils, joué par un Jean Marchand au visage plus que jamais expressionniste, paraît plus vieux que ses parents, incarnés par l’excellente et inépuisable Louise Bombardier et le très solide et discret Richard Fréchette. Marchand est aussi le narrateur qui s’adresse directement au public et fait tomber, dès les premiers mots, le quatrième mur. Ce double rôle, tout comme le choix de l’interprète, entretiennent tout au long de la fable une ambivalence. Les péripéties sont-elles présentées dans la même temporalité, ou bien Marchand nous parle-t-il post mortem, après la disparition de sa mère ? Celle-ci répète pourtant à qui veut l’entendre qu’elle n’est pas encore morte… Souvenir ? Persistance du déni ?

Héritage

L’ambiance d’inquiétante étrangeté naît surtout du contraste entre la fugacité des péripéties et la tonalité générale, véhiculée en grande partie par les éclairages aux tons tragiques de Julie Basse et la trame sonore aux accents épiques de Christophe Lamarche-Ledoux. Elle passe aussi, par moments, par le jeu facial des acteurs et de l’actrice. Se créent alors des espaces où le drame se creuse, où le silence se fait plus profond et plus bavard que les répliques débitées à une vitesse telle que les mots se bousculent et deviennent incertains. C’est à travers ces moments que l’anxiété du narrateur se dévoile et que l’on comprend qu’il s’agit là d’un héritage, passé du grand-père à la mère, puis au fils.

Richard Fréchette, Louise Bombardier et Jean Marchand dans Le dos de Suzanne. Retenue chez l’un, inquiétude chez l’autre, ferveur chez le troisième : trois visages pour un même instant. ©Maxim Paré Fortin

Parler du décès de sa propre mère, c’est devoir s’habituer à la présence réelle de la mort, mais c’est aussi déconstruire ses souvenirs d’enfance, l’image que l’on s’était faite d’elle, pour découvrir, derrière le visage aimé, à travers ses relations, ses actions, ses angoisses, ses tics et ses tocs, la personne entière qui s’y dissimule. C’est aussi aborder le récit de sa propre vie et révéler au grand jour ce qui distingue les êtres, oui, mais surtout ce qui lie les âmes entre elles.

Une lettre d’amour à la fois belle, anxiogène, déroutante et éminemment personnelle.

Le dos de Suzanne

Texte : Gabriel Charlebois Plante. Mise en scène : Odile Gamache. Assistance à la mise en scène : Claudie Gagnon. Régie : Audrey Belzile et Claudie Gagnon. Dramaturgie : Émilie Martel. Décor : Félix-Antoine Boutin. Conseil et peinture scénique : Mégan Vallée. Éclairages : Julie Basse. Son : Christophe Lamarche-Ledoux. Costumes : Cynthia St-Gelais. Direction de production : Claudie Gagnon. Direction technique : Juliette Papineau-Holdrinet. Avec Louise Bombardier, Richard Fréchette et Jean Marchand. Une production de Création Dans la Chambre en coproduction avec le Théâtre français du CNA, présentée au Théâtre de Quat’sous du 30 septembre au 18 octobre 2026.

Philippe Mangerel

Philippe Mangerel

Montréalais de naissance, Franco-Haïtien d’origine, Philippe Mangerel s’intéresse à l’hybridité, à l’identité et à la sexualité. Il traduit sa pensée par des articles, des critiques, des poèmes et des pièces de théâtre. Il a été membre de la rédaction de JEU de 2019 à 2024, et il est vice-président de l’Association québécoise des critiques de théâtre. Il est aussi tuteur au Cégep à distance.

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