Le comédien David Biron et la manipulatrice Constance Gosselin lors d’un moment hypnotique ©David Mendoza Hélaine
Critiques

Terre des hommes : Au cœur de l’existence

La pièce Terre des hommes propose une incursion libre, poétique et vivante dans l’univers d’Antoine de Saint-Exupéry. Dans une quête de sens où le silence domine la parole, le rêve devient un fidèle complice. Mariant l’humain aux objets, le spectacle décline une variation émotive, sensorielle et onirique. À la suite d’un écrasement d’avion au Sahara, Antoine tente de redéfinir le monde avec tendresse. Pourquoi vivons-nous ? À quoi pouvons-nous nous accrocher ? L’auditoire est habité par la même envie : redonner un souffle à son existence.

Le fennec, marionnette conçue par David Biron et Charlyne Roux, prend vie entre les mains de Pascale Bergeron Chiasson. ©David Mendoza Hélaine

Les objets au service de l’œuvre

Dans un décor minimaliste, mais créatif, le public plonge, dès l’entrée en salle, dans un rêve éveillé. Un ciel étoilé et un désert asséché nous accueillent, laissant entrevoir, sous des draps, les vestiges d’un accident.

C’est en grande partie la scénographie qui fait vivre le spectacle. Les accessoires, les projections visuelles et leurs emplacements permettent à l’assistance de cheminer au même rythme que le pilote de l’Aéropostale. Le fennec, manipulé par la talentueuse Pascale Bergeron Chiasson, nous amène à apprivoiser notre propre solitude, à renverser notre façon de suivre la voie que l’on a choisie. Dans un silence partagé, de part et d’autre, la communion entre l’animal et l’homme se fait sentir. Et si tout se trouvait dans l’infime, si on pouvait seulement prendre le temps d’observer ce que l’on ne voit pas ?

L’avion permet de voir le monde de haut, de percevoir l’étendue des possibilités. La pièce danse sur cette image. Parcourir le ciel nous élève au-delà de notre milieu, vers l’inatteignable, alors que l’écrasement impose un retour au sol, une remise en question de sa place sur la terre.

Tous les publics peuvent y trouver leur compte, et c’est l’une des forces du spectacle. Si l’on fait abstraction de la fumée des fausses cigarettes, les enfants seront fascinés par la manipulation efficace des objets et par les constellations, alors que les adultes réfléchiront à ce qui donne un sens à leur vie. Aurions-nous fait les mêmes choix qu’Antoine ? Est-ce si facile de suivre un chemin plutôt qu’un autre ? 

Le silence comme personnage

David Biron aux commandes de l’avion d’Antoine, un écho à l’écrasement bien réel qu’a vécu Saint-Exupéry dans le désert libyen en 1935. ©David Mendoza Hélaine

Bien que la parole donne sens à l’histoire, le silence lui tend la main. Dans des moments d’exploration et de découverte, les mots laissent place aux mouvements, aux regards, à la contemplation. Ce choix sert pleinement l’univers du spectacle et pose les bases de la réflexion. La terre craque et l’humanité cherche des repères. La pièce nous offre un guide pour changer de lunettes, pour nous concentrer sur l’essentiel. Saint-Exupéry l’écrivait dans Le Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » C’est exactement là que se trouve l’auditoire : dans le regard du cœur. Ce spectacle de résistance arrive à point nommé. Notre planète peine à souffler et plusieurs appellent à la vigilance. Ici, on prend le temps de se questionner, de rêver et d’explorer les issues possibles… et impossibles.

Des interprètes incarnés

Pascale Bergeron Chiasson, David Biron et Constance Gosselin dans le désert étoilé imaginé avec la vidéo de Jeanne Murdock. ©David Mendoza Hélaine

Le comédien et auteur de l’adaptation, David Biron, offre une performance sentie et convaincante. Il réussit à entraîner le public dans sa quête vers la mort… ou la vie. Biron déploie une prestation à la hauteur de l’œuvre, dans un dialogue constant avec ses deux manipulateur-ices, dont les gestes sont d’une grande finesse.

La connivence et le plaisir se ressentent, grâce à la polyvalence du jeu et au travail de mise en scène de Nicola Boulanger et de Melissa Bouchard. La cohésion donne lieu à un voyage humain, presque sans faille.

Vers la toute fin, le protagoniste regarde l’écran et des mots s’y affichent. Hélas, l’emplacement du comédien ne permet pas à l’ensemble de la salle de lire ce qui y est écrit. Petit accroc de mise en scène. Malgré quelques longueurs, la soirée déploie un horizon de possibilités pour qui veut bien se laisser apprivoiser par l’émerveillement.

Terre des hommes

Une coproduction du Théâtre du Nordet et du Théâtre de la Bacaisse ; Mise en scène: Nicola Boulanger et Melissa Bouchard ; Texte Antoine de Saint-Exupéry ; Adaptation libre David Bironé Direction artistique David Biron et Melissa Bouchard ; Conception David Biron et Charlyne Roux (décor et costumes, accessoires et marionnettes), Jean-Philippe Côté (éclairage), Jeanne Murdock (vidéo) et Mathieu Turcotte (trame sonore et musicale) ; Interprétation Pascale Bergeron Chiasson, David Biron et Constance Gosselin. À Premier Acte du 13 au 24 octobre 2026.

Pierre-Luc Gagné

Pierre-Luc Gagné

Pierre-Luc Gagné est né à Rimouski, quelques mois avant le référendum de 1995. Il étudie en travail social au cégep de Rimouski avant que l’appel de l’Art le dirige vers les lettres et le cinéma à l’Université. En plus de travailler à l’Université Laval, il écrit un peu partout, souvent. Son activité créatrice s’intéresse aux formes de l’intime. Il a publié plusieurs livres aux éditions Hamac et aux éditions de L’instant même. Depuis qu’il est apte à payer pour aller au théâtre, il s’amuse à aller voir la même pièce plusieurs fois. Pour lui, il n’y a pas de doute, aimer, c’est en vouloir encore, et chaque moment apporte son lot de questions. Il écrit pour JEU depuis 2026.

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