Connor Yuzwenko-Martin et Jennifer Roberts dans The sound of dogs ©Emelia Hellman
Critiques

The Sound of dogs : Dépasser l’entendement

Jennifer Roberts est une comédienne montréalaise qui se lance avec The Sound of dogs dans l’écriture pour la scène. Mise en scène par Micheline Chevrier et Pamela Witcher, sa pièce « profondément personnelle » est basée sur son expérience d’enfant entendante de parents sourds (EEPS) – en anglais, CODA (child of deaf parents). La proposition résultante réunit des vignettes d’enfance et du quotidien ainsi que des illustrations historiques de la communication des personnes sourdes, au Canada et ailleurs. The Sound of dogs brosse le portrait d’une communauté plurielle, culturellement riche, peu représentée dans les milieux des arts « entendants ».

Pendant toute la pièce, Roberts s’adresse au public en lui faisant face, debout à côté d’un écran où est projetée une image d’elle qui traduit simultanément, en anglais ou en American Sign Language (ASL). La narration bilingue, souvent à la première personne, présente des données sociales et historiques d’un intérêt indiscutable mais sous une forme parfois trop didactique, néanmoins adoucie au fil du spectacle par une variété de démonstrations étonnantes : réjouissants numéros de cabaret sans son, tumultueuses conversations polymorphes et polyglottes, et un sidérant numéro solo de pantomime par l’excellent Connor Yuzwenko-Martin. Notons également la performance mémorable d’Ebony Gooden sur un thème tiré du cinéma classique. Souligné par un humour caustique, à la fois tranchant et loufoque, le spectacle entraîne son auditoire dans une cascade d’émotions aux remous particulièrement rapides.

Jennifer Roberts dans The Sound of dogs, où chaque phrase signée devient un geste chorégraphique. Toutes les représentations mêlaient ASL, anglais parlé et surtitres anglais. © Emelia Hellman

Apprendre en ASL

La narration suit, d’une part, la biographie du père de Roberts, et le récit de son enfance témoigne de l’avancée de l’éducation des personnes sourdes en Amérique du Nord. D’abord éduqué dans une école pour enfants sourds selon une méthode exclusivement oraliste, ce n’est qu’à l’adolescence que le garçon découvrira le bonheur de l’ASL et son potentiel social et culturel. Il en deviendra un ardent défenseur, connu et respecté dans toute sa communauté.

D’autre part, le récit est propulsé par les tropes entourant la vie de famille et le quotidien des personnes s/Sourdes. On y assiste à toute une gamme de microagressions et de gestes d’invisibilisation et de marginalisation frappants, qui restent en tête longtemps après la tombée du rideau. Par exemple, une tante (entendante) de la jeune fille lui déclare, d’un ton désolé, « qu’apprendre l’ASL serait beaucoup trop difficile », à son âge, mais révèle une minute plus tard qu’elle a décidé de consacrer le début de sa retraite à apprendre le japonais. Le sentiment de trahison est palpable.

Ebony Gooden, Caitlin Parsons, Connor Yuzwenko-Martin, Jennifer Manning et Jennifer Roberts dans The Sound of dogs. Au-dessus d’eux, « Smile and eat it » résume l’injonction faite aux personnes sourdes d’encaisser sans broncher. ©Emelia Hellman

Pour un public francophone, l’expérience de Roberts évoque fortement La famille Bélier, grand succès français de 2014 qui racontait justement l’histoire d’une jeune fille entendante issue d’une famille Sourde. On avait notamment reproché au film de Victoria Bedos et Thomas Bidegain d’avoir pris un comédien et une comédienne entendant·es pour jouer le rôle des parents, et d’avoir malmené sans vergogne la langue des signes française (LSF). Dans sa reprise américaine, CODA, réalisée par Sian Heder en 2021, l’erreur ne sera pas répétée : le film met en vedette des interprètes sourd·es qui s’expriment – réellement! – en ASL.

Malgré le rapprochement inévitable, on s’aperçoit rapidement qu’on est ici bien loin de ces considérations. The Sound of dogs est mené par une dramaturge qui a expérimenté au premier plan la réalité qu’elle traduit, et l’authenticité de ses réactions est à fleur de peau, parfois poignante. L’aspect autobiographique du récit se fond constamment dans le désir de plaider pour la communauté Sourde, ce qui crée une tension créatrice palpable entre la mise en scène de soi qui constitue la posture initiale de l’œuvre et l’effacement récurrent de la narratrice au profit de sa famille, de ses proches et du groupe socioculturel dont elle est issue.

Enfin, un thème s’impose par dessus tous les autres dans le spectacle : l’amour de la langue. Jennifer Roberts sait décrire avec fougue sa passion pour l’ASL, qui est sa langue maternelle et son moyen de communication de prédilection. « Delicious », susurre-t-elle après une démonstration linguistique des plus truculentes. Et il est vrai que, par la grâce de ses gestes et son plaisir tangible, on suit, presque avec appétit, la façon dont elle forme les signes pour sculpter le sens.

Notons que le spectacle s’inscrit dans une saison où sont présentés quelques spectacles relevant de cette thématique : Traversée (Estelle Savasta et Marie-Eve Huot) et 9.2 (Hélène Blackburn et Cai Glover) à la Maison Théâtre, sans oublier le festival Phénomena qui, depuis plusieurs années, met de l’avant la communauté Sourde dans divers modes de représentation artistique. (The Sound of dogs est toutefois le seul à avoir l’ASL comme langue principale plutôt que la langue des signes québécoise.) Peut-être est-ce le signe d’une visibilité en croissance pour les artistes sourd·es au Québec. 

The Sound of dogs

Texte : Jennifer Roberts. Mise en scène : Micheline Chevrier et Pamela Witcher. Conseil dramaturgique : Fatma Sarah Elkashef. Conception sonore : Jesse Ash. Lumières : Andrea Lundy. Projections : Amelia Scott. Coach en ASL & consultante en culture sourde : Hariklia Mavroudis. Décors, accessoires et costumes : Diana Uribe. Direction de production et direction technique : Aurora Torok. Régie : Danielle Laurin. Avec Ebony Gooden, Jennifer Manning, Caitlin Parsons, Jennifer Roberts et Connor Yuzwenko-Martin. Une coproduction de Imago Theatre et du collectif The Sound of Dogs, présentée au Théâtre Centaur du 1er au 10 octobre 2026.

Caroline Coicou Mangerel

Caroline Coicou Mangerel

Caroline Coicou Mangerel est critique de théâtre, traductrice et chercheuse. En plus d'écrire pour JEU depuis plusieurs années, elle est membre de la rédaction du magazine Circuit. Passionnée par les interactions complexes entre langues et cultures, elle explore les questions identitaires, les expériences migrantes et les littératures diasporiques. Docteure en sémiotique, elle collabore avec l'UQAM, l'UQTR et l'Association for Translation Studies in Africa.

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