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Cercle vicieux : 5 questions à Suzanne Bilodeau

Suzanne Bilodeau est directrice générale de la compagnie Dulcinée Langfelder. Elle nous parle du legs de la grande artiste interdisciplinaire qui nous a quittés en 2025. Le premier projet visant à pérenniser l’œuvre de Dulcinée s’intitule Cercle vicieux : une expérience 360°, présenté au Planétarium !

Comment ce projet est-il né ? Est-ce que Dulcinée avait commencé à y réfléchir avant de nous quitter ?

Dulcinée rêvait de ce projet depuis le jour où elle a vu la roue Cyr pour la première fois. C’était aux alentours de 2012, je crois. Depuis, elle se répétait sans cesse : « Ah… si j’avais eu une roue comme celle-là plutôt qu’un cerceau de plastique ! » Elle ne cessait d’en imaginer les possibilités.

Consciente qu’elle ne pouvait pas manipuler la roue Cyr elle-même, elle a longtemps cherché la circassienne qui pourrait reprendre le rôle de son personnage. Elle a finalement rencontré Angelica Bongiovonni, une Américaine ayant adopté le Québec comme elle, une anglophone parlant couramment le français comme elle, d’origine italienne comme elle… Bref, les points communs étaient nombreux et la chimie entre les deux a été immédiate.

Elles ont beaucoup travaillé ensemble en studio, par étapes, pour que Dulcinée comprenne bien les possibilités et les limites de la roue Cyr, mais aussi pour préparer le transfert d’un rôle aussi polyvalent à une autre artiste. Rappelons que le Cercle vicieux d’origine (1985) était un solo qui fusionnait mime, danse, théâtre, chant et projection vidéo : c’est beaucoup de compétences à assimiler.

Ensuite, si l’idée d’un film 360°, plutôt que d’un travail sur scène, ouvrait encore d’autres possibilités enivrantes, il s’agissait surtout de pérenniser cette œuvre fondatrice de l’art interdisciplinaire, qui fait incontestablement partie de notre patrimoine culturel.

Au cours des dernières années, se sachant atteinte d’un cancer grave, Dulcinée voyait dans l’adaptation de Cercle vicieux en film 360°, avec Angelica et sa roue Cyr, une audacieuse façon de boucler la boucle de sa carrière.

La postproduction n’a malheureusement pas pu être terminée avant son décès, mais Dulcinée a travaillé à la création de ce film avec l’équipe de production jusqu’à ses tout derniers jours.

Dulcinée Langfelder (1955-2025), dont Cercle vicieux aura été à la fois la première et la dernière œuvre. ©Valérian Mazato

Qu’est-ce qui est repris ou représenté de Cercle vicieux, l’œuvre originale ?

Ce qui est resté ? Tout ce qu’il était possible de garder : l’intention, la chorégraphie, le fil dramaturgique, presque tout le texte, même si on est passé de 50 à 23 minutes.

La roue Cyr et le dôme ont offert des possibilités que le spectacle sur scène n’avait pas. Mais le solo de 1985 avait aussi des qualités que seule la scène pouvait offrir.

Dans le spectacle d’origine, Dulcinée interprétait à elle seule tout ce qu’elle avait créé. Pour le film, il fallait morceler, séparer, transférer, confier à d’autres. Le processus mène forcément à un résultat différent, mais l’intention reste la même.

On parle donc d’une adaptation de son œuvre et non d’une reprise. La codirection artistique est assumée par Bernard Duguay et la réalisation est signée Benjamin Broche.

Cette nouvelle œuvre interdisciplinaire poursuit en quelque sorte la démarche de Dulcinée tout en lui rendant hommage, non ?

Je dirais que le film contribue à la pérennisation de sa démarche. Un hommage, oui, certainement.

Le film prend une résonance particulière du fait que Cercle vicieux était la toute première œuvre de Dulcinée, celle-là même qui l’avait révélée au monde en tant qu’artiste interdisciplinaire, et qu’il s’agit en même temps de sa toute dernière œuvre. Elle l’a entreprise en se sachant au bout du chemin. Elle a bouclé la boucle pour que le chemin continue sans jamais s’arrêter.

Toute l’équipe ayant travaillé de près ou de loin à ce projet éprouve d’ailleurs envers elle une immense gratitude. Un hommage, oui.

Le Planétarium ! Il fallait y penser. Cela doit tout de même représenter un certain défi technologique ?

Un défi, oui, et à bien des niveaux ! Disons d’abord que la projection 360° rend le cercle encore plus… circulaire !

Ensuite, il faut savoir que Dulcinée adorait réellement les nouvelles technologies. Dès ses débuts, elle intégrait la projection vidéo à ses spectacles. Autant elle avait besoin d’un contrôle complet sur son corps, y compris sa voix, autant elle avait envie et besoin de découvrir le potentiel que les technologies pouvaient lui offrir. Et elle aimait toucher à tout et tout faire elle-même : effets spéciaux, montage, réalisation, etc. Il y avait donc beaucoup d’audace et de prises de risque technologiques dans toutes ses pièces.

Pour la production d’un film 360°, elle ne pouvait pas tout contrôler : gros défi ! En fait, on ne peut pas filmer et voir aussitôt ce que ça donnera à l’écran ; le processus est bien différent, plus long et plus complexe. Il lui a donc fallu bien s’entourer et, surtout, partager le contrôle avec d’autres, voire le leur céder. Un immense défi pour notre touche-à-tout.

Enfin, pour la diffusion, le Théâtre du Chaos du Planétarium offre à la fois l’intime et le grandiose. C’est parfait pour Dulcinée.

Y a-t-il d’autres projets similaires dans les cartons à propos d’autres productions de la compagnie ?

Similaires ? Pas d’autres films 360°, mais oui, nous avons d’autres projets en cours, animés par la même volonté de pérenniser les œuvres et la démarche de Dulcinée. C’est la mission que la compagnie s’est donnée dès que Dulcinée a reçu ce dramatique diagnostic de cancer. De l’avis de toute son équipe, de nombreux collègues et de nombreux admirateurs, Dulcinée a apporté une contribution exceptionnelle au patrimoine culturel du Québec, d’une part par ses œuvres, qui ont connu un très grand rayonnement international, d’autre part, et surtout, par sa démarche résolument interdisciplinaire, qui a ouvert la voie à bien d’autres artistes qui traversent aujourd’hui les disciplines sans même s’en soucier.

Dulcinée, sa polyvalence hors du commun tant comme créatrice que comme interprète, son humour singulier, son intelligence artistique, sa capacité à aborder les sujets les plus délicats en touchant les spectateurs droit au cœur : tout ça mérite d’être reconnu davantage, et pour longtemps encore. On se reparlera au printemps prochain !

Cercle vicieux : une expérience 360° est présenté au Planétarium les 20 et 21 octobre 2026.

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