Entrevues JEU des 5 questions

RETRACED + SKLTR : 5 questions à 7Starr et Charles « Brøken » Brecard

Dans SKLTR, le krump devient matière scénique intense et cathartique. © Mathieu Lion

À l’Usine C, deux figures du krump montréalais, Vladimir « 7Starr » Laurore et Charles « Brøken » Brecard, conjuguent leurs démarches dans une même soirée, entre dissection du mouvement et déploiement d’un imaginaire fantastique. Avec RETRACED et SKLTR  (prononcé SKULTUR), ils explorent les extrêmes d’une danse en pleine mutation — du laboratoire au mythe — tout en interrogeant ce que cette culture, née dans la rue, peut devenir aujourd’hui sur scène. Entretien croisé.

Avec RETRACED et SKLTR, vous proposez deux approches presque opposées du krump dans une même soirée : d’un côté, une observation très fine, presque scientifique du mouvement ; de l’autre, un univers épique, dark fantasy, très théâtral. Pourquoi avoir voulu réunir ces deux gestes ? Qu’est-ce que ce contraste dit du krump aujourd’hui ?

Charles « Brøken » Brecard : Ces deux gestes, bien qu’opposés, font écho à plusieurs choses. Nos deux personnages respectifs en krump — 7Starr, le professeur savant, le côté méthodique, et Brøken, l’anti-héros, le côté fantastique — incarnent ces polarités. Le krump, bien qu’étant une danse relativement jeune, âgée d’environ 26 ans, a développé un aspect technique très codifié afin de canaliser l’énergie de puissance qui la caractérise. En parallèle, l’aspect théâtral a beaucoup influencé la manière d’aborder cet art, notamment à travers la notion de « personnages » (characters), qui le distingue des autres styles de street dance. Ces personnages sont souvent inspirés de la culture populaire (mangas, jeux vidéo, superhéros, etc.), en plus d’être dérivés de la personnalité des interprètes, pour que leurs actions deviennent plus vraies que nature.

Charles-“Broken”-Brecard © Marie-Eve Dion

Vladimir « 7Starr » Laurore : J’ai toujours trouvé qu’une des plus belles qualités d’un·e artiste, c’est d’être capable de jouer avec les oppositions, les contrastes, les polarités. Être artiste en résidence à l’Usine C m’a donné le temps d’aller aux extrêmes — alors pourquoi pas y aller pleinement ? Explorer des univers diamétralement opposés laisse de la place pour découvrir tout ce qui peut exister entre les deux.

Vladimir « 7Starr » Laurore © Peezee

Dans RETRACED, vous parlez d’un regard froid, analytique, comme si on passait le krump au microscope. Concrètement, qu’est-ce que vous avez découvert en décomposant ainsi une danse aussi viscérale ?

Vladimir : J’ai découvert que l’importance du bounce, de la respiration et de la théâtralité est centrale, mais qu’il peut être bénéfique, pour un·e artiste adepte de ce style, de s’en détacher pour redécouvrir sa danse.

À l’inverse, SKLTR pousse très loin le travail de « character », avec des figures presque mythologiques, construites à partir des interprètes eux-mêmes. Jusqu’où le krump peut-il aller dans la fiction et la construction de personnage sans perdre son ancrage dans une culture très réelle, très située ?

Charles : C’est justement ce que nous sommes en train de rechercher et de découvrir dans SKLTR. Puisque nous sommes dans une démarche d’exploration des limites du krump actuel, nous avons voulu pousser la réflexion sur son côté « over-the-top » et « surréaliste ». Nous souhaitons aussi proposer une autre expérience scénique que ce qui se fait habituellement en danse dite « contemporaine de création » — d’ailleurs, selon nous, le krump est une forme de danse contemporaine. L’idée, c’est de créer une mythologie, un univers autour du spectacle, pour qu’il puisse exister sous plusieurs formes.

Au-delà de ce projet, nous cherchons à contrer la surproduction d’œuvres et à « épuiser » une idée avant de passer à autre chose. Le plan, dans les prochaines étapes, est de créer des œuvres dérivées sur d’autres médiums (séries vidéo, cartes à collectionner, comic books…). Nous sommes inspirés par les films, les séries télé et les jeux vidéo, et par leur capacité à aborder des enjeux de société à travers le fantastique plutôt que le réalisme. Ici, on veut exprimer une forme de rage qui, je pense, grandit en chacun·e de nous, surtout dans le contexte social, politique et écologique actuel.

SKLTR déploie un krump aux accents mythologiques, porté par une énergie brute et incarnée. © Mathieu Lion

Le krump est né dans la rue comme une forme de libération collective. Aujourd’hui, vous l’amenez sur une scène comme celle de l’Usine C, avec un travail scénographique, musical et chorégraphique très élaboré. Comment négociez-vous ce passage ? Qu’est-ce qu’on gagne — et qu’est-ce qu’on doit absolument préserver ?

Charles : Pour nous, il est primordial de garder l’essence du krump — son côté grandiose, cathartique, presque spirituel — tout en lui permettant de s’hybrider et en cherchant comment on peut légèrement le dénaturer pour révéler sa poésie et sa complexité. Étant tous membres actifs de la communauté locale, on s’assure que tout ce qu’on crée reste ancré dans les codes de la culture. Ce qu’on gagne, c’est tout un champ de possibles, tout en prenant position sur la manière d’explorer cette voie pour la suite.

Vladimir : Nous sommes très à l’aise et assumés dans nos pratiques respectives. Cette confiance nous donne l’assurance que, peu importe l’endroit où nous présentons notre art, nous pouvons le faire de manière intègre et authentique. Ce ne sont que des opportunités d’ouvrir des portes pour notre communauté.

Dans SKLTR; le corps se fait figure mythique, traversé par une rage qui déborde le réel. © Mathieu Lion

Quand vous regardez le chemin parcouru par le krump — et celui qu’il reste à faire — qu’est-ce qui vous excite aujourd’hui ? Qu’est-ce qui reste à inventer ?

Charles : On se considère comme des « guests » de cette culture. Pour nous, il ne s’agit pas seulement de créer un spectacle, mais d’élever notre culture et notre communauté, de les pousser dans différents recoins — au risque de surprendre, voire de déplaire. Ça, on ne le contrôle pas. Il s’agit aussi de proposer une autre vision, pour qu’un nouveau public découvre le krump et s’y intéresse. Ça reste un style de niche, avec ses stéréotypes et ses a priori. Il est donc important de montrer qu’il peut autant exister sur une scène théâtrale que dans la rue, qu’il peut être aussi puissant mis en scène qu’en battle.

Vladimir : On est fiers de la croissance du mouvement et de son évolution. Pour moi, tout reste à faire, puisque notre monde continue de changer. On s’adapte, on reste à l’écoute, on se remet en question. Tant qu’on reste à l’écoute, il y aura toujours du travail à faire.

Le programme double RETRACED et SKLTR est à l’affiche de l’Usine C du 22 au 24 avril 2026. SKLTR est aussi au programme de la saison Danse Danse 2026-2027, où il sera présenté du 9 au 13 mars 2027 à la Cinquième Salle de la Place des Arts.

Philippe Couture

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web, Philippe Couture collabore à JEU depuis 2009. Il a également été chef de pupitre Arts de la scène et Cinéma au magazine VOIR ainsi que responsable des contenus web et audio-vidéo de La Pointe (Bruxelles), où il a piloté équipes, productions et stratégies de diffusion. On peut le lire à l’occasion dans les pages du Devoir et il a jadis écrit pour le quotidien belge La Libre et les revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe. En Belgique et en France, il a fait un peu de scène, et, au Québec, il enseigne ponctuellement le journalisme et la communication orale.