Julia B. Laperrière et Sébastien Provencher aux prises avec les créatures de Wendt+Dufaux : dans Après le déluge, ce sont souvent les objets qui dictent le mouvement. ©Justine Latour
En 5 questions, Entrevues

Après le déluge au festival La Mèche Courte : 5 questions à Julia B. Laperrière et Sébastien Provencher

Elle vit à Berlin, il habite Montréal, et depuis une dizaine d’années, ils créent et dansent ensemble au point qu’on les surnomme les « siamois artistiques ». Avec Après le déluge, leur troisième cocréation et leur toute première pièce jeune public, Julia B. Laperrière et Sébastien Provencher font éclater un monde carré, en noir et blanc, pour y laisser surgir la couleur, le désordre et les étranges sculptures à tentacules de Wendt+Dufaux, au rythme de la musique techno jouée en direct par Bráulio Bandeira. Les deux artistes nous parlent de leur refus des cases, de ce que le regard des enfants a transformé dans leur travail et de ce que chacun apporte à l’autre.

Tout commence dans un monde carré, en noir et blanc, peuplé de boîtes, puis la couleur et le désordre s’y infiltrent. Vous parlez d’une époque qui cherche sans cesse à nous « remettre dans des boîtes ». Pouvez-vous développer, et nous dire quels espaces de liberté nous pouvons encore protéger, notamment pour les jeunes ?

Nous vivons à une époque où les clivages s’accentuent, où les façons de penser, de vivre et d’exister se polarisent. Nous ressentons souvent nous-mêmes la pression de devoir choisir un camp, de nous définir à travers une catégorie ou une identité bien précise. En tant que personnes queer, nous avons envie d’opposer un refus politique à cette catégorisation, à ce besoin de tout nommer et de tout classer. Nous imaginons un espace où les individus peuvent se rencontrer au-delà du genre, de l’orientation sexuelle ou de l’origine, sans avoir à se conformer à des cases prédéfinies.

Dans Après le déluge, les boîtes incarnent cet ordre établi, organisé en apparence, mais contraignant. Les espaces dans lesquels nous évoluons influencent profondément nos comportements : ils nous indiquent où aller, comment nous tenir, ce qui est permis ou non. Mais que se passe-t-il quand on commence à déplacer ces boîtes, à les détourner ou à les faire éclater ? L’arrivée de la couleur, de formes plus rondes et organiques, puis du chaos vient perturber l’équilibre. Nous aimons l’idée que le désordre puisse devenir une force de transformation, qu’il nous permette de modifier notre environnement plutôt que de simplement nous y adapter, et d’imaginer d’autres façons d’être ensemble.

Cette question s’est imposée avec encore plus de force lorsque nous avons commencé à travailler sur la version jeunesse du spectacle. Dans une société qui cherche souvent à encadrer les enfants, à anticiper leurs besoins et à les protéger de tout, quelle place leur laisse-t-on pour expérimenter, prendre des risques, jouer et faire leurs propres choix ? Nous souhaitons leur offrir un espace où la curiosité, l’erreur et l’imprévu sont valorisés.

Sébastien Provencher ©Alex Tran

Après le déluge est votre troisième cocréation et votre première pièce jeune public. Elle prend racine dans What Will Come, une pièce commencée en 2016. Qu’est-ce qui a survécu de ce premier chantier, et qu’est-ce que le regard des enfants vous a obligés à transformer ?

Ce qui a traversé le temps, c’est d’abord la dramaturgie, le côté ludique et loufoque de notre univers, mais aussi la relation qui nous unit sur scène. L’idée de passer de l’ordre au chaos, de se décomplexer et de sortir de la boîte, au sens propre comme au figuré, demeure au cœur du projet.

L’un des plus grands changements tient à notre collaboration avec Sarah Wendt et Pascal Dufaux. Leurs sculptures mouvantes et leurs objets marionnettiques ont ouvert de nouvelles possibilités de mouvement et transformé notre rapport à l’espace. Nous avons également adapté les costumes, puisque la version originale comportait de la nudité. Enfin, nous avons revu la durée de certains moments contemplatifs. Le regard des enfants nous a rendus attentifs au rythme, à la capacité d’attention et à la lisibilité de ce qui se passe sur scène, sans pour autant simplifier notre langage artistique. Nous tenions à préserver l’étrangeté, l’abstraction, l’ambiguïté et la liberté d’interprétation qui nous sont chères.

Les marionnettes et les sculptures mouvantes de Wendt+Dufaux, avec leurs formes organiques et leurs tentacules, partagent le plateau avec vous, tout comme la musique live de Bráulio Bandeira. Comment ces objets et ces sons ont-ils agi sur vos corps et sur votre mouvement ?

Dans cette pièce, les objets dictent en grande partie notre façon de bouger. Leur matière, leur poids et leur forme influencent directement les textures de nos corps. Nous ne cherchons pas seulement à manipuler les objets ou à leur donner vie : nous les laissons aussi transformer notre propre gestuelle. Au fil du spectacle, à mesure que de nouvelles formes se dévoilent, notre amplitude s’accroît et nos possibilités d’action se multiplient. Comme les objets sont imprévisibles, il faut constamment s’ajuster, réagir en direct et accepter de perdre un peu le contrôle. La musique live du compositeur et DJ Bráulio Bandeira (alias Deepneue) joue un rôle tout aussi important. Elle crée un environnement sonore qui nous propulse, nous déstabilise et influence notre énergie. Son rythme électronique soutenu contraste avec les formes organiques des sculptures. Sur scène, nous dialoguons constamment avec la matière et le son ; l’accident y devient une occasion de découverte et un moteur de mouvement.

Julia B. Laperriere ©Phil Dera

On vous qualifie de « siamois artistiques ». Vous travaillez ensemble depuis une dizaine d’années, alors que Julia vit à Berlin et Sébastien à Montréal. Qu’est-ce que chacun apporte à l’autre ?

Nous avons l’impression de nous compléter assez naturellement. Julia a souvent tendance à pousser les choses vers le chaos, à déstabiliser les structures et à ouvrir des pistes inattendues, tandis que Sébastien apporte une dimension plus douce, sensible et poétique. Ces tendances se déplacent évidemment d’un projet à l’autre, mais cette complémentarité crée une dynamique très stimulante. Notre amitié et notre complicité dans la vie nourrissent aussi une grande confiance dans le processus de création : nous pouvons lâcher prise, défendre certaines intuitions avec conviction, mais aussi changer d’idée et nous laisser surprendre par l’autre.

Avec le temps, nous connaissons suffisamment nos réflexes pour savoir quand nous suivre et quand nous pousser hors de notre zone de confort. Vivre dans deux villes différentes nourrit aussi nos esthétiques d’inspirations distinctes. Notre duo repose sur cette capacité à rester curieux·euses l’un de l’autre, même après toutes ces années.

Julia, vous créez pour le jeune public depuis 2016, notamment avec Alfredo Zinola et Micaela Kuhn, en refusant d’infantiliser ou de surprotéger les jeunes. Sébastien, après Children of Chemistry et Floreus, c’est votre première incursion dans ce champ. Qu’est-ce que ce public change dans votre manière de créer ?

À la fois beaucoup de choses et très peu ! Nous avons notamment conservé la musique techno de Bráulio, assez atypique dans le paysage du jeune public au Québec. Nous ne voulions faire aucun compromis sur notre univers sous prétexte que nous nous adressons à des enfants.

Ce qui change surtout, c’est notre rapport à la théâtralité et les permissions que nous nous accordons. Le jeune public nous ouvre un immense espace pour la folie, la magie et l’absurde. Nous pouvons faire confiance à l’intelligence et à la sensibilité des enfants, à leur capacité de recevoir des images complexes et de construire leurs propres interprétations. Leur présence nous offre aussi un retour très direct : lorsqu’un moment fonctionne moins bien, nous le sentons rapidement. Les échanges et les réactions recueillis lors des sorties de résidence nous ont permis d’ajuster le rythme du spectacle. Cette écoute nous pousse à rester ouverts, à nous remettre en question et à préserver une part d’imprévu dans notre création.

Après le déluge, de Julia B. Laperrière et Sébastien Provencher, est présenté à La Chapelle Scènes contemporaines du 5 au 7 novembre 2026, dans le cadre du festival La Mèche courte, pour les 6 ans et plus.
Philippe Couture

Philippe Couture

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web, Philippe Couture collabore à JEU depuis 2009. Il a également été chef de pupitre Arts de la scène et Cinéma au magazine VOIR ainsi que responsable des contenus web et audio-vidéo de La Pointe (Bruxelles), où il a piloté équipes, productions et stratégies de diffusion. On peut le lire à l’occasion dans les pages du Devoir et il a jadis écrit pour le quotidien belge La Libre et les revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe. En Belgique et en France, il a fait un peu de scène, et, au Québec, il enseigne ponctuellement le journalisme et la communication orale.

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