Émile Perrier, Tommy Joubert et Charles Aubey-Houde, adultes redevenus bébés le temps d’un numéro de Projet Pirate… de la mort! Les numéros changent d’un soir à l’autre et celui-ci ne sera peut-être jamais rejoué. © Camille Gladu-Drouin
Perspectives

Défaire et refaire le théâtre : des espaces pour l’imprévu

Saisons planifiées des années à l’avance, financement réservé aux projets bien ficelés, prudence généralisée : le théâtre québécois laisse de moins en moins de place à l’imprévu. Aux Écuries comme à La Licorne, les soirées de formes courtes Vous êtes ici et Projet Pirate tentent de rouvrir cet espace. Que révèlent-elles du besoin de spontanéité des artistes, et des conditions qui la rendent possible?

J’ai d’abord eu du mal à obtenir des billets. Pour Vous êtes ici, présenté au Théâtre Aux Écuries, comme pour Projet Pirate… de la mort!, à La Licorne, il m’a fallu m’y reprendre avant de pouvoir assister à l’une des représentations. Voilà qui avait déjà de quoi piquer ma curiosité. Deux événements aux contours un peu flous, dont je n’avais honnêtement jamais entendu parler (malgré leurs nombreuses années d’existence, du moins dans le cas du premier). Deux événements qui réunissent un grand nombre d’artistes sans véritablement chercher à attirer l’attention médiatique et qui, de toute évidence, suscitent un bel engouement auprès du public montréalais.

Il faut dire que ces propositions ont quelque chose de franchement réjouissant. On ne sait pas exactement ce qu’on s’apprête à voir. Les artistes non plus, parfois. Les programmes de soirée sont volontairement laconiques. Et pour cause : les numéros changent d’une représentation à l’autre, les spectateurs sont invités à participer et les accidents font partie du jeu. On pourrait presque parler de happenings, tant ces événements reposent sur ce qui advient au moment même de la représentation.

Ces deux initiatives prennent une résonance particulière dans le contexte actuel du théâtre québécois. En octobre 2025, le Conseil québécois du théâtre publiait un État des lieux de la pratique théâtrale québécoise particulièrement préoccupant. Le document décrit un milieu fragilisé par la hausse des coûts de production et les difficultés de financement. Les institutions doivent réduire leurs investissements en création, tandis que les équipes artistiques disposent de moins de temps pour développer leurs projets.

La pression financière encourage, forcément, la prudence des créateur·trice·s. Les saisons théâtrales se planifient des mois, voire des années à l’avance, et les démarches de financement exigent des projets toujours mieux définis, mieux encadrés, cochant plus de cases institutionnelles. Les compagnies de création doivent consacrer une énergie considérable à réunir les conditions nécessaires à la production de leurs œuvres.

Dans ce contexte, quelle place reste-t-il pour une idée qui surgit au milieu de la saison? Pour une comédienne qui voudrait s’essayer à l’écriture? Pour deux danseurs qui voudraient tester leur chimie devant un public? Comment les artistes peuvent-ils trouver des espaces de création où ils peuvent expérimenter sans être immédiatement soumis à des exigences de rentabilité et de performance? Et posons-le franchement : comment rester proche du feu de la création dans de telles conditions?

Vous êtes ici et Projet Pirate offrent deux réponses très différentes à ces questions. Le premier propose à des artistes en début de parcours un espace de recherche où les démarches peuvent se développer librement. Le second permet à des interprètes déjà établis de s’approprier la scène avec une liberté qu’ils ont rarement l’occasion d’exercer dans les productions auxquelles ils participent. On pourrait presque y voir différents moments d’un même parcours artistique, depuis les premières expérimentations jusqu’au désir, après plusieurs années de métier, de retrouver le plaisir de jouer autrement.

Ces espaces de liberté dépendent pourtant des institutions qui les accueillent et des réseaux qui permettent d’y accéder. Ils invitent ainsi à réfléchir aux conditions dans lesquelles les artistes peuvent aujourd’hui prendre des risques et explorer de nouvelles formes, en dehors des cadres habituels de production.

Yves Jacques, Eve Landry et Viktor Proulx dans Projet Pirate… de la mort!. Ici, des interprètes reconnus troquent les grandes productions contre un canapé, un sac d’épicerie et quelques minutes de pure liberté. © Camille Gladu-Drouin

Le théâtre en train de se faire

Aux Écuries, la réponse commence par un déplacement. Pendant la soirée de Vous êtes ici, les spectateurs et spectatrices circulent d’un espace à l’autre du théâtre pour découvrir de courtes propositions artistiques d’une dizaine de minutes. Les décors se font et se défont sous nos yeux, en quelques minutes, le temps que le public change de salle. Les interprètes déplacent les objets, transforment les lieux, inventent leurs propres règles. On se laisse entraîner dans un parcours dont on ignore la prochaine étape.

Il y a quelque chose de particulièrement stimulant dans cette imprévisibilité. Certaines propositions empruntent au cirque, d’autres à la danse ou au théâtre d’objets. Les frontières entre les disciplines deviennent poreuses, et le public doit lui-même trouver ses repères. Il est difficile de rester passif devant ce qui se construit ainsi, à vue, parfois avec une grande inventivité.

Pour comprendre ce qui se joue dans cette douzième édition de Vous êtes ici, il faut toutefois remonter quelques jours en arrière. Avant l’arrivée du public, huit équipes d’artistes ont investi les espaces du théâtre dans le cadre d’une résidence intensive de création organisée par LA SERRE – arts vivants. Ces jeunes artistes sont généralement en début de parcours.

À leur disposition, neuf jours pour expérimenter une idée, éprouver une méthode de travail et réfléchir à leur rapport à la scène. Les artistes bénéficient d’un accompagnement technique et dramaturgique, mais disposent d’une grande liberté quant à la forme que prendra leur proposition. « On ne veut pas que ce soit nécessairement slick », explique Claudel Doucet, directrice artistique de LA SERRE, que j’ai rencontrée avant l’événement.

Le temps limité et la brièveté des propositions encouragent une certaine audace. Chaque équipe présente sa proposition à plusieurs reprises au cours de la soirée. Les représentations peuvent être identiques, mais elles peuvent aussi évoluer considérablement d’un soir à l’autre. Certains artistes choisissent de reprendre une même scène en modifiant leur approche; d’autres en profitent pour s’aventurer dans une direction qu’ils n’avaient jamais envisagée.

La rencontre avec le public devient elle-même une étape de création. Le samedi matin, soit le lendemain de la première « représentation » (bien que le terme, plus conventionnel, dissone un peu ici), une activité de rétroaction permet aux spectateurs de partager leurs impressions avec les équipes, qui peuvent ensuite retourner en studio et reprendre leur travail à la lumière de ces échanges.

Cette manière d’envisager la représentation est franchement stimulante, dans la mesure où les artistes n’ont pas à faire la démonstration qu’ils sont déjà prêts à intégrer la programmation d’un théâtre. Ils disposent plutôt d’un espace pour chercher, et se chercher, quitte à se tromper.

L’événement a d’ailleurs évolué depuis ses débuts. Initialement réservé aux finissant·e·s des écoles d’art de la métropole, il accueille désormais des artistes dont le parcours ne passe pas nécessairement par une formation académique. Cette ouverture permet de faire se rencontrer des créateurs et créatrices issu·e·s de disciplines et de cultures de travail parfois très éloignées.

Claudel Doucet insiste sur l’importance de ces rencontres. Les artistes partagent les mêmes espaces de travail et sont invités à discuter de leurs processus respectifs. Des moments informels, baptisés drama snacks, permettent même de se réunir autour de croustilles et de bonbons pour échanger sur les difficultés rencontrées en cours de création. Plusieurs collaborations sont d’ailleurs nées de ces résidences, et certaines propositions ont ensuite poursuivi leur parcours sur d’autres scènes montréalaises.

Le projet accompagne ainsi les artistes au-delà des représentations publiques, en leur donnant accès à des ressources pour développer la suite de leur travail. Il y a là quelque chose qui dépasse largement les dix minutes accordées à chacune des propositions. Vous êtes ici offre aux artistes la possibilité d’expérimenter leur liberté dans un cadre professionnel, tout en leur permettant de rencontrer des collaborateurs avec lesquels ils pourront éventuellement continuer à créer.

Un bateau de pirates à La Licorne

Mathieu Quesnel, capitaine de Projet Pirate… de la mort! à La Petite Licorne. Il est à la fois maître de cérémonie, interprète et complice de la salle. © Camille Gladu-Drouin

Quelques kilomètres plus loin, à La Petite Licorne, une autre forme d’expérimentation se déploie dans une atmosphère nettement plus survoltée.

Dès les premières minutes de Projet Pirate… de la mort!, Mathieu Quesnel donne le ton. L’acteur et metteur en scène revient, avec beaucoup d’autodérision, sur la genèse de son projet. Il a longtemps rêvé de posséder son propre théâtre. Il avait même envisagé d’acheter une salle, avant de réaliser qu’une telle entreprise risquait de lui coûter sa liberté et, accessoirement, de le ruiner. « J’ai décidé de rester libre », raconte-t-il.

L’idée du Projet Pirate, dont la première édition remonte à mai 2024, est venue d’une expérience beaucoup plus modeste. Lors d’une fête organisée pour sa conjointe dans un bar, plusieurs amis comédiens avaient préparé des numéros pour la célébrer. Les autres clients, qui ne connaissaient pas nécessairement les principaux intéressés, s’étaient mis à regarder le spectacle improvisé. C’est dire, à demi-mot, la qualité des numéros ce soir-là. Petit à petit, ce projet a germé dans l’esprit de Quesnel. Pourquoi ne pas offrir cette expérience au public?

Le comédien et metteur en scène imagine alors une sorte de cabaret éphémère, réunissant des artistes qui ont envie de monter sur scène pour présenter une idée sans devoir nécessairement développer tout un spectacle autour de celle-ci. Plutôt que d’acheter un théâtre, pourquoi ne pas investir un espace théâtral à sa manière?

Pour cette quatrième édition, consacrée à la mort sous toutes ses formes, le résultat est absolument jubilatoire. Sur scène, les numéros s’enchaînent à un rythme soutenu. Une chanson sur les poke bowls côtoie des dialogues de couple absurdes, savamment écrits par Elisabeth Sirois. Trois adultes deviennent des bébés, on multiplie les références à l’actualité, on joue avec les conventions du théâtre et on émet une critique du milieu culturel. L’Halloween est évidemment au rendez-vous. Quesnel, véritable chef d’orchestre de ce joyeux désordre, entretient un dialogue constant avec la salle.

Elkhanna Talbi dans Projet Pirate… de la mort!. Avec une mimique ou un simple geste, la forme courte va droit à l’essentiel, sans le temps d’installation d’un spectacle entier. © Camille Gladu-Drouin

Le public se prête volontiers au jeu. Il faut dire qu’il lui arrive d’avoir lui-même un rôle à jouer, parfois même un petit scénario à suivre. Le quatrième mur est constamment mis à mal, et une énergie contagieuse circule entre la scène et les gradins. Le spectacle emprunte beaucoup à l’humour, son principal filon, sans renoncer à quelques observations plus mordantes sur notre époque. On en ressort dans un état d’euphorie assez rare.

Les interprètes, eux, ont suffisamment de métier pour se permettre de prendre des risques, pour accueillir l’imprévu sans perdre le fil de leur proposition. Cette liberté artistique a des conséquences bien concrètes sur la forme du spectacle. Quesnel m’explique qu’un numéro présenté la veille a pu être créé à peine vingt-quatre heures plus tôt, lorsqu’un artiste a dû remplacer quelqu’un à la dernière minute. D’autres numéros sont écrits et répétés avec soin. Certains reposent sur un canevas que leurs interprètes n’ont même pas jugé nécessaire de coucher sur papier. « Le théâtre, ce n’est pas juste un texte non plus », rappelle-t-il. C’est d’ailleurs quelque chose qui rejoint Vous êtes ici : le texte n’est plus, dans les deux événements, le cœur de la représentation.

De fait, d’une représentation à l’autre du Projet Pirate, la distribution et les numéros se renouvellent. Il lui arrive de regretter la disparition d’une proposition particulièrement réussie, mais cette impermanence fait précisément partie de l’expérience qu’il cherche à provoquer. Chaque soirée doit conserver quelque chose d’une première.

Éloge du risque

Le risque ne se présente pas tout à fait de la même manière selon l’expérience des interprètes. Chez les plus jeunes, il tient parfois à la fragilité d’une proposition, à l’incertitude d’un geste dont on ne connaît pas encore la portée. Chez les artistes plus expérimentés, il peut naître du désir de sortir de leurs habitudes, d’essayer un registre auquel on ne les associe pas ou de se lancer dans une proposition préparée à la dernière minute. Dans les deux cas, quelque chose se joue dans cette disponibilité à l’imprévu, dans la possibilité de se surprendre soi-même devant un public.

La forme courte joue ici un rôle essentiel. Elle permet d’aller au bout d’une intuition, même modeste, sans devoir lui donner les dimensions d’un spectacle entier. Une idée peut trouver sa place pendant quelques minutes, puis disparaître. Un numéro peut être repris, transformé ou abandonné dès le lendemain. Cette liberté favorise des propositions parfois très éloignées de ce que l’on voit habituellement sur les scènes théâtrales, tant dans leurs formes que dans leurs façons de faire appel au public.

Il en résulte aussi une tension particulière. Les interprètes s’exposent davantage au risque de se tromper, de ne pas obtenir la réaction espérée ou de voir une proposition leur échapper. Le public, de son côté, accepte de se laisser dérouter, sans savoir exactement où on l’entraîne. Cette vulnérabilité partagée donne aux soirées une intensité qui tient beaucoup à leur caractère éphémère. On sent que quelque chose pourrait déraper, et c’est précisément ce qui nous garde attentifs.

Encore faut-il que les artistes disposent des conditions nécessaires pour prendre ces risques. Les deux initiatives doivent beaucoup aux institutions qui les accueillent. Sans le soutien du Théâtre Aux Écuries et de LA SERRE, la résidence de Vous êtes ici aurait difficilement la même portée. De son côté, Projet Pirate bénéficie des installations de La Licorne, qui permettent à Quesnel de présenter son cabaret dans des conditions professionnelles.

Salle comble à La Petite Licorne pour Projet Pirate… de la mort!, avec Mathieu Quesnel sur scène. Sans grande campagne de promotion, le cabaret affiche complet presque à chaque édition, grâce au bouche-à-oreille. © Camille Gladu-Drouin

Il y a là un paradoxe intéressant. Ces projets cherchent à s’affranchir de certaines contraintes de la production théâtrale, tout en bénéficiant des ressources et des infrastructures du milieu institutionnel. C’est peut-être là que réside l’une des pistes les plus fécondes pour l’avenir : que les théâtres puissent réserver une place à des propositions dont le résultat demeure incertain, sans demander aux artistes de renoncer à l’accompagnement et aux moyens techniques dont ils ont besoin.

Reste aussi la question de l’accès à ces espaces de liberté. Si Vous êtes ici a progressivement élargi ses critères de participation, Projet Pirate repose largement sur les liens de complicité que Quesnel a développés au fil de sa carrière. La spontanéité n’efface pas les réseaux qui permettent d’accéder aux scènes. Et les ressources nécessaires pour prendre des risques demeurent très inégalement réparties au sein du milieu.

Ces initiatives ont néanmoins le mérite de rappeler que les artistes peuvent avoir envie de créer sans attendre qu’un projet soit suffisamment avancé pour entrer dans le circuit traditionnel de production. Elles donnent aussi à voir ce qui peut advenir lorsqu’on leur laisse un peu de temps, une scène et la possibilité de suivre une idée là où elle les mène.

Le plaisir d’être ensemble

Lors de notre entretien, Mathieu Quesnel revient souvent à une idée toute simple : le plaisir d’être ensemble. « J’aime le monde », me dit-il, en évoquant son attachement au théâtre. À ses yeux, le cabaret permet de retrouver une forme de rassemblement dont nous aurions de plus en plus besoin. Il compare même, à un moment, cette expérience collective à celle de la messe, débarrassée de sa solennité et traversée par une euphorie bien différente.

Cette dimension rassembleuse est peut-être ce qui rapproche le plus les deux propositions. À La Licorne, les éclats de rire circulent dans une salle où le public participe avec un enthousiasme manifeste. Aux Écuries, les spectateurs se déplacent ensemble, découvrent des artistes dont ils ne connaissent souvent rien et deviennent partie prenante de leurs recherches.

Les deux événements rappellent ainsi combien le théâtre dépend de la rencontre entre des personnes réunies dans un même lieu, à un moment donné. Ce qui s’y produit échappe toujours en partie à ceux qui l’ont préparé. En sortant de ces soirées, je repense aux décors que les artistes de Vous êtes ici construisaient et défaisaient sous nos yeux. Il y a dans ce geste quelque chose qui pourrait résumer les ambitions de ces deux projets. Défaire le théâtre, du moins certaine s de ses habitudes, pour retrouver le plaisir de l’inventer à nouveau.

Et si ces événements semblent susciter un tel enthousiasme, peut-être est-ce parce qu’ils répondent à un désir qui dépasse largement celui des artistes : celui de retrouver un théâtre qui nous surprenne, qui nous fasse sentir que quelque chose se passe ici et maintenant.

Un théâtre dont on sort en se disant qu’il fallait être là.

 

Sarah-Louise Pelletier-Morin

Sarah-Louise Pelletier-Morin

Sarah-Louise Pelletier-Morin est chercheuse, critique et poète. Elle a fait paraître Mythologies québécoises (2021) et Le marché aux fleurs coupées (Prix Émile-Nelligan 2023). Elle rédige actuellement une thèse de doctorat sur la politisation du théâtre québécois et collabore aux pages culturelles du Devoir.

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