Simon Lacroix et Anne-Élisabeth Bossé : chez Fanny Britt, le frère idéalisé a toutes les libertés que la protagoniste ne s’accorde pas. © Danny Taillon
Critiques

Le fantôme dans la machine : ce qui nous mine et nous construit

Le titre de la plus récente pièce de Fanny Britt renvoie à un incident bien réel : l’effacement mystérieux d’une œuvre entamée dans son ordinateur, qui devient d’ailleurs l’un des moteurs du récit. Mais on peut aussi y lire la métaphore d’un deuil intarissable, le spectre d’une figure aimée, grain de sable qui menace sans cesse de gripper l’engrenage d’une existence par ailleurs bien huilée. Écrivaine reconnue et mère, le personnage central du Fantôme dans la machine pourrait jouir de ce succès sur tous les plans auquel chacun·e aspire plus ou moins consciemment, si ne planait au-dessus de sa félicité l’ombre d’une perte incommensurable : celle d’un frère mort à l’orée de la vingtaine, dont l’absence la hante.

Christophe Levac en frère figé dans sa jeunesse © Danny Taillon

Sa psyché la piège donc dans un scénario où une émission télévisée de retrouvailles l’amène à revoir le défunt complice de sa jeunesse, tel qu’il était lorsque sa vie a été brutalement interrompue par un incendie. Puis la romancière rencontre deux versions adultes du jeune homme. L’un dirige jovialement un théâtre à Dublin. L’autre, perclus de ressentiment, a dû renoncer à une carrière de clown ainsi qu’à la famille qu’il avait fondée, corrodée par sa propre amertume. Un clin d’œil assumé aux trois esprits qui visitent Scrooge dans A Christmas Carol de Charles Dickens.

Or cette autrice n’existe pas vraiment. Elle n’est que l’alter ego de la dramaturge incarnée par Anne-Élisabeth Bossé. En une habile mise en abyme, celle-ci raconte la pièce qu’elle avait commencé à écrire, et qui mettait en scène une mouture magnifiée d’elle-même ainsi que ses propres tourments. Compliqué? La langue fluide et réaliste de Britt rend le tout fort simple à appréhender.

Christophe Levac et Anne-Élisabeth Bossé : dans cette mise en abyme, on ne sait plus très bien qui, de l’autrice ou de son fantôme, tire les ficelles du récit. © Danny Taillon

Le complexe (et la complexité) de la survivante

On comprend d’ailleurs assez rapidement que ce qui préoccupe surtout la protagoniste, c’est sa propre identité. Quel effet la survie de son frère aurait-elle eu sur celle-ci? Comme si un test d’ADN lui apprenait que l’ascendance irlandaise dont elle se targue, et qu’elle romantise à l’excès, était en fait négligeable. Que resterait-il d’elle si ce qui la définit s’évanouissait? Être une artiste, être célébrée, être mère, être irlandaise, être endeuillée… À quoi tient son essence, ce qui la constitue foncièrement?

On reconnaît dans la mise en scène la griffe d’Alexia Bürger. Le fond blanc où sont projetées des couleurs saturées rappelle Les filles du Saint-Laurent, la pyramide faite de cercles concentriques trônant au centre de l’aire de jeu n’est pas sans évoquer le dispositif en gradin de La femme qui fuit. S’ajoute à ces éléments une pléthore de références visuelles et auditives, à l’Angleterre victorienne, au folklore irlandais, à la batterie (par d’innombrables roulements de tambour et tintements de cymbales ainsi que par le maniement quasi phallique de baguettes de la part des personnages masculins), alors que le disparu jouait plutôt de la guitare basse… On aura même recours à des costumes de squelettes. C’est beaucoup. Vraiment beaucoup. Comme si l’on avait – ce qui n’est, par ailleurs, certainement pas le cas – manqué de confiance en la faculté du texte de captiver et qu’on avait mis tout en œuvre pour y palier.

Christophe Levac, Simon Lacroix, etPatrice Dubois face à Anne-Élisabeth Bossé : trois versions d’un même homme, que l’autrice convoque et congédie au gré de ses besoins. © Danny Taillon

Avançons au contraire qu’il s’agit de l’une des pièces les plus abouties et les plus intéressantes qu’a signées l’autrice. Sa structure peut sembler un brin chaotique, étant donné les changements inopinés d’interlocuteurs et de contextes narratifs (conversations privées, émission télévisée, adresse directe au public…), mais l’amalgame s’avère fécond. On suit la protagoniste d’une rencontre spectrale à l’autre, d’un itinéraire de vie fictif à l’autre, d’un mécanisme mental de négociation avec la perte à l’autre. Rationalisation, idéalisation, ressassement de ce qui a été… Cette héroïne, somme toute narcissique, convoque moult stratégies psychiques pour survivre à la mort de l’autre.

Car c’est essentiellement à elle-même qu’elle pense lorsque son esprit dérive vers son frère disparu. Infatuée de son succès, elle reste consciente des limites de son art, malgré la muraille de déni qu’elle entretient jalousement. Elle dédaigne toute existence où elle ne serait pas admirée, hiérarchisant ainsi les professions et les parcours humains. Elle pousse l’égocentrisme jusqu’à se demander ce que la survie de son frère aurait pu lui coûter.

Anne-Élisabeth Bossé : chez cette survivante, le chagrin le plus sincère emprunte encore les gestes de la tragédienne. © Danny Taillon

Si Anne-Élisabeth Bossé n’arrive pas toujours à donner leur pleine portée aux mots et à l’humour caustique de Fanny Britt, elle transmet néanmoins physiquement l’affectation de son personnage. Engoncée dans un corset moderne, aux prises avec une veste qu’elle doit sans cesse tenir ou replacer, sans pour autant renoncer à la coquetterie que ce vêtement alimente, elle exhale le mal-être de ceux et celles qui se regardent vivre plutôt que de se livrer corps et âme à l’existence.

Tout à l’opposé se trouve le frère épanoui qu’elle fantasme, interprété avec un charme pimpant par Simon Lacroix. Patrice Dubois, pour sa part, confère une aigreur et une hostilité convaincantes à son délibérément détestable personnage. Deux pendants imaginaires d’une même réalité, soit la disparition d’un être aimé dont l’absence restera cruellement douloureuse, mais dont la rémanence possède aussi une indéniable beauté.

Le fantôme dans la machine
Texte : Fanny Britt. Mise en scène : Alexia Bürger. Assistance à la mise en scène : Stéphanie Capistran-Lalonde. Dramaturgie : Chloé Gagné Dion. Scénographie et éclairages : Martin Labrecque. Costumes : Elen Ewing. Musique : Philippe Brault. Vidéo : Béatrice Germain. Accessoires : Julie Measroch. Mouvements : Jamie Wright. Maquillages et coiffures : Justine Denoncourt-Bélanger. Avec Anne-Élisabeth Bossé, Patrice Dubois, Simon Lacroix et Christophe Levac. Une production de Duceppe présentée au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 28 novembre.

Sophie Pouliot

Sophie Pouliot

Sophie Pouliot est journaliste culturelle. On peut la lire dans Le Devoir, ELLE Québec, Nouveau Projet, Lettres québécoises, Lurelu, etc. Elle donne aussi des conférences, prend part à des jurys nationaux et internationaux et anime des stages en critique de théâtre à l’étranger. Elle est en outre présidente de l'Association québécoise des critiques de théâtre.

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