Critiques

Festival Carrefour | Un chien en laisse qui jappe : Attention ! artiste méchant avec un sourire

Gabriel Samson I, en scène. Gracieuseté du Festival Carrefour

Assumant pleinement le concept de solo, Gabriel Samson Premier accueille son public en validant leurs billets d’entrée. Puis, après un bref prologue contenant les consignes de la salle et les traumavertissements usuels, le comédien attaque. Un chien en laisse qui jappe agit comme un électrochoc en mixant les langages, les matériaux, les techniques. Le kiosque, d’ailleurs intitulé À vendre, regorge d’objets comme des ballons de plage, affiches, chaises de parterre, vêtements, gugusses divers, et une table fourre-tout où l’on détecte une console, des manettes, un ordinateur, etc. Sur le mur du fond, un écran de projection. Et c’est parti !

Le spectacle repose sur une myriade de vidéos familiaux, dont une trépidante compilation où on appelle son nom dans des scènes presque identiques. Bébé Gabriel tend les bras vers l’appareil intrigant qui tourne sa vie. D’autres séquences sont de courts films réalisés par lui et son cousin, des entrevues avec les proches, des montages plagiant les publicités qui vantent les qualités d’un produit miracle.

Ces films d’archive dessinent une trame de fond dans l’environnement de la banlieue lévisienne, embourbée dans les fast food, dépanneurs, stations-service, bars de danseuses ; esthétique banale des « boulevards des affamés » déformant l’entrée de toutes les villes d’Amérique du Nord. Dans ce paysage commercial à la beauté vacillante règnent le consumérisme et la violence normalisée, dont celle de l’école marquée par le harcèlement et l’isolement.

Portrait de l’artiste de profil, parlant de lui-même à la maternelle. Gracieuseté du Festival Carrefour

L’artiste révolté

Samson Premier est prêt à accepter d’être un chien tenu en laisse, mais on ne peut pas l’empêcher de japper. Et il s’en donne à cœur joie, dans cette pièce collage où les séquences filmées sont commentées par des textes ravageurs en rythme de rap et de slam. Chaque situation devient prétexte à la sévère critique d’une société manifestement malade. Ici, malheureusement, le ridicule ne tue pas, il sévit jusqu’à l’absurdité.

Mais la révolte de l’artiste s’appuie sur l’humour et la musique d’un temps lointain avec les Classels et autres succès populaires de ces années-là. En contrepoint du rap, l’écart entre ces deux périodes semble infranchissable. Qu’est devenu le regard nostalgique que nous portons sur ces années joyeuses ? Grâce à ces effets choc, Samson Premier déverse un commentaire politique décapant où personne ne peut s’esquiver. La critique est rugueuse et concerne la société, le capital, le consumérisme, la politique (il s’est présenté aux élections municipales), et même le milieu de l’art qu’il accuse d’utiliser un jargon pour masquer des mensonges intellectuels. Le summum étant d’inviter François Legault, qui accepte le défi d’un battle rap épique entre des visions diamétralement opposées. Il met dans la bouche du premier ministre, par un hypertrucage très efficace, des répliques cinglantes qui ne l’épargnent pas non plus.

Portrait de l’artiste avec laisse, parlant de sa banlieue. Gracieuseté du Festival Carrefour

Du jeune adolescent arrogant et provocateur qu’il était, Gabriel Samson, par une touche d’humour et d’autodérision, est devenu Samson Premier, un artiste séduisant drapé d’irrévérence et de nostalgie. Son paysage intime est fait de marqueurs très québécois, fleurdelysé, musique pop, relents de Plume, chansonnier et auteur prolifique, tout autant que de culture populaire, comme le Village Vacances Valcartier, les logos de malbouffe… La langue actuelle du rap transcende la banalité pour en faire un pays qu’il définira dans son second solo, Le Québec est un pays scandinave (présenté à Premier Acte dans le cadre du Mois Multi 2026).

Entre-temps, il complète cette première production par un épilogue où il simule un entretien avec Robert Lepage. Après les applaudissements, le vrai Robert Lepage viendra lui-même diriger une entrevue plutôt savoureuse. Soudainement est apparu dans le paysage de Québec un artiste multi, auteur, rappeur, slameur, comédien, technicien, scénographe low tech et bad art, avec de fulgurantes propositions. Autant par la fureur des textes que par l’amalgame des procédés. Et par le pot-pourri de cette autobiographie, il brasse des cartes qui nous sont bien connues pour mieux lessiver nos engourdissements. Il faudra bien s’inventer un autre terreau pour faire peau neuve. Celui qu’il suggère se nourrit d’une culture enfouie dans nos cœurs et qu’on doit revisiter avec la parole du jour afin de nommer correctement des réalités émergentes.

Un chien en laisse qui jappe

Production, texte, mise en scène, conception scénographique et interprétation : Gabriel Samson I. Conception vidéo : Alex LJC Laporte. Conception sonore : Jérémy Fortin. Direction technique : Thomas Royer. Présentée au Diamant dans le cadre du Carrefour de théâtre les 4 et 5 juin 2026.

Alain-Martin Richard

À propos de

Alain-Martin Richard vit et travaille à Québec. Artiste de la manœuvre et de la performance, il a présenté ses travaux en Amérique du Nord, en Europe et en Asie. Il poursuit en parallèle un travail de commissaire, de critique et d’essayiste. Il publie dans des revues spécialisées (Inter, art actuel, Jeu, Espace) des articles sur le théâtre et l’art actuel. Il a été membre des collectifs Inter/Le Lieu, Folie/Culture, et encore actif avec Les Causes perdues in©. Ses réalisations majeures se déploient sur plusieurs plans de réalité : l’Atopie textuelle (2000), Le chemin pour Rosa (2006), Le bloc que j’habite (2014), Trou de mémoire (2015-2017), Le (dés)inventaire (2025).